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Zakhar Prilepine et la Révolution d’Octobre :
des mythes à nos jours
par Karine Bechet-Golovko

lundi 13 novembre 2017, par Comité Valmy


Zakhar Prilepine et la Révolution d’Octobre :
des mythes à nos jours

Je n’ai pas pour habitude de traduire des textes sur ce site. Mais, pour clore cette question d’actualité encore (trop) brûlante qu’est la Révolution d’Octobre, je voudrais porter à la connaissance du public non russophone le texte d’un auteur russe contemporain, Zakhar Prilepine, l’un des rares écrivains, peut être même aujourd’hui le seul, à ressentir et à retranscrire avec talent les pulsions qui traversent le pays. La Révolution et la guerre civile en 12 points. 12 points à réfléchir. Car l’histoire se répète toujours et encore, toujours la même, chaque fois différente.

Pour comprendre le texte qui va suivre, il faut d’abord comprendre l’auteur, qui met plus que mal à l’aise cette bonne société française, pourtant néotrotskyste, qui n’arrive manifestement pas à le saisir. Zakhar Prilepine a un profile complexe, peut être trop pour une société qui a besoin d’une pitance - et d’hommes ? - prédigérée. Le Bien est le bien et défendu par les Bons, c’est-à-dire ceux qui nous ressemble. Le Mal, c’est l’autre, les autres, ceux qui ne sont pas comme nous et ne pensent pas comme nous. Le Bien doit gagner, car nous sommes de son côté. Evidemment, la présentation de son roman Obitel (L’Archipel des Solovki) en France, roman censé dessiner les contours, selon la presse française, du système des Goulags des années 20 a mis de côté l’essentiel, la dimension humaine de ses personnages, leurs tragédies, leur complexité, le rythme et les sensations. L’absence du bien et du mal. L’absence d’un jugement à l’emporte-pièce. Alors que la bonne société française avait besoin d’une condamnation de plus de la Russie des soviets et des Goulags, cet auteur débarque en contre lumière avec ses interrogations existentielles et ses personnages qui se foutent d’être du côté du bien ou du mal. Son accueil médiatique fut donc ... particulier. Souriant. Comme deux mondes qui se frôlent sans se rencontrer.

Commandant dans le services des forces spéciales dans les années 90, Z. Prilepine prend part aux guerres de Tchétchénie, quand le temps est au libéralisme dévastateur, termine ensuite la faculté de philologie, il est dans les nationaux-bolchéviques dans les années 2000, s’occupe de la presse, se trouve dans l’opposition politique, jusqu’au tournant de 2014 du rattachement de la Crimée. Le réveil de la Russie, la guerre menée en Ukraine contre les habitants du Donbass par une nouvelle forme "d’Intervention internationale", contre ces hommes et femmes de l’Est qui voulaient simplement garder leur culture russe, rester dans le monde russe. Il prend leur parti, le prend activement et par les armes, renouant avec la tradition russe ancienne des écrivains-officiers. Il est simplement russe, dans toute la complexité de l’histoire du pays qu’il ne cherche pas à réduire à une bande dessinée pour l’amitié des peuples.

C’est le texte complexe de Zakhar Prilepine paru dans le journal Svobodnaya Pressa (Presse libre), que je voulais vous proposer. Proposer à réfléchir. Notre société se trouvant un peu dans la situation d’un Février revanchard.

Pour les russophones, voici l’émission sur le sujet qui reprend les dans les grandes lignes l’argumentation du texte et la développe. Bonne lecture !

Discutant sur la révolution, ses opposants tournent en rond et proposent toujours en encore les mêmes conclusions, à notre avis fausses.

1. Même si vous aimez beaucoup la monarchie, il vous faut bien reconnaître ce simple fait, que les bolchéviques n’ont pas renversé le Tsar. Les bolchéviques ont renversé le très libéral et pro-occidental Gouvernement temporaire.

2. Ce ne sont pas les gens qui se battaient "pour la Foi, le Tsar et la Patrie" qui ont lancé le combat contre les bolchéviques, mais Lavr Kornilov, général, qui a ordonné l’arrestation du Tsar et de toute sa famille.

Dans son proche entourage se trouvaient Boris Savnikov, social-révolutionnaire (SR), révolutionnaire, terroriste, oeuvrant sans relâche au renversement de la monarchie. Savnikov a tout fait pour sauver le Gouvernement temporaire dans le Palais d’Hiver. Il servait en tant que Commissaire du Gouvernement temporaire dans le régiment du général Piotr Krasnov. Il était en charge de la constitution d’une Armée volontaire.

Savnikov à gauche

Une autre figure centrale du mouvement des Blancs est le général Mikhail Alekseev, qui est lui aussi impliqué dans l’évincement de Nicolas II du pouvoir ; par ailleurs comme beaucoup de membres du Gouverment temporaire, il était également membre d’une loge maçonnique.

La question finalement se résume en cela : ceux qui se prononcent contre les bolchéviques et Lénine pensent sincèrement que la Russie se serait portée mieux si tout au long du XXe siècle l’avaient gouvernée des libéraux, révolutionnaires, recourant aux méthodes terroristes, et des généraux ayant trahi leur serment ?

3. Tous les partisans de l’idée selon laquelle la Révolution a été réalisée sur les fonds allemands et britanniques devraient commencer par chercher à s’expliquer si les premiers et les seconds ont obtenu le gain recherché, dans quel but et les premiers et les seocnds ont participé à l’Intervention contre la Russie Soviétique si les bolchéviques étaient leurs agents et quels sont ces agents qui non seulement abandonnent leurs curateurs, mais ensuite se retournent contre eux pour se battre à mort ?

4. En rappelant qu’une part de l’aristocratie, chassée de Russie, a été remplacée, comme on aime à le dire chez nous aussi, par "des cuisinières et des bandits", il faut être juste et rappeler aussi que Lénine était aristocrate, comme une grande partie des principaux bolchéviques et des dirigeants du parti. N. N. Krestinsky venait de l’aristocratie, V. V. Kouïbychev était aristocrate depuis des générations, G. K. Ordjonikidze - aristocrate, F. E. Dzerjinsky - fils de la petite artistocratie provinciale et l’une des figures-clés du NKVD, G. I. Bokiï faisait partie de la vieille aristocratie et était le fils d’un conseiller de l’Empereur, etc. Il faut aussi rappeler que le sang aristocrate coulait dans les veines non seulement des écivrains qui ont quitté la Russie, comme Merejkovski, Berdïaev, Boris Zaïtsev. Ceux qui ont suivi la Révolution russe comme Blok ou Brioussov, étaient aussi aristocrates. Des poètes révolutionnaires historiques comme Maïakovski et Anatoli Mariengof, vous ne le croiez pas, étaient aussi aristocrates. Alekseï Nikolaevitch Tolstoï était aristocrate et Valentin Petrovitch Kataïev - aussi aristocrate.

A ce niveau, il convient de rappeler que dans le premier gouvernement soviétique, il n’y avait qu’un seul juif - Trotski.

5. Dans l’Armée rouge servaient 75 000 anciens officiers (dont 62 000 étaient d’origine noble), alors que dans le même temps, le corps de l’Armée Blanche comptait environ 35 000 des 150 OOO officiers composant le Corps des officiers de l’Armée Impériale. L’habitude du cinéma russe moderne (habitude par ailleurs prise chez les réalisateurs soviétiques) de représenter les Rouges comme venant du peuple et les Blancs avec "du sang bleu" est vulgaire et même contraire à la vérité historique.

Pour en revenir à Trotski et à un certain nombre d’acteurs de la Révolution venant des familles juives. Tous ceux qui affirment que la Révolution est le fruit d’un groupe éthnique précis, manipulant par le biais du peuple russe, jouent finalement le rôle des russophobes. Notamment pour la simple raison qu’ils estiment que plusieurs dizaines de milliers de nobles - officiers de surcroît - furent l’objet de manipulation de la part de quelques centaines de descendants d’artisans et de commerçants.

Rappelons que la fonction de Commandant en chef des armées de la République soviétique était occupée par Sergueï Serguéevitch Kamenev, officier de carrière ayant terminé l’Académie militaire en 1907. Il a occupé ce poste de 1919 jusqu’à la fin de la guerre civile, poste qui sera occupé lors de la Grande Guerre Patriotique (Seconde guerre mondiale) par Staline. Le chef du Quartier général opérationnel de l’Armée Rouge, Pavel Pavlovitch Lebedev, également descendant d’aristocrate, aura servi l’Armée impériale jusqu’au grade de général de division. Il a remplacé Bonch-Brouevitch (venant d’ailleurs de la noblesse polonaise) au poste de chef du Quartier général opérationnel, poste qu’il occupera de 1919 à 1921 avant d’être nommé à la tête de l’état major de l’Armée Rouge.

Pavel Pavlovitch Lebedev

En fin de compte, bon nombre d’officiers impériaux et de particpants à la Guerre civile furent nommés maréchaux de l’Union soviétique, comme le colonel B.M. Chapochnikov, les capitaines d’état major A. M. Bassilevsky et F. I. Tolbourine, le second lieutenant L. A. Govorov.

Vous avez toujours envie de discuter de la manière dont des cuisinières et des bandits primaires, par le mensonge et par impudence ont vaincu ces merveilleux et blêmes aristocrates russes, qui n’ont pas trahi leur serment et fidèlement servi l’Empereur ?

6. Les bolchéviques ne sont pas à l’origine de la Guerre civile et n’en avaient pas besoin. Elle n’a pas commencé immédiatement après la Révolution, comme parfois il est convenu de l’affirmer, mais en 1918 uniquement et les bolchéviques n’avaient aucun lien avec son déclenchement. Les initiateurs de cette Guerre étaient les personnalités militaires qui ont renversé l’Empereur. En fin de compte, des millions de personnes ont participé à la Guerre civile, représentant des éthnies, des groupes politiques, des forces très diverses ; il faut par ailleurs rappelr l’intervention de 14 pays. Dans ce contexte, mettre sur le dos des seuls bolchéviques toutes les victimes de la Guerre Civile est une imbécilité profonde et une manipulation évidente.

De facto, la Guerre civile est le fait des Blancs.

7. Les premières lois qui furent adoptées par le nouveau pouvoir bolchévique n’avaient aucun caractère répressif. Le 2 novembre 1917 a été adoptée la Déclaration des droits des peuples de Russie, abolissant tous les privilèges éthiques et religieux. Le 11 novembre a été adopté le décret annulant les ordres, les rangs et établissant une seule citoyenneté. Le 18 décembre a été adopté le décret sur l’égalité en droit des hommes et des femmes dans le mariage civile. Les bolchéviques sont arrivés au pouvoir en qualité d’inouïs idéalistes, libérant le peuple, et de démocrates, dans le meilleur sens du terme.

8. Confrontés au risque de l’effondrement de l’Empire et des mouvements séparatistes dans les régions ethniques, les bolchéviques ont rapidement changé de tactique et ont impétueusement rassemblé l’Empire, ne perdant en définitive que la Finlande et la Pologne, dont la présence dans la composition de la Russie semblaient, et semble toujours, incongrüe et exagérée. Avec toute la volonté du monde, il n’est pas possible de dénommer les bolchéviques de "tombeurs d’Empire", ils appelaient simplement leurs actions "internationale", dont le résultat pourtant a été celui très traditionnel en Russie d’un "enracinement à la terre".

Il faut reconsidérer dans le contexte de l’époque (Première guerre mondiale, Guere Civile, qui n’a pas été déclenchée je me répète par les bolchéviques, parade des souveraineté, intervention internationale ...) nombre des préférences obtenues des bolchéviques par les entités ethniques. Il n’est pas constructif d’analyser ces éléments en dehors de leur contexte historique.

Rien d’autre que du dégoût ne peut ressortir du comportement du clan libéral actuel, qui en fin de compte a défait l’Empire russe dans la machine soviétique et accusant de cet effondrement les bolchéviques. Ces bolchéviques qui se sont héroïquement battus dans ces mêmes régions ethniques, perdues dans les années 90 en résultat de la révolution libéralo-bourgeoise, sans même un coup de feu.

9. L’une des suppositions les plus répandues et par les libéraux et par les nationalistes est que les bolchéviques ont "miné les fondements de l’Empire", en découpant la Russie en républiques, place le discours historique dans une sorte de dimension flottante : l’on obtient un tableau totalement dénué de sens dans lequel se trouve l’Empire, arrivent les bolchéviques qui déposent une bombe, pour ensuite faire exploser leur propre Etat.

En attendant, la Russie impériale n’existait déjà plus, l’Empereur avait déposé sa couronne et au pouvoir était arrivé le Gouvernement temporaire. La question est celle-là : la situation aurait-elle été meilleure si les généraux de Février avaient gagné la Guerre Civile ?

Non, tous étaient au courant de l’Accord franco-britannique du 23 décembre 1917 sur la division de la Russie en zones d’influence : la Grande Bretagne récupérait le Caucase du Nord ; la France l’Ukraine, la Crimée et la Bessarabie ; les Etats Unis et le Japon se partageaient la Sibérie et l’Extrême Orient.

Allons-y, redistribuons encore une fois les cartes. Un : il n’y a plus d’Empereur. Deux : il y a des généraux blancs qui étaient prêts à la division du pays ici présentée et au pillage du pays. Et il y a les bolchéviques qui ont empêché cette division et ce pillage.

"Ils ont miné les fondements" ?

Les processus de démembrement ont commencé sous l’Empire sous le Gouvernement temporaire - en Pologne, en Finlande, en Ukraine, dans les territoires baltes. La Russie impériale était donc divisée en républiques soviétiques ?

Ces Empires qui sont tombés avant et encore après l’Empire russe étaient eux aussi divisés en républiques soviétiques ? Pourquoi alors sont-ils tombés ? Qui à miné leur fondement ?

Les démocrates des années 90 adoraient en parler, discussions dont le message était évident : ils ne voulaient pas être jugé responsables de l’effondrement, ils voulaient reporter cette responsabilité sur d’autres.

Le Grand Duc Alexandre Mikhaïlovitch Romanov déclarait : "La situation des chefs du Mouvement des Blancs était devenue impossible. D’un côté, faisant mine de ne pas remarquer les intrigues des alliés ils en appellaient ... à la guerre sacrée contre les soviets, d’un autre côté, rien de moins que l’internationaliste Lénine a pris la défense de l’intérêt national russe, lui qui n’a pas épargné ses forces dans ses nombreuses interventions pour condamner la division de l’ancien Empire russe."

En qui avez-vous le plus confiance ? En le Grand Duc Romanov ou bien en les démocrates des années 90 ?

10. Le Patriarche Tikhon, nous dit-on, a condamné les bolchéviques à l’anathème. Raison pour laquelle il ne faut pas soutenir les bolchéviques.

Mais le Patriarche Tikhon n’a jamais béni le Mouvement des Blancs, ne les a jamais reconnu.

Et qui soutenir ? Il n’y a plus d’Empereur, il a renoncé. Les Blancs partagent la Russie avec les japonais et les français.

L’on va partir de ce point et s’appuyer sur la réalité et non sur de sentimentales représentations de ce qui aurait pu être si les bolchéviques n’avaient pas été.

11. Le principal conflit de la Guerre civile n’est pas celui des "cuisinières et des bandits" avec l’âme aristocratique. Les bolchéviques ont nationalisé les moyens de production, portant par là même atteinte aux intérêts du grand capital, donnant la préférence aux intérêts des travailleurs. Plus que tous étaient intéressés par la Guerre Civile, disons d’une certaine manière, la "liste de Forbes" et ces acteurs financiers étrangers qui avaient des intérêts en Russie. Autrement dit, ce fut le conflit entre le socialisme et le capitalisme.

A présent, l’on tente constamment de remplacer cette vulgaire vérité par des romances au Lieutenant Golitsyne et des marches avec le portrait du dernier Empereur.

12. Dans la Guerre Civile, c’est le peuple russe qui est le principal vainqueur. La Révolution russe qui s’est produite le 7 novembre 1917 est tout autant et le mérite, et la victoire et la tragédie du peuple russe. Il en porte tout la responsabilité et est en droit d’être fier de ces grandes réalisations qui ont changé le destin de l’humanité.

Karine Bechet-Golovko
dimanche 12 novembre 2017

Russie politics


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