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Peut-on rétablir une société décente face au marché ?

dimanche 6 juin 2010

Dans La désobéissance éthique, l’essayiste Elisabeth Weissman étudie l’opposition en France de fonctionnaires à la déconstruction et à la privatisation des services publics. Un prisme qui permet de saisir l’emprise du modèle techno-marchand. Entretien.

Votre livre analyse un mouvement de modernisation déshumanisante qui s’appuie sur une « politique du chiffre, du stress et de la peur passant par une construction technocratique du travail ». Ce mouvement, qui est européen et même mondial, peut-il être entravé ?

Oui, par exemple à l’échelle européenne par l’annulation du Traité de Lisbonne que les Français avaient refusé par référendum. Cette semaine, Bruxelles demandait à la France au nom de la concurrence que l’Etat supprime ses garanties à la SNCF. Ce mouvement de modernisation et de privatisation est impulsé depuis Bruxelles. C’est donc à ce niveau-là que les choses peuvent être enrayées même s’il y a une marge de manœuvre en France, notamment sur la question de la répartition entre Capital et Travail. Veut-on vraiment continuer à servir l’argent ou veut-on remettre l’homme au cœur du système ? C’est la question de fond. Va-t-on vers toujours plus de déshumanisation, de précarisation et de paupérisation ? Je crains que la crise ne fasse que commencer et que les catégories défavorisées doivent payer. Warren Buffet, le milliardaire et homme d’affaires américain, avait déclaré : « La lutte des classes existe et c’est la mienne qui est en train de l’emporter. » On a vraiment l’impression que l’on assiste à cela.

Dans les luttes et les formes de résistances face à ce mouvement qui veut « araser le sens moral de chacun », il y a de la déontologie, de l’éthique, la volonté d’ « agir au mieux ». Vous montrez la difficulté de passer du domaine de la morale et de l’éthique à un domaine politique et collectif, notamment du côté des syndicats…

Les gens vivent une souffrance d’ordre éthique, qui n’est pas seulement liée aux intérêts catégoriels, mais à la relation à l’autre. Les syndicats ne se saisissent pas assez du contenu du travail : quel sens les fonctionnaires donnent à leur mission ? C’est le cœur du service public : répondre à des besoins qui participent à la citoyenneté. Or, les fonctionnaires sont empêchés de faire leur métier à cause de la détérioration de leurs conditions de travail. Du côté des entreprises, on se rend compte qu’il y a une véritable souffrance. Plutôt que de l’ignorer, elles la prennent en charge. Elles confient la plainte sociale aux psys en s’exonérant de s’interroger sur l’organisation et les finalités du travail. En ce moment, 4000 psychologues et psychanalystes sont au service des entreprises.

Que vous inspire la notion de « care » avancée par le PS ? Est-on précisément dans la compassion et la « cellule de soutien psychologique » ou plutôt vers l’élaboration de ce qu’Orwell nommait une « société décente » ?

Je vois là un risque majeur de glissement. Le care est un concept qui lorgne vers la compassion plutôt que vers la prise en charge d’une réalité dont on va analyser les causes. Cela me semble très dangereux et relève d’un processus de dépolitisation de la réalité. Les agents de Pôle Emploi que j’ai rencontrés m’ont dit qu’ils étaient sur une poudrière. La situation est explosive du côté des demandeurs d’emplois comme du côté des agents. Au lieu de tenter de résoudre les difficultés, on leur propose des stages de gestion du stress au guichet. Lorsque que des enseignants d’un lycée de Vitry-sur-Seine ont fait valoir leur droit de retrait après l’agression de l’un d’eux, ils ont obtenu quatre surveillants au lieu des onze qu’ils demandaient, mais on leur a proposé un psy… Je crains que le care participe de cette prise en compte biaisée de la souffrance.

De Pôle Emploi à EDF, vous soulignez l’apparition de nouveaux mots dans les circulaires destinées aux employés : managers, call centers, challenge, dream team, super winners…

C’est toute la novlangue néolibérale qui nous vient d’outre-Atlantique et d’outre-Manche. Il y a eu un transfert sur les services publics des finalités de l’organisation du travail venues de l’entreprise privée. Une récente directive du ministère de l’Education destinée aux recteurs propose « d’activer différents leviers » et de « mobiliser les gisements déficients » afin de supprimer des postes. L’objet de la novlangue est de masquer derrière des mots qui ne veulent rien dire une réalité qui ne serait pas acceptable selon les mots habituels.

Au centre de cette guerre sémantique, il y a le terme de « modernisation ». Le sociologue Alain Bihr vous dit : « il ne faut pas avoir peur d’être parfois délibérément conservateur ». Aujourd’hui, la droite comme la gauche fustigent le conservatisme. N’est-ce pas le coup de génie du nouveau capitalisme de s’appuyer sur une modernisation, qui serait bonne par nature, et de rejeter les autres dans le camp du conservatisme ?

Le néolibéralisme est stratégiquement génial. Il a su ringardiser, avec une contamination progressive des esprits, tout ce qui est de l’ordre du passé et du patrimoine. Les gouvernements socialistes ont aussi largement contribué à cela. On est face à un rouleau compresseur d’une telle force, d’une telle intelligence destructrice que les néolibéraux ont imposé l’idée qu’il n’y a pas d’autres solution que les leurs. C’était le TINA – There Is No Alternative – cher à Margaret Thatcher. On retrouve aujourd’hui la même antienne sur tous les sujets : il n’y a pas d’alternative.

Vous reproduisez un texte de 2007 de Denis Kessler, alors numéro 2 du Medef, appelant à « défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance » de 1944, c’est-à-dire notamment la sécurité sociale et les services publics. Selon lui, le processus est lancé et pour cela, dit-il, il fallait la disparition du PC, l’essoufflement du PS et la disparition des gaullistes. Ce néolibéralisme s’attaque à la fois aux valeurs d’une certaine gauche comme à celles d’une certaine droite…

Oui, il s’agit de faire du passé table rase. Il y a quand même à droite des gens qui regimbent, qui ne sont pas d’accord avec ces attaques tout azimut contre ce qui constitue notre modèle social et notre socle républicain. Par exemple, Philippe Séguin avait écrit dans un rapport de la Cour des comptes que la façon d’appliquer la révision générale des politiques publiques de manière comptable et non de manière sélective était une aberration. Les gaullistes sociaux ne peuvent accepter que l’on attaque les fondements républicains de la France.

Propos recueillis par Christian Authier

21La désobéissance éthique. Enquête sur la résistance dans les services publics,

Stock, 355 p.

Article paru dans l’édition du Vendredi 11 Juin 2010

1 Message

  • Les Communistes avaient acceptés de s’allier aux socialistes....c’était un bon plan. En effet les Américains avaient une peur panique des gens (dits) de gauche , or en adoptant DSK au FMI : les Américains ont enfin compris que ce n’est pas la couleur qui compte ( c’est en fait un probleme de fond(s)).

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