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Groudinine : pourquoi les communistes russes
se sont fait hacker par les nationalistes ?
par Karine Bechet-Golovko

samedi 6 janvier 2018, par Comité Valmy


Illustration du programme défendu par P. Groudinine

Groudinine : pourquoi les communistes russes
se sont fait hacker par les nationalistes ?

Le patriotisme en Russie est une valeur réellement ancrée dans la population. Incarné par la figure de V. Poutine, qui lors ce dernier mandat a renforcé les teintes libérales dans sa gouvernance, la question de la succession se pose. Et elle se pose dans un vide politique. C’est dans ce contexte que les communistes viennent de se faire troller par les nationalistes.

Le nationalisme n’est qu’une dénaturation du patriotisme, mais qui se vend beaucoup plus facilement, teinté de populisme, comme nous l’avons vu dans toutes ses manifestations postsoviétiques. Et dans les manoeuvres conduisant à la chute de l’Union soviétique elle-même. Lancer le nationalisme russe contre les autres républiques, sous couvert de patriotisme, pour faire éclater l’URSS. Recourir aux fanatiques supporters de foot en Ukraine pour jouer les gros bras du nationalisme, avec les résultats que l’on connaît.

En Russie aussi, avec Navalny, un nationalisme de droite a été tenté. On l’a vu défiler bras dessus, bras dessous avec les nationalistes dans la grande Marche Russie - drapeau jaune et noire. Mais la droite libérale pure ne prend pas en Russie, elle a été trop récemment discréditée avec les années 90 et les grands noms de ce mouvement sont de toute manière toujours en poste (Gref à la Sberbank, Koudrine au programme économique ou encore Tchoubaïs aux nanotechnologies) et ils n’ont aucun intérêt à partager un si bon gâteau.

En revanche, la gauche, elle, revient à la mode - ou plutôt l’est restée. Surtout avec les difficultés liées aux sanctions, l’implication de l’Etat a été nécessaire pour relancer l’économie et soutenir la société. Et le Parti communiste est une plateforme idéale pour cette opération :


- •Il n’est touché par aucun gros scandale ;

- •Sa structure partisane fonctionne ;

- •Il est suffisamment affaibli par son passé soviétique, mais encore assez fort avec l’idée de gauche et le besoin social ;

- •Il incarne le passé d’un pays fort et d’une idée patriotique ;

- •Il est l’un des rares réels partis d’opposition, sans être radical.

Bref, il a tout ce qu’il faut et l’opération a été réussie. Maintenant, les cartes se dévoilent. Et le noir s’ajoute au rouge, donnant les risques du brun.

Après avoir été "choisi", P. Groudinine a fait la tournée des plateaux de télévision des chaînes fédérales, portant à bout de bras une rhétorique globalement communiste, voire léniniste. Version NEP. Il fut rappelé à l’ordre par ses maîtres, les véritables ; les nationalistes, dont il porte le programme.

Après avoir été lancé par le PC le 23 décembre (voir notre article ici), P. Groudinine a déposé les documents nécessaires à la Commission centrale électorale pour enregistrer sa candidature aux élections présidentielles. Ensuite, il s’engage avec les nationalistes à porter leur programme.

Ce programme est un mélange populiste extrêmement dangereux (le voir ici). Au milieu de propositions qui répondent à une réelle demande populaire (la limitation de la politique jugée trop libérale du Gouvernement et de la Banque centrale, le renforcement du soutien à l’économie réelle, etc), sans que des moyens sérieux ne soient avancés et chiffrés, l’on trouve des formulations qui font froid dans le dos. Ainsi, le point 2.3 s’intitule "nettoyer l’Etat des parasites" et l’on voit poindre les purges tant à la mode en Ukraine notamment sous les "lois de lustration". Ou encore la terre aux Russes et à leurs descendants au point 3. La notion de "parasite" est en fait au centre de ce "programme". Ce qui est inquiétant. Et surprenant que personne n’ait eu l’idée de saisir la Procuratura pour vérifier ces déclarations au regard de l’extrémisme ...

La filiation Rouge-Noire est non seulement assumée, mais elle est revendiquée. Elle est clairement formulée par une personnalité douteuse, Yuri Boldyrev dans un article publié récemment. Economiste de formation, il fut l’un des conseillers en la matière lors du passage de l’Union soviétique à la RSFSR, conseiller auprès du Gouvernement, de l’Administration présidentielle, ensuite limogé par Eltsine en 1993 en raison de différents scandales. En 1993, il fonde alors avec Iavlinsky et Loukine le parti de droite libérale Iabloko. Parti qu’il quitte en 95 pour la Cour des comptes jusqu’en 2001. En 1999, il est reconnu par les forces "nationalistes" pour son combat contre la corruption. Comme quoi, décidément, la corruption est bien l’instrument pour dégager les "bonnes personnes", qu’il s’agisse de Navalny ou d’autres. Il se lance dans la défense des intérêts russes dans le domaine très lucratif de l’exploitation des ressources naturelles. En 2012, il tente de lancer des candidats nationalistes, sans succès et devient alors l’un des représentants de Ziouganov aux élections présidentielles. Il fonde ensuite le mouvement nationaliste PDS NPSR, qui a réussi aujourd’hui à infiltrer le PC et à imposer son candidat Groudinine.

Comme il l’affirme, et comme la signature par Groudinine du programme nationaliste le confirme, ce candidat qui se présente au nom des communistes ne représente pas les communistes, mais "un front plus large" de forces dites "patriotiques", allant "des communistes jusqu’aux nationalistes", je cite l’article.

Il lance le concept de "patriote national" voulant légitimer le nationalisme par le patriotisme, rappelant douloureusement le national-socialisme allemand des années noires de l’Europe, que l’Union soviétique a payé de plus de 20 millions de morts. Alors comment est-il possible de trouver dit-il, selon les sondages, 94% de personnes préférant son programme à celui de Koudrine ou environ près de 45% de personnes (selon Vesti FM) qui seraient prêtes à voter pour lui ?

Trois facteurs semblent pouvoir expliquer cette dangereuse apparition.

Tout d’abord, Koudrine et le bloc socio-économique du Gouvernement sont particulièrement impopulaires et ouvrent la voie à toute forme de contestation populaire, pouvant être récupérée par les radicaux et les opportunistes.

Le second facteur est la caution morale donnée par le PC. Les communistes ayant combattu les nazis, ils ne peuvent s’allier avec des nationalistes. A priori. D’où la nécessité pour ce mouvement PDS d’infiltrer et de s’approprier les structures du PC, pour avancer comme le cheval de Troie sur l’échiquier politique russe.

Le troisième vient du vide politique qui se fait en Russie. Pour cette élection, V. Poutine garantit l’éviction du danger du retour vers un extrême, libérale ou nationaliste. Mais ces forces se préparent pour les prochaines échéances électorales. Le mouvement patriotique est une force réelle en Russie, qui donne beaucoup plus de perspective que les forces libérales. Celles-ci sont actuellement en place, paradoxalement, grâce à la protection qu’elles reçoivent indirectement du président qui cherche à préserver un équilibre entre les extrêmes. Un candidat ouvertement libéral, même teinté de patriotisme, n’a aucune chance, le projet Navalny l’a montré. Il existe donc objectivement un espace à occuper sur le flanc du patriotisme de gauche. En le laissant ouvert, le risque d’une candidature réelle existe. Il a donc été trollé, faisant d’une pierre deux coups. Comme le déclare Y. Boldyrev :

"

Les communistes s’allient aux nationalistes (...), ce n’est pas une sensation ?!"

Comme les libéraux, les nationalistes n’ont aucune chance non plus d’arriver au pouvoir par eux-mêmes, ils ont besoin du populisme. Pour autant, le danger réel, n’est pas celui d’un quelconque nationalisme - réel, comme dans les années 30. Le nationalisme n’est plus une fin, mais un moyen. Un moyen de destruction de l’Etat, de déstructuration de la société. L’Ukraine en est un parfait exemple.

Dans une autre mesure, la presse française toujours prête au compliment, avait tenté de faire de E. Macron un de Gaulle moderne, défendant l’idée de l’Etat, lançant même le retour au service national. Résultat, les fleurons de l’industrie nationale ont déjà été bradés, la dérégulation du travail avancée, les impôts maintenus, la liberté des médias vue à travers Goebbels et le service national transformé en parcours citoyen à l’école. La France avait voulu un de Gaulle, elle a eu Charlot.

La Russie a d’autres besoins, l’on cherche artificiellement à l’attirer dans un piège par une illusion - adaptée à une société plus homogène et patriote . Mais la période actuelle n’est pas à l’Etat, elle est à la globalisation. Aucun réel projet national ne peut sortir ainsi de nulle part. Aucun projet patriotique ne peut voir le jour, sans provoquer des réactions d’une violence bien connue. Regardez en Amérique du Sud, par exemple, ce qui se passe avec les pays non-alignés. Certes, la Russie n’est pas un petit pays marginal. C’est une grande puissance. Raison de plus pour y porter une attention toute particulière. Puisque le patriotisme est réel, il faut le troller en une sorte de nationalisme faussement gaucho indigeste. Que restera-t-il alors en 2024 ? L’opération de dessèchement politique aura-t-elle réussie ?

La question reste ouverte. Ces opérations à long terme, puisque toutes les opérations de prise directe de pouvoir ont heureusement échouées en Russie, laissent la possibilité à la reprise en main, à la réaction, par des forces réelles et saines. Qui existent en Russie. Et qui, à la différence de la France, continuent à se battre.

C’est cette figure-là qui est celle de Groudinine, un instrument national-socialiste de destruction. N’oublions pas que l’époque est à la parodie. Alors, toujours envie de le défendre ?

Karine Bechet-Golovko
vendredi 5 janvier 2018

Russie politics


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