COMITE VALMY

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CENSURE
AUX PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE !!!
Michel Mathien

lundi 4 juin 2018, par Comité Valmy



Ces derniers mois et années en France, plusieurs tables rondes et colloques consacrés notamment à la situation en Syrie, au Proche-Orient ou en Russie ont été proprement annulés. Et ce, souvent au dernier moment et sous de fallacieux prétextes, comme dans le film « Z »1 : salles non conformes, questions de sécurité, etc… Dans la presse et l’édition aussi, quelques événements curieux nous faisaient et nous font dire encore que la censure a refait son apparition en France ! Cette semaine, nous publions un texte censuré par un certain Paul Garapon, responsable aux Presses universitaires de France (PUF).


La rédaction
4 juin 2018

CENSURE AUX
PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE !!!

En effet, l’article « Médias » a mystérieusement disparu du Dictionnaire de la guerre et de la paix, paru aux PUF en octobre 2017, sous la triple direction des professeurs Benoît Durieux, Frédéric Ramel et Jean-Baptiste Jeangène. L’auteur de l’article, Michel Mathien n’est pas un perdreau de l’année : professeur honoraire à l’Université de Strasbourg en sciences de l’information et de la communication (Centre Universitaire d’Enseignement du Journalisme) ; il est l’initiateur de la Chaire UNESCO « Pratiques journalistiques et médiatiques. Entre mondialisation et diversité culturelle » (2007-2014). Lettre des PUF lui annonçant la censure de son article :

Cher Monsieur,

Nous procédons aux derniers ajustements du Dictionnaire de la guerre et de la paix à paraître en octobre prochain et relisons un certain nombre de notices un peu sensibles en raison de leur thématique, en particulier dans la perspective de la promotion de l’ouvrage. Nous en sommes navrés, mais la direction éditoriale des Puf estime que l’entrée « Médias » qui vous a été confiée ne sert pas l’ouvrage et nous avons donc pris à regret la décision de l’écarter. Nous en avons informé les codirecteurs.

Avec l’assurance de mes plus sincères sentiments,

Paul Garapon.

Ce courrier, qui a suscité plusieurs relances et demandes d’éclaircissement, n’a eu aucune suite, notamment sur le fait de ne pas « servir » l’ouvrage dans lequel il était censé figurer. Pour contribuer à défendre et promouvoir les libertés de penser, d’écrire et de publier, prochetmoyen-orient.ch reproduit l’intégralité de l’article du professeur Michel Mathien.

MEDIAS

L’observation des médias face aux conflits armés ne saurait se faire sans considérer le contexte politique et culturel de leur État d’appartenance en temps de paix. Passer à une période de guerre, opposant directement les forces armées d’au moins deux États, modifie le cadre du traitement de l’actualité assuré par les entreprises d’information que sont devenus les médias de masse (expression originelle de « mass media »). Surtout quand ceux-ci, par leurs choix spécifiques ou convergents, confèrent le statut d’événement à un fait précis. Ceci est d’autant plus évident quand ils agissent au sein d’un État en guerre ou se préparant à un conflit, à justifier ou allant de soi.

Etre dans un conflit, à côté ou au-dessus, place chaque média dans un contexte différent. Mais, si l’information en « temps de guerre » a ses spécificités, celles-ci ne sont pas dissociables de la compétition dans laquelle la plupart des médias sont placés en « temps de paix » et que désigne l’expression courante de « guerre de l’information ». Dans chaque contexte, avec ses conséquences intérieures et internationales, leurs modalités d’observation et d’information, à destination de leurs publics respectifs, ne sont déjà plus identiques comme observé aux États-Unis après le 11 Septembre 2001.

Depuis la fin de la Guerre froide, cet événement n’a fait que témoigner de l’essor d’autres formes de guerres subversives, locales ou régionales. Incluant les « guerres civiles » ou « révolutionnaires » (en référence à la France de 1789 ou à la Russie de 1905 et 1917), avec leurs modalités spécifiques (milices rebelles, attentats, actes de destructions avec victimes innocentes ou ciblées…), elles ont particulièrement concerné les luttes pour l’indépendance au sein de territoires colonisés ou d’Etats créés comme, par exemple, au Proche-Orient après le Traité de Sèvres de 1920. Si, en raison de la mission des forces en présence, des convergences existent dans l’observation des pratiques informationnelles en temps de guerre, aucune situation ne saurait être envisagée sous l’angle d’une simple répétition.

Dans une guerre, la quête d’information est toujours une priorité utile à tout belligérant, que ce soit sur les forces opposées, leurs effectifs ou leurs positions, et le contexte géographique propre à l’action. On ne saurait oublier le thème de l’ouvrage d’Yves Lacoste – La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre – réactualisant l’approche de la géopolitique dans le suivi des conflits armés, voire celle des premières cartes imprimées du XVe siècle (à l’exemple du planisphère ou « projection de Mercator » de 1541) ayant servi les ambitions des monarchies, dans leurs conquêtes ultra-marines et terrestres. Aussi, la question des liens de toute force armée avec les populations n’est-elle pas nouvelle en soi. Cinq siècles avant notre ère, dans L’Art de la guerre, le Chinois Sun Tzu notait déjà que les hommes mobilisés ou soldats, agissant pour le compte d’une collectivité, avaient besoin d’elle pour justifier leur action et être soutenus matériellement et psychologiquement. Sous l’empire romain, Jules César avait placé toute information sous sa responsabilité, quitte à la déléguer aux gouverneurs des provinces et à l’armée. Il avait aussi développé cet autre aspect indispensable qu’est le « renseignement » confié à des messagers. L’exemple du coureur de Marathon, venu annoncer à Athènes la victoire sur les Perses quatre siècles auparavant, était déjà symbolique.

Hormis la situation du chaos social ayant suivi la guerre de Cent-ans en France avec les grandes compagnies errantes, on avait compris qu’il n’y avait pas d’armée sans cadrage et soutien à minima de la population. Avec l’essor des voies romaines, on est passé du messager à pied au cavalier, puis de l’usage des pigeons-voyageurs au télégraphe visuel Chappe et à la première agence de presse de Charles Havas (en 1832 grâce à l’alphabet Morse et à l’invention de la transmission filaire électrique), à la photographie imprimable, et à toutes les pratiques communicationnelles liées aux inventions techniques en rapport avec la radio sans fil, la télévision, les satellites-relais, l’Internet et les réseaux numériques.

Mais, dans toute situation de guerre à gagner, la maîtrise temporelle de l’information, comme problème majeur du pouvoir, s’est accrue quand les moyens de communication de masse ont pu agir de façon autonome. Cependant, une telle évolution se plaçait déjà dans les mutations des guerres historiques. Clausewitz avait bien pris acte de la nationalisation de la guerre issue de la Révolution française, avec la « levée en masse » de 1793, puis du peuple en armes conduit par Napoléon 1er. Il avait fait la part entre la tactique, relevant de la compétence des militaires, et la stratégie définie par tout gouvernement par rapport à sa politique à long terme. D’où la forme absolue de la guerre observée. Première Guerre mondiale : médias sous contrôle Dès le début du conflit contre l’Allemagne en 1914, et dans l’héritage de la défaite de Sedan du 2 septembre, le gouvernement de la IIIe République française avait prôné l’union sacrée, elle-même fondée sur le patriotisme républicain né de la Révolution. À l’époque, on se rappelait de la diffusion par la presse, dès l’été 1870, des mouvements d’unités militaires qui ont été utiles à l’ennemi, et des débats antérieurs, dans les journaux et au Parlement, sur l’argumentation de la Dépêche d’Ems du 8 juillet devenue le motif de la déclaration de guerre à œuvre (navires, équipements, chars etc.). Le courrier des « poilus » devint alors une source concurrente d’informations. Les récits aux parents, fiancées, épouses, enfants… sur leurs opérations et leur ambiance n’avaient rien à voir avec ce qui était publié dans les journaux.

Ce malaise a contribué, en mars 1918, à la création du Syndicat national des journalistes professionnels en France. Avec cette guerre, et pour la première fois sous un régime républicain, la presse était devenue un enjeu global. Cette réalité fut observée par un jeune soldat autrichien du nom d’Adolf Hitler. En 1933, dans Mein Kampf, le futur Führer expliqua l’échec du IIème Reich face à la France et à ses alliés, par l’absence de communication efficace contrairement à ce qu’il avait perçu chez l’ennemi. Il en tirera argument pour défendre le concept de guerre psychologique puis de propagande, ou ce que l’on appellera la « communication totale » dans les pays démocratiques (Grande-Bretagne, États-Unis…) n’excluant ni passion ni émotion.

D’autres périodes ont, à leur tour été délicates dans les rapports entre forces armées et médias ou avec leurs « professionnels ». Toute situation découle de la politique intérieure propre à chaque État et de son attitude envers l’information publique. La radio puis la télévision ont été placées sous situation de monopole de service public dans la plupart des pays démocratique dès leur origine et jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, voire sous tutelle d’un ministère de l’information. Nous ne saurions développer cet aspect car il faudrait accorder une place importante à l’entredeux guerres et aux techniques de la propagande idéologique via la radio et le cinéma dont les « actualités » précédant tout film culturel (cf. les Jeux Olympiques de Berlin de 1936), ou les grands rassemblements populaires dans les pays passés au communisme ou au fascisme, comparés à ceux où la démocratie a pu se développer ou se préserver. Les pratiques d’Hitler avaient inspiré Serge Tchakhotine pour écrire, en 1939, Le viol des foules par la propagande politique. Lors de la Seconde Guerre mondiale ensuite, la radio a aussi été exploitée par les Alliés et les organisations de résistants. La couverture des conflits n’est donc jamais neutre, ni dans le cadre national strict, ni dans un positionnement international caractérisant notamment les médias occidentaux. Mais de la Guerre froide à la fin de l’Union soviétique en 1991, ils n’ont plus été au cœur d’une crise majeure jusqu’au 11 Septembre 2001 !

Auparavant, la couverture de conflits « régionaux » avait confirmé que journalistes et militaires étaient toujours confrontés à des objectifs différents au regard de leurs missions respectives, notamment dans les pays démocratiques ou définis comme tels ! Ainsi, les États-Unis furent-ils marqués par le syndrome du Vietnam devenu une référence en la matière. Cette région de l’Est de l’Asie, envahie en 1940 par le Japon jusqu’à sa défaite en 1945, connut de longs conflits dans la suite de la lutte géopolitique entre Etats communistes (URSS et Chine) et démocratiques (France et États-Unis). La proclamation de la République démocratique du Vietnam, le 2 septembre 1945 à Hanoi, par Ho Chi Minh, ancien fonctionnaire colonial passé au communisme, suscita la guerre d’Indochine (1946-1954). Celle de la péninsule de Corée (1950-1953) déjà divisée fin 1945, de part et d’autre du 38ème parallèle, en deux zones d’occupation entre l’URSS et les Etats-Unis, accentua cette confrontation. Après les indépendances du Cambodge et du Laos (1953), puis les accords de partage du Vietnam en zones Nord et Sud, le régime du Nord poursuivit son soutien à la guérilla du Sud. A la suite des « incidents du Golfe du Tonkin » d’août 1964, les États-Unis intervinrent directement (présidence Lyndon Johnson), a priori à titre pacifique et avec « une victoire à portée de main » selon le général William Westmoreland, commandant des troupes. Mais ils s’y enliseront tout en ayant développé des attaques aériennes au Nord-Vietnam et au Laos, avec des bombes incendiaires au napalm. La couverture par leurs médias agissant alors en toute liberté – dont des « bavures » et reportages télévisés avec images peu valorisantes de leurs soldats en « guerre de position » face à un ennemi peu saisissable – suscitera des manifestations hostiles au gouvernement fédéral (présidence Richard Nixon). Cette opposition s’accrut après la violente et imprévue offensive du Têt (30 janvier 1968) réalisée par l’armée de la République démocratique du Viêt-Nam (Nord) et les résistants du Front national de libération, infiltrés avec des armes lourdes, dans les villes du Viêtnam du Sud où l’on comptait pourtant plus de 540 000 GI’s. Bien que repoussée au bout de trois semaines, elle aura montré les limites des forces américaines face aux harcèlements et embuscades de résistants maîtrisant leurs territoires. Le retour des GI’s se fit lors de l’effondrement du régime du Sud, caractérisant depuis ses débuts, dont la sur-médiatisation découlant de ses choix.

En plus de la concurrence, l’invasion de médias en cette partie de l’Orient, du moins dans leur capacité à être partout et à le revendiquer, découla des nouvelles technologies. Tout média put intervenir dans la mesure où il disposait des moyens pour le faire et, surtout, après avoir pu louer « des créneaux temporels satellitaires » ! La situation eut pour conséquence un rétrécissement du temps et de l’espace jamais connu, avec le direct permanent, les scoops justificateurs et les génériques appropriés. Cette réalité traduisait une exigence d’efficacité : chaque équipe de télévision, venue avec sa parabole et ses ordinateurs, devait être prête à occuper les créneaux réservés sur satellites. Donc sur place, l’exigence était forte pour les envoyés spéciaux devant confirmer l’intérêt de leur l’entreprise médiatique avec les audiences attendues. L’organisation voulue par l’état-major, avec les pools de presse et les journalistes embarqués (embedded) dans des unités de combat, devait permettre de les contrôler et de leur suggérer des reportages en direct et in situ.

On avait tenu compte du syndrome du Vietnam qui, pourtant, se manifestera de nouveau lors de l’échec de l’intervention humanitaire américaine Restore Hope en Somalie (1992-1993). Pour leurs propres forces (sous le nom d’Opération Daguet), les autorités françaises avaient gardé leurs deux registres habituels : relations publiques classiques et accréditation des correspondants de guerre héritée du décret du Gouvernement provisoire de la République du 22 juin 1944. S’ils n’étaient pas « indépendants » (ou freelance), les journalistes durent signer, avec leurs employeurs, une charte déontologique appropriée par laquelle ils s’engageaient à ne pas gêner les militaires tout en bénéficiant de leur protection. Mais on savait qu’ils ne pouvaient plus être des « patriotes » au sens du passé ! Leur présence au nombre d’environ 1700 dans les hôtels de Riyad, donc à proximité du « terrain des opérations », posait problème en soi aux militaires, avec un dispositif pour leur surveillance ou protection et des règles du jeu. Pour les journalistes, il fallait essayer de garder un équilibre permanent entre les positions des deux parties en conflit.

À supposer qu’ils aient aussi pu se considérer en égalité les uns par rapport aux autres, ce qui ne fut pas le cas. Surtout quand le jeu des acteurs dépendait des médias dominants, dont les agences internationales de presse et les chaînes d’information télévisée en continu. Plusieurs venaient d’émerger à côté de CNN ou de Fox News. Si celles-ci avaient déjà conquis leur audience internationale dans le monde anglo-saxon, leur ton et leur ligne éditoriale susciteront la création en 1996, au Qatar, de la chaîne arabe d’information permanente en langue Al Jazeera, puis d’autres ensuite.

Dans cette guerre archétypale nouvelle, on a aussi touché le degré zéro de l’information en raison des choix éditoriaux dus au contexte, aux contraintes économiques et à la compétition inter-médias. Les temps dévolus imposaient la nécessité de meubler des silences. Même s’il n’y avait rien à dire ou à montrer, il fallait communiquer l’image de la chaîne ! D’où l’appel – jugé excessif par la suite – à des « experts » sur les plateaux de télévision. La concurrence imposait un suivi en temps réel ! Aucune grande chaîne audiovisuelle commerciale ne pouvait accepter de perdre une part d’audience. Pour cela, ces médias avaient un « service des écoutes » afin de ne pas être surpris par un événement exploité par un concurrent. Les logiques de communication et de gestion de ces entreprises ne sont pas dissociées, la dynamique entrepreneuriale jouant sur ces deux registres. En final, comme l’a déclaré aux journalistes le général Schwarzkopf : « la guerre du Golfe a été une guerre juste et propre ». Sous-entendu pour les troupes dont il avait la charge mais non pas pour la partie adverse et la population civile !

Cependant, cette guerre avait aussi été dans l’argumentation manipulatoire des opinions. À commencer aux États-Unis, avec l’affirmation que la « quatrième armée du monde », détenue par Saddam Hussein, avait débranché les « couveuses artificielles » de l’hôpital de Koweït City dès son arrivée. C’était faux comme prouvé par la suite. Auparavant, un événement de même type avait été déjà construit lors de la « révolution roumaine » de 1989. A partir d’une initiative locale, les images du « charnier de Timisoara », où plusieurs milliers de Roumains auraient été tués par l’armée, furent diffusées par les chaînes de télévision le 22 décembre. Elles furent un exemple d’une manipulation réussie dans une guerre subversive contre le régime communiste de Nicolae Ceausescu. Ce « faux charnier » était pourtant visible en raison de l’état des cadavres déterrés d’un cimetière. Comme approche argumentative fondée sur la compassion et la solidarité, placées entre terreur et pitié, les « victimes » étaient devenues un critère-clé dans la sélection des événements à couvrir par les médias. Ce fut déjà le cas lors de la guerre du Vietnam, mais surtout après quand des populations périssaient en fuyant le régime communiste par la mer (boat people). Quitte à devenir, comme observé par Guillaume Erner dans La société des victimes, une quasi idéologie ou un nouvel opium du peuple pour le moins nuisible car allant à l’encontre de la raison et de la justice !

Ainsi, le « victimisme », axé sur sa dimension compassionnelle par les choix médiatiques, allait dans le prolongement de ce qu’avait observé Guy Debord en 1967, dans La société du spectacle, à propos du « spectaculaire » ou de la « marchandise culturelle » au service de la consommation ! Certes, il n’avait pas prévu l’essor, au début des années 2000, des réseaux sociaux numériques fondés sur la dynamique de la liberté d’expression individuelle, notamment à l’échelle locale et, a fortiori, sur les lieux de conflits. Depuis, les acteurs de la belligérance peuvent agir ou communiquer en « temps réel » via des sites du « cyberespace » connectés à toutes les formes d’écran (ordinateurs, téléphones portables multifonctions…).

Ainsi, toute proportion gardée, ils sont devenus un mode d’information comparable au courrier postal des militaires français de 1914-1918 qui, bien que non public, compensa en partie les carences de la presse sous censure. Les réseaux sociaux, avec leurs citoyens « amateurs » ou « lanceurs d’alerte », ont été insérés dans le champ d’observation des médias classiques. Ceux-ci sont devenus leurs complices, ou leurs soutiens, pour dénoncer des actes inhumains, notamment lors des interventions militaires des États-Unis, à l’exemple de Julian Assange sur son site Wikileaks en 2010, ou de l’espionnage généralisé du cyberespace par la National Security Agency révélé par Edward Snowden en 2013. Comme nouveau « lieu de guerre », mais non dissociable des enjeux du terrain réel de l’action, celui-ci a pris une dimension publique et conflictuelle à maîtriser. Mais, selon la nature des événements rapportés par des témoins directs et, surtout, par des images authentifiant les faits qu’ils n’ont pu suivre eux-mêmes, dont celles de victimes, les médias en sont devenus les relais amplificateurs ! Ce fut patent lors du « printemps arabe », devenu la référence, avec ses conflits subversifs s’étant mués en révolte de masse hors frontières.

Dans ce processus, un jeune homme, décédé le 4 janvier 2011 après s’être immolé par le feu le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, au centre de la Tunisie, devint le symbole des jeunes, ou « indignés », à l’origine de la « révolution de jasmin » ayant abouti à la chute du régime, avec la fuite du président Ben Ali le 14 janvier 2011, et ses retombées audelà. Médias et belligérance : du national à l’universel ? Lors de la Guerre du Golfe de 1991, même avec leurs journalistes présents à Bagdad, dans la capitale de « l’ennemi », les médias occidentaux ont assuré une couverture pour le moins nationale. Dans les guerres liées à l’effondrement de la République Socialiste Populaire Fédérative de Yougoslavie (1991 à 1999), des « médias de la haine » avaient émergé pour défendre les positions des populations des six exrépubliques au regard de leurs spécificités relevant de l’histoire complexe de cette région d’Europe. Ce fut un élément important de la conjoncture avec la réaffirmation d’une identité historique et culturelle fondée sur des références au « bien » et au « mal » de part et d’autre. A même période, de juillet 1993 à juillet 1994 au Rwanda, la Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM) s’était fait connaître pour ses propos de haine contre les Tutsi et sa défense des Hutus, les « vrais Rwandais », lors de la couverture d’une « guerre ethnique » par les médias internationaux due à la présence d’une force d’interposition des Nations Unies. Mais ceux-ci ont oublié ce conflit par la suite.

Toute proportion gardée, les modalités discutables du traitement de l’actualité se retrouveront dans l’Union européenne, en 1999, lors de l’intervention de l’OTAN (sans l’accord des Nations Unies) dans la guerre de la Serbie contre le Kosovo. Si celle-ci ne fut pas mise en cause dans son principe, les appréciations vis à vis de l’organisation ont été plus nuancées, surtout après les premières « frappes chirurgicales » vues comme une répétition de la Guerre du Golfe (attaque du siège de la télévision serbe à Belgrade) et de bavures dénoncées par l’organisation Reporters sans frontières. Après le 11 Septembre 2001 aux États-Unis, la gestion de la réaction à la destruction des deux Tours Jumelles du World Trade Center de New York par deux avions de lignes, sous l’emprise de kamikazes (« vents divins » en japonais), est allée dans le même sens ! Mais face à cette attaque sur son propre territoire, ce pays référence en matière de liberté d’expression et d’indépendance des médias, s’est considéré en guerre contre un ennemi à définir rapidement comme tel.

L’événement conduisit les médias à se comporter comme ceux qu’ils critiquèrent dans les démocraties européennes lors des conflits antérieurs et à revigorer les ressorts réactifs à une potentielle guerre nationale à l’échelle de la planète. D’où la « crise du modèle anglosaxon » révélée lors cette nouvelle guerre du Golfe, décidée en 2003, avec les travers relevés lors de précédents conflits. Parmi ceux-ci, la manipulation de l’opinion à propos du terrorisme mondial organisé par Ben Laden, ce qui n’était alors pas démontré, et du mensonge relatif aux « armes de destruction massives » détenues par son prétendu allié, l’Irak, devant justifier cette guerre. La « preuve » en a été montrée, le 5 février 2003 à l’Assemblée générale des Nations Unies, par le Secrétaire d’État Colin Powell. Il s’en excusera plus tard en arguant avoir été trompé par la CIA et ses sources britanniques, ce que Tony Blair, alors Premier ministre du Royaume-Uni, fera à son tour dans ses mémoires en 2010.

Suite à cette période, d’autres guerres apparurent dans une logique liée aux conflits internes, ethnico-culturels et transfrontaliers. Rappelons que le général de Gaulle, en son temps, avait justifié l’accès de la France à l’arme nucléaire par l’argument de « la dissuasion du faible au fort » du général Pierre Gallois, alors son référent. Largement repris après l’explosion de la première bombe atomique au Sahara le 13 février 1960, il s’est développé parmi des révoltés opposés à des pouvoirs étatiques pour mener des rebellions avec des actions terroristes et prises d’otages, et en rapport avec la publicité en résultant via les médias.

Bien avant le 11 Septembre, de nombreux conflits, locaux et régionaux, furent plus ou moins dans la logique de cette forme de guerre qualifiée d’asymétrique : Algérie, Vietnam, Palestine, Cabinda, Sri Lanka etc., voire au début du XXe siècle, en Russie impériale ou en Irlande. De nos jours, les actes de ces agressions non conventionnelles sont considérés comme des « crimes de guerre » même si cette qualification ne relève pas de la définition inscrite dans le Statut de Rome (1998) établissant la Cour Pénale Internationale (article 8). Avec le terrorisme en essor depuis cette date devenue symbolique, on ne peut éviter les corrélations avec les échecs des interventions militaires se voulant efficaces (cf. le concept de zéro mort) et sophistiquées sur le plan des techniques d’armement (cf. l’usage des drones). Opérées par les États occidentaux dont les Etats-Unis, notamment en Afghanistan et en Irak, et bien que privilégiant les frappes aériennes, elles furent inévitablement terrestres et de plus ou moins longues durées, tout en faisant souvent des victimes auprès des populations civiles. Ainsi, face à des guerres ayant des causes multiples, anciennes ou récentes, mais aussi des enjeux hors des frontières des pays concernés, la réaction du « faible au fort » demeure une réalité que les démocraties, en particulier en Occident, n’ont pas toujours su prendre en considération. Notamment pour assurer l’avenir de la paix ne pouvant se fonder que sur des bases et valeurs partagées pour une cohésion sociale allant du local au global (cf. par exemple, Alain Bauer et Xavier Raufer, La guerre ne fait que commencer).

Actuellement, les conflits en cours au Proche et Moyen-Orient, dits « guerres ouvertes », ne présentent pas de solutions de paix. Surtout parce qu’ils sont liés à des organisations issues des sociétés civiles se voulant révolutionnaires et en opposition à la mondialisation modélisée par l’Occident. À elles seules, et depuis le « Printemps arabe », les guerres civiles engagées en Irak et en Syrie pointent la complexité internationale, régionale et locale des enjeux pour les acteurs impliqués dans cette forme actuelle de belligérance. La rivalité entre Etats se voulant dominants s’y manifeste en plus des oppositions internes et religieuses au sein de l’Islam (la fracture historique entre Sunnisme et Chiisme. Daech, ou « l’Etat islamique en Irak et au Levant », se place dans la suite d’Al-Qaïda, mouvement dit « de la base » avec multiplication d’actes terroristes dénoncés par les médias occidentaux tout en renforçant ses engagements auprès de ses adeptes et sympathisants.

Le contexte de ces « guerres ouvertes » explique les variations des positions diplomatiques et politiques à l’égard du régime politique de Bachar el-Assad en place à Damas, dont celles des Etats occidentaux et de la Turquie, ainsi que des Nations-Unies. Et a fortiori en fonction des choix de la coalition menée par les Etats-Unis face auxquels la Russie s’est opposée sur le plan diplomatique comme sur le terrain. Dans cette région planétaire, les enjeux stratégiques et économiques des Américains sont au Sud (Emirats et Arabie saoudite) alors que ceux de la Russie sont au Nord (Turquie, Syrie). Mais de tels conflits, situés dans la suite des décolonisations de la seconde partie du XXème siècle et en lien avec la « guerre des Blocs » (cf. la guerre civile en Angola de 1975 à 2002), ne sont pas prêts à se fermer. Même simplifiée dans sa présentation des acteurs du « bien » et du « mal », l’information sur les conflits armés internes aux États se place donc toujours dans un contexte plus ou moins complexe et avec les risques de manipulation de la part de tout belligérant. La difficulté pour les médias, « neutre » ou « indépendant », est d’en vérifier les divers aspects dans le temps imparti. Quitte à ce qu’ils soient aussi des cibles visées dans la logique du « faible au fort » lors d’attaques « réelles » (cf. l’attentat contre l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo du 7 janvier 2015), ou « virtuelles » comme dans la « cyberguerre » (cf. la rupture, dans la nuit du 8 au 9 avril 2015, des programmes de la chaîne internationale francophone TV5 Monde remplacés par de la propagande de l’Etat islamique en guerre en Irak).

Dans tout contexte conflictuel, la mondialisation – ou l’attraction mondiale – tend à passer en second plan car, pour les médias des territoires concernés, les principes de sélection de l’actualité s’imposent toujours avec ses caractéristiques sociales, économiques, culturelles, linguistiques, religieuses et politiques justifiant la valorisation de leur approche. Mais au-delà, les médias extranationaux ou internationaux renvoient une image des belligérants pouvant se discuter en raison des a priori ou de l’oubli des motifs réels des conflits, des non-dits, notamment sur les registres de la géo-économie (ressources naturelles, minerais relevant du nucléaire…), et qui conditionnent les actions-réactions.

Dans cette optique, avec ses millions de victimes, le conflit du Kiwu, aux origines ancestrales ravivées lors de l’indépendance de la République Démocratique du Congo et du Rwanda, s’est amplifié jusqu’à la mise en place de la Mission de stabilisation de l’ONU (MONUSCO) en 1999. Il a pris une dimension emblématique bien que les médias ne le traitent plus guère. De même, tel que développé à l’ère du numérique, le renseignement sécuritaire et militaire est devenu un enjeu croissant, surtout sous l’angle de la surveillance généralisée par bien des États, dont les plus démocratiques. Et les médias n’y échappent pas. Lors d’une guerre, ou d’une situation considérée comme telle par un gouvernement, l’information en temps réel ne saurait être une réalité commune à tous. « Si vis pacem, para bellum » disait-on à Rome. Lors de la course aux armes nucléaires, on avait adapté la formule : « Si vis pacem, para bellum … atomicum ». Avec l’essor des médias et du numérique, elle est devenue … « para communicationem » !

Michel Mathien

BAUER, Alain, RAUFER, Xavier, La guerre ne fait que commencer. Réseaux, financements, armements, attentats… les scénarios de demain, Paris, Gallimard, 2003 (nouvelle édition révisée et augmentée) ; CATAROUCHA, Amaël, Atlas des guerres et des conflits. Un tour du monde géopolitique, Paris, Autrement, 2014 ; CHARANDEAU, Patrick, LOCHARD, Guy, SOULAGES, Jean-Claude, FERNANDEZ, Manuel, CROLL, Anne, La télévision et la guerre. Déformation ou construction de la réalité ? Le conflit en Bosnie (1990-1944), Bry/Marne-Bruxelles, INA-de Bœck, 2003 ; CLAUSEWITZ, Carl von, De la guerre (trad. de Laurent Murawiec), Paris, Perrin, 1999 ; DA LAGE, Olivier (dir.), « La communication enjeu stratégique », Dossier, La Revue internationale et stratégique, n°56, 2004-2005, pp 57- 115 ; DEBORD, Guy, La société du spectacle, Paris, Buchet-Chastel, 1967 ; ERNER, Guillaume, La société des victimes, Paris, La Découverte, 2006 ; LACOSTE, Yves, Géopolitique. La longue histoire d’aujourd’hui. Pour comprendre ce qui se joue et se décide derrière les conflits d’aujourd’hui, Paris, Larousse, 2012 ; MATHIEN, Michel, Les journalistes. Histoire, pratiques et enjeux, Paris, Ellipses, 2007 ; idem, L’information dans les conflits armés. Du Golfe au Kosovo, Paris, L’Harmattan, 2001 ;

1 « Z » est un film franco-algérien coécrit et réalisé par Costa-Gavras, sorti en 1969. C’est l’adaptation cinématographique du roman du même nom de Vassilis Vassilikos écrit à la suite de l’assassinat du député grec Grigóris Lambrákis à Thessalonique en mai 1963. Le juge d’instruction était Khrístos Sartzetákis, qui fut, par la suite Président de la République de Grèce de 1985 à 1990.

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