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L’ennemi commun des peuples

Syrie : Que s’est-il passé à Deir ez-Zor ?
par Boris Iounanov

lundi 26 février 2018, par Comité Valmy


Khasham, dans la province syrienne orientale de Deir ez-Zor.

Syrie : Que s’est-il passé à Deir ez-Zor ?

Boris Iounanov | 19 février 2018

La semaine dernière, la Russie a été secouée par la nouvelle du décès de plusieurs de ses ressortissants au cours d’une frappe aérienne de la coalition menée par les États-Unis près de Khasham, dans la province syrienne orientale de Deir ez-Zor. Difficile d’établir un bilan précis. Selon les sources, l’opération aurait eu lieu le 7 ou le 8 février et aurait fait entre 5 et 500 morts. Si l’on ignore également qui a pris part à l’attaque, on a toutefois appris il y a quelques jours qu’un grand nombre de blessés avaient été transportés depuis la Syrie dans des hôpitaux de Moscou et de Saint-Pétersbourg.

Le 7 février 2018, des milices pro-Assad et des mercenaires russes ont attaqué les positions des Kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS), qui bénéficient du soutien de la coalition menée par les Etats-Unis. Les Kurdes ont fait appel aux forces de la coalition, qui ont frappé depuis les airs les attaquants, principalement équipés d’armes à feu.

La version du Commandement central des États-Unis est quelque peu différente : les Kurdes auraient été attaqués par certaines « forces hostiles » et n’auraient fait que se défendre. Les militaires américains soulignent qu’avant leurs frappes, effectuées par des avions d’assaut et des bombardiers stratégiques B-52, ils ont contacté leurs collègues russes, qui leur ont assuré qu’aucun militaire russe ne se trouvait dans ce secteur.

Un B-52 américain. Crédits : defense.gov

Le ministère russe de l’Intérieur a également affirmé d’emblée : « Nos soldats n’étaient pas à Deir ez-Zor ce jour-là. » ?

Le commandement des Kurdes syriens garde un silence absolu sur toute l’affaire, ce qui n’a rien d’étrange : les Kurdes des FDS considèrent la Russie, du moins dans leurs propos, comme une puissance alliée semblable aux États-Unis, et ont plus d’une fois exprimé leur reconnaissance à Moscou pour son soutien. Ils n’ont par conséquent aucun intérêt à accroître le scandale autour des mercenaires russes tués en Syrie.

Selon des sources du quotidien Kommersant proches du gouvernement d’Assad, les hommes d’affaires espéraient, avec l’aide des mercenaires russes, prendre le contrôle des gisements de pétrole et de gaz Conoco, situés dans la province de Deir ez-Zor. Ces derniers sont aujourd’hui contrôlés par les Kurdes des FDS. Après avoir libéré de l’État islamique la ville de Raqqa et une partie de Deir ez-Zor, les FDS ont pris le contrôle des ressources énergétiques locales.

Les miliitaires russes savaient que les gisements Conoco étaient sous le contrôle des Kurdes et « considéraient cela avec calme », estime un politologue spécialiste du Proche-Orient sous couvert d’anonymat.

Le New York Post affirme pour sa part que les frappes sur les positions kurdes n’ont pu avoir lieu qu’avec l’accord de Vladimir Poutine, qui, en définitive, est « tombé dans un piège ». « Ils pensent que Poutine est informé du moindre oiseau qui survole la Syrie. C’est du délire », commente le politologue.

Des combattants YPG et YPJ des forces kurdes. Crédits : Wikimedia

Un avis que partage Alexandre Golts, éminent analyste militaire : « Leurs patrons leur ont promis [aux mercenaires, ndlr] beaucoup d’argent et ils ont foncé aveuglément. Demander l’accord de Poutine n’était pas du tout une obligation. »

Pour Roland Bidjamov, autre expert du Proche-Orient, il est tout à fait possible que « plusieurs dizaines, voire davantage » de Russes aient péri à Khasham, bien que les milices progouvernementales, composées de représentants de tribus locales, aient probablement subi le plus de pertes.

Le blogueur Mikhaïl Polynkov, populaire parmi les anciens combattants du Donbass, déclare toutefois, citant ses propres sources, qu’aucun Syrien ne faisait partie du détachement qui a lancé cette attaque des positions kurdes à Khasham. Trois détachements, dont le détachement Vesna, composé d’Ukrainiens du Donbass et de Russes ayant combattu en Ukraine, ont pris part à l’assaut. Chacun comptait 350 hommes. Des chars T-72 et une division d’artillerie étaient également présents.

Selon le blogueur, les attaquants ont essuyé des tirs au mortier puis des bombardements « extrêmement précis ». Ensuite, plusieurs heures durant, ils ont été la cible de rafales de mitrailleuses depuis des hélicoptères.

Les assaillants ont subi des pertes très lourdes, selon M. Polynkov : « Une source affirme que, rien que dans son détachement, plus de 200 hommes ont péri, alors que celui-ci n’a pas pris part à l’assaut. Par conséquent, je crois facilement au chiffre de 600 tués. »

Et d’ajouter : « Il a fallu beaucoup d’avions pour transporter les blessés non seulement à Moscou et dans sa région, mais également à Saint-Pétersbourg et à Rostov-sur-le-Don. » Selon le blogueur, l’évacuation des blessés a été menée méthodiquement et tous bénéficient d’un niveau de soins « très élevé ».

Pour le blogueur, si aucune photo ni vidéo de l’attaque n’existe, c’est parce que « tous les contractuels s’étaient engagés à ne rien filmer ni photographier. Le dictaphone et l’appareil photo de leurs smartphones étaient bloqués par un programme spécial. » Les Américains disposent d’images, estime-t-il, mais ils ne révéleront pas au public les détails de la « débâcle totale des mercenaires russes » : les États-Unis ne « veulent pas être vus comme l’ennemi sanguinaire de la Russie… »

La chaîne américaine CNN a publié des images de ce qu’elle considère être la frappe aérienne en question.

Wagner, le groupe qui n’existait pas

Pendant plusieurs jours, le Kremlin et les ministères russes de la Défense et des Affaires étrangères

La déclaration de Mme Zakharova peut s’expliquer par le fait que des sources sérieuses avaient également commencé à diffuser l’information. Ainsi l’agence Interfax a-t-elle annoncé qu’un citoyen russe, Vladimir Loguinov, avait été tué en Syrie. TASS a, pour sa part, évoqué le décès de deux autres Russes – Igor Kossotourov et Stanislav Matveïev –, originaires d’Asbest, dans la région d’Ekaterinbourg.

Alexeï Ladyguine et Igor Kossotourov. Crédits : réseaux sociaux

Ces trois noms, ajoutés à ceux de deux autres hommes – Alexeï Ladyguine de Riazan et le Moscovite Kirill Ananiev, ancien membre du parti d’extrême-gauche L’Autre Russie, créé par l’écrivain Edward Limonov et interdit dans le pays ‒, figurent dans la liste dressée la semaine dernière par les militants de la Conflict Intelligence Team (CIT), qui enquête sur les conflits militaires en Syrie et au Donbass. Selon la CIT, tous les disparus travaillaient pour le « Groupe Wagner », nom officieux donné à une société militaire privée (SMP) travaillant en Syrie et, avant cela, en Ukraine. « Wagner » serait le surnom du directeur de l’entreprise, Dmitri Outkine, ancien officier supérieur des services de renseignement russes GRU. Toutefois, les listes des organes de sécurité intérieure et le registre des personnes morales russes ne contiennent aucun « Groupe Wagner ». Ses mercenaires, eux non plus, ne sont enregistrés nulle part. Pourquoi ? Les activités des SMP en Russie sont actuellement illégales et les emplois salariés dans les zones de combats tombent sous le coup du Code pénal. Une photo a néanmoins circulé sur les réseaux sociaux russes, sur laquelle M. Outkine et d’autres dirigeants du « Groupe Wagner » assistent, aux côtés de Vladimir Poutine, à une réception au Kremlin en décembre 2016. Plus tard, Dmitri Peskov, porte-parole du président de Russie, a confirmé que M. Outkine avait été invité au Kremlin en tant que « chevalier de l’Ordre du Courage », selon le site d’information Meduza.

Dmitri Outkine a été invité à une réception au Kremlin. Crédits : Montage

En novembre 2017, le journal RBC annonce la nomination de M. Outkine au poste de directeur général de Concord Management & Consulting, société fiduciaire de la holding de restaurants d’Evgueni Prigojine, proche du président et surnommé « le chef cuisinier préféré de Vladimir Poutine ».

Le journal pétersbourgeois Fontanka voit pour sa part un lien logique entre cette nomination et les activités d’Euro Polis, une autre entreprise contrôlée par M. Prigojine. Après avoir mené son enquête l’an dernier, Fontanka est arrivé à la conclusion qu’en décembre 2016, lors de la visite d’Ali Ganema, ministre syrien du Pétrole et des Ressources minérales en Russie, Euro Polis aurait signé un mémorandum de cinq ans avec le gouvernement syrien portant sur projet commun d’exploration et de production de pétrole en Syrie.

Cette information semble peu crédible. Comment exploiter des champs pétroliers sous les tirs d’obus et le sifflement des balles ? Fontanka fournit cependant des détails sur cet accord : Euro Polis se serait engagée à libérer et protéger en Syrie tous les gisements pétroliers et gaziers, les raffineries de pétrole et autres infrastructures pétro-gazières sous le contrôle des opposants au régime de Bachar el-Assad, dont les combattants de l’État islamique. En échange, selon l’accord, l’entreprise russe aurait obtenu une part de 25 % dans la production d’hydrocarbures en Syrie, où entre 8 et 9 000 barils de pétrole et 9 millions de m3 de gaz naturel sont produits chaque jour, selon le site alwatan.sy. « Si l’on se base sur les prix mondiaux du pétrole et du gaz […], Euro Polis dégagerait plus de 100 millions de dollars de bénéfices mensuels grâce à la guerre syrienne », estime Fontanka.

Toujours selon ce journal, les membres du « Groupe Wagner » ont été recrutés en Syrie via Euro Polis. D’après le blogueur Mikhaïl Polynkov, des mercenaires russes ayant combattu en Ukraine se sont retrouvés en Syrie après avoir signé des contrats avec Euro Polis pour occuper des postes civils : serruriers, géomètres, topographes, etc. ?

SMP, Russie, États-Unis…

Un grand nombre d’États, dont la France, ont recours à des sociétés militaires privées, notamment hors des pays où elles sont basées. La SMP américaine Blackwater, rebaptisée Xe Services puis Academi, a ainsi travaillé en Irak et dans d’autres pays du Proche-Orient. Jusqu’à 90 % de ses recettes proviennent de commandes publiques pour lesquelles elle participe à des conflits armés où les intérêts des États-Unis sont en jeu. ?

Academi. Crédits : ahtribune.com

En Russie, où aucune loi ne régit les activités des SMP, des tentatives, infructueuses jusqu’alors, visent depuis plusieurs années à les légaliser. Le parti Russie juste a introduit à trois reprises – 2014, 2015 et 2016 – auprès de la Douma d’État un projet de loi sur la réglementation de leurs activités. Suite à la tragédie de Deir ez-Zor, celui-ci vient finalement d’être envoyé au gouvernement pour examen, selon Mikhaïl Emelianov, premier vice-président du comité de la Douma en charge des institutions et de la législation. Le Conseil des ministres doit rendre son commentaire d’ici au début du mois de mars, puis le document sera présenté à la Douma. En l’absence d’une telle loi, l’État est dépourvu d’instruments lui permettant de réagir à des événements tels que celui survenu le 7 février, souligne Vladimir Chamanov, président du comité de la Douma en charge de la défense. ?

Le président russe a soutenu dès 2012 l’idée de créer une SMP, écrit la presse russe, et les ministères russes des Affaires étrangères et de la Défense ainsi que le FSB sont également favorables à ce projet. ?

Ce n’est toutefois pas la principale leçon à tirer de cette tragédie. Le plus urgent est de trouver des solutions politiques en Syrie, aussi difficile soit-il de prendre en compte les intérêts des différentes parties en conflit. Le risque est trop grand que ce conflit local devienne global. ?

En effet, si des mercenaires du « Groupe Wagner » ont effectivement pris part à l’attaque, il ressort que, pour la première fois depuis le début de la campagne syrienne, une confrontation directe s’est produite entre les États-Unis et la Russie, qui jusqu’à présent s’affrontaient en Syrie via leurs alliés. Admettons que les Américains aient pu joindre les militaires russes et obtenir l’assurance qu’aucun détachement russe ne se trouvait dans la région. D’une part, cela ne change pas grand-chose au résultat : des citoyens russes ont péri sous des balles, des bombes et des missiles américains. D’autre part, aujourd’hui, Dieu merci, les Américains ont réussi à entrer en contact avec les Russes, mais qui nous dit qu’il en sera de même demain ? Et si tel n’est pas le cas, qu’adviendra-t-il alors ?

Boris Iounanov
19 février 2018


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