COMITE VALMY

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La tragédie de Kemerovo va-t-elle enfin
faire sorti la Russie du culte primaire du business ?
par Karine Bechet-Golovko

lundi 26 mars 2018, par Comité Valmy


La tragédie de Kemerovo va-t-elle enfin
faire sorti la Russie du culte primaire du business ?

Hier, l’énorme complexe commercial de Kemerovo a brûlé. Au moment où j’écris ce texte, l’on compte plus de 50 morts, des dizaines de blessés et de disparus, dont de nombreux enfants (une classe entière était dans les locaux). Une telle catastrophe a été possible car la signalisation d’incendie n’a pas fonctionné, ni les extincteurs automatiques. Les pompiers ont travaillé 19 heures. Pourquoi, il y a dû y avoir des vérifications de sécurité incendie dans un centre avec des cinémas, un petit zoo, une patinoire etc. ? Et bien non, car l’Ombudsman des entrepreneurs, B. Titov, a réussi a obtenir en 2015 une suspension de trois ans du contrôle d’Etat "qui étouffe le business". Et cela concerne les normes incendies. Etrangement, Boris Titov n’a pas présenté ses condoléances aux familles victimes de son initiative législative - qui, paraît-il, doit être prolongée et généralisée à toutes les formes de contrôle. Peut-être le désastre de Kémérovo sonnera-t-il la fin de la sacralité primitive du business en Russie ?

Le feu s’est déclaré au 4e étage du complexe commercial de Kemerovo hier après-midi. A cet étage se trouvent des salles de cinéma, un petit zoo où les enfants peuvent toucher les animaux, des centres d’activités pour enfants, etc. Mais la signalisation anti-incendie n’a pas fonctionné, l’évacuation a été cahotique, l’électricité a été coupée, pas d’extincteurs automatiques. Les gens sont sortis comme ils ont pu. Les 200 animaux n’ont pu être avacués et sont tous morts. Deux des trois salles de cinéma se trouvant au 4e étage sont "tombées" au 3e. Pour tenter de se sauver, des personnes ont sauté du 4e étage par les fenêtres. Des jeunes pris au piège envoyaient des messages d’adieu à leurs proches. Une tragédie difficile à décrire. Impossible à décrire.

Les chiffres évoluent en fonction des sources. 53 à 55 morts (dont 9 enfants), 12 blessés encore hospitalisés, plus d’une trentaine a eu des soins ambulatoires, une trentaine de personnes ont également été hospitalisées, 59 personnes disparues (dont 41 enfants).

Et c’est alors que l’on apprend que de véritables inspections, notamment incendie, n’ont pu être réalisées en 2016. Le Comité d’enquête mène les opérations :


« Quatre personnes, dont le locataire des locaux où se trouvait apparemment l’épicentre de l’ incendie, ont été placées en garde à vue et interrogées dans le cadre de l’ enquête ». (...) « Le chef de la société gérant le centre commercial a été également placé en garde à vue  »

Soit, mais pourquoi n’y a-t-il pas eu de vérification des organes de l’Etat ? Parce que sur initiative de Boris Titov, il a été obtenu que le petit et moyen business ne doive pas "subir la pression des organes de l’Etat" pendant trois ans, pour pouvoir se développer tranquillement. Car, comme de bien entendu, l’Etat ne peut être que répressif et empêche les pauvres hommes d’affaires de donner du travail au bon peuple. Et cette rhétorique primitive fonctionne. V. Poutine l’a reprise dans son adresse au Parlement en 2015 et cela a été légiféré : pas plus d’un contrôle sur trois ans. Bref, les entrepreneurs sont tranquilles jusqu’au 31 décembre 2018.

En 2017, Titov fait son rapport au Président et déclare que ce système a fait ses preuves, mais il y a encore trop de contrôle de la part de l’Etat, trop de "pression" sur le business, donc il faut encore reporter de trois ans le mécanisme et l’étendre à toutes les formes de contrôle qui n’entraient pas dans la forme initiale. Autrement dit, le business doit être intouchable . Et pour cause, selon l’Ombudsman des entrepreneurs, les autorités publiques chargées du contrôle du business ne font en fait que du "commerce de documents". Le système étatique doit être réduit au minimum.

Il est difficile de souligner le niveau de cynisme de ces paroles à la lumière de l’incendie et de la tragédie qui a touché toutes ces familles. En effet, le système a "bien fonctionné". Il n’y a pas eu de contrôle. Le business a pu se développer comme il l’a voulu, les administrations ne l’ont pas obligé à "acheter des certificats" et aucune mise aux normes n’a été faite.

Boris Titov va-t-il
présenter ses condoléances aux familles ?

Mais comme le rappelle le ministère du développement économique, la baisse du contrôle n’est pas une fin en soi, il ne peut concerner que les entreprises qui ne présentent pas un risque particulier, ni dans les domaines de l’enseignement ou de la santé. Parfait, mais où n’y a-t-il pas de risque ? Les cinémas peuvent brûler, la nourriture peut être de mauvaise qualité. Il n’y a pas que les avions qui peuvent s’écraser qui présentent un risque. Cette rhétorique spécieuse issue des slogans de l’OCDE fait des ravages.

Il est à espérer que cette tragédie permettra de revenir au fond du problème : mettre fin à la fuite en avant néolibérale de cette dérégulation hystérique, le retrait systématique de l’Etat considéré comme une barrière et non une protection (l’expression barrière administrative est significative) et le retour d’urgence à un équilibre. L’Etat est la seule structure indépendante qui va protéger les consommateurs, les gens qui veulent aller au cinéma en toute sécurité, qui achètent des appartements dans des immeubles en construction et veulent voir réaliser l’immeuble et non s’envoler leurs économies, ces gens qui vont manger au restaurant et ne veulent pas être empoisonnés. La logique du marché ne repose pas uniquement sur les vendeurs, elle a aussi besoin d’acheteurs. Et ils ont aussi des droits. Pas uniquement le business. L’Etat défend l’intérêt public, qui évidemment dérange le business, car il l’oblige à dépenser de l’argent pour les mises aux normes, pour atteindre une certaine qualité, alors qu’ils pourraient éviter ces dépenses "superflues" et augmenter le profit, ce qui est le but premier. Evidemment le business veut le retrait le plus total possible de l’Etat. Mais ce n’est que dans un pays sous-développé que l’on peut voir réaliser ce genre de fantasme.

Les familles des victimes, les parents des enfants disparus, seront certainement très heureux d’entendre Titov et les auteurs de cette loi sur la suspension du contrôle étatique leur expliquer à quel point l’Etat pèse sur le business, à quel point l’Etat est néfaste, à quel point la société serait plus heureuse sans Etat. Je suis certaine qu’elles comprendront immédiatement que leurs proches ne sont pas morts ou n’ont pas été blessés pour rien. Mais qu’ils ont apporté leur contribution à la lutte légitime de la libération du business. Le reste n’a manifestement aucune importance pour ces Titov and Co.

Karine Bechet-Golovko
lundi 26 mars 2018

Russie politics


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