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BRÈVE HISTOIRE DE L’OTAN DE 1991 À NOS JOURS (1)
par Manlio Dinucci

jeudi 26 octobre 2017, par Comité Valmy


BRÈVE HISTOIRE DE L’OTAN
DE 1991 À NOS JOURS (1)

L’Otan, fondée le 4 avril 1949, comprend pendant la guerre froide seize pays : Etats-Unis, Canada, Belgique, Danemark, France, République fédérale allemande, Grande-Bretagne, Grèce, Islande, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Espagne, Turquie. A travers cette alliance, les Etats-Unis conservent leur domination sur les alliés européens, en utilisant l’Europe comme première ligne dans la confrontation, y compris nucléaire, avec le Pacte de Varsovie. Ce dernier, fondé le 14 mai 1955 (six ans après l’Otan), comprend Union Soviétique, Bulgarie, Tchécoslovaquie, Pologne, République démocratique allemande, Roumanie, Hongrie, Albanie (de 1955 à 1968).

DE LA GUERRE FROIDE À L’APRÈS-GUERRE FROIDE

En 1989 survient l’ « écroulement du Mur de Berlin » : c’est le début de la réunification allemande qui se réalise quand, en 1990, la République Démocratique se dissout en adhérant à la République Fédérale d’Allemagne. En 1991 se dissout le Pacte de Varsovie : les pays de l’Europe centre-orientale qui en faisaient partie ne sont alors plus alliés de l’URSS. Dans la même année, se dissout l’Union Soviétique : à la place d’un unique état s’en forment quinze.

La disparition de l’URSS et de son bloc crée, dans la région européenne et centre-asiatique, une situation géopolitique entièrement nouvelle. Dans le même temps, la désagrégation de l’URSS et la profonde crise politique et économique qui frappe la Russie signent la fin de la superpuissance en mesure de rivaliser avec celle des Etats-Unis.

La guerre du Golfe de 1991 est la première guerre, dans la période suivant le second conflit mondial, que Washington ne justifie pas par la nécessité de contenir la menaçante avancée du communisme, justification qui a été à la base de toutes les précédentes interventions militaires étasuniennes dans le « tiers monde », de la guerre de Corée à celle du Vietnam, de l’invasion de la Grenade à l’opération contre le Nicaragua. Avec cette guerre les Etats-Unis renforcent leur présence militaire et leur influence politique dans l’aire stratégique du Golfe persique, où se concentre une grande partie des réserves pétrolières mondiales.

En même temps Washington lance à ses adversaires, ex adversaires et alliés un message sans équivoque. Il est contenu dans la National Security Strategy of the United States (Stratégie de la sécurité nationale des Etats-Unis), le document par lequel la Maison Blanche énonce, en août 1991, sa nouvelle stratégie.

« Malgré l’émergence de nouveaux centres de pouvoir - souligne le document signé par le président- les Etats-Unis restent le seul Etat avec une force, une portée et une influence en toutes dimensions - politique, économique et militaire - réellement mondiales. Dans les années 90, tout comme pour la grande partie de ce siècle, aucun substitut n’existe au leadership américain ».

Six mois après la directive présidentielle, un document provenant du Pentagone - Defense Planning Guidance for the Fiscal Years 1994-1999 (Guide pour la planification et la Défense pour les années fiscales 1994-1999), filtré à travers le New York Times en mars 1992, clarifie ce qui dans la directive présidentielle devait rester nécessairement implicite : le fait que, pour exercer leur leadership mondial, les Etats-Unis doivent empêcher que d’autres puissances, y compris les anciens et les nouveaux alliés, ne puissent devenir des concurrentes : « Notre premier objectif est d’empêcher la réémergence d’un autre rival, sur le territoire de l’Union Soviétique ou ailleurs, qui pose une menace de l’ordre de celle précédemment posée par l’Union Soviétique. Nous devons empêcher qu’aucune autre puissance hostile ne domine une région dont les ressources, si elles étaient étroitement contrôlées, suffiraient à générer une puissance mondiale. Ces régions comprennent l’Europe occidentale, l’Asie orientale, le territoire de l’ex Union Soviétique et l’Asie sud-occidentale ».

Dans un tel cadre, souligne le document, « il est d’ une importance fondamentale de préserver l’Otan comme principal instrument de la défense et de la sécurité occidentales, ainsi que comme canal de l’influence et de la participation étasuniennes dans les affaires de la sécurité européenne. Tandis que les Etats-Unis soutiennent l’objectif de l’intégration européenne, ils doivent essayer d’empêcher la création de dispositifs de sécurité uniquement européens, qui mineraient l’Otan, en particulier la structure de commandement de l’Alliance », c’est-à-dire le commandement USA.

LE NOUVEAU CONCEPT STRATÉGIQUE DE L’OTAN

Pendant qu’ils réorientent leur propre stratégie, les Etats-Unis font pression sur l’Otan pour qu’elle en fasse autant. Pour eux il est de première urgence de redéfinir non seulement la stratégie, mais le rôle-même de l’Alliance atlantique. Avec la fin de la guerre froide et la dissolution du Pacte de Varsovie et de l’Union Soviétique même, se dissipe en effet la motivation de la « menace soviétique » qui a maintenu jusque là la cohésion de l’Otan sous l’indiscutable leadership étasunien : le danger existe donc que les alliés européens fassent des choix divergents voire jugent l’Otan inutile dans la nouvelle situation géopolitique qui s’est créée dans la région européenne.

Le 7 novembre 1991 (après la première guerre du Golfe, à laquelle l’Otan a participé non officiellement en tant que telle, mais avec ses forces et structures), les chefs d’Etat et de gouvernement des seize pays de l’Otan, réunis à Rome dans le Conseil atlantique, lancent « Le nouveau concept stratégique de l’Alliance ». « Contrairement à la menace prédominante du passé - affirme le document- les risques qui demeurent pour la sécurité de l’Alliance sont de nature multiforme et multidirectionnels, chose qui les rend difficiles à prévoir et évaluer. Les tensions pourraient conduire à des crises dommageables pour la stabilité européenne et jusqu’à des conflits armés, qui pourraient engager des puissances extérieures ou se répandre jusqu’à l’intérieur des pays de l’Otan ». Face à ces risques et d’autres, « la dimension militaire de notre Alliance reste un facteur essentiel, mais le fait nouveau est qu’elle sera plus que jamais au service d’un ample concept de sécurité ».

En définissant le concept de sécurité comme quelque chose qui n’est pas circonscrit à l’aire nord-atlantique, on commence à dessiner la « Grande Otan ».

Manlio Dinucci

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BRÈVE HISTOIRE DE L’OTAN
DE 1991 À NOS JOURS (2)

L’INTERVENTION OTAN DANS LA CRISE DES BALKANS

Le « nouveau concept stratégique » de l’Otan se trouve mis en pratique dans les Balkans, où la crise de la Fédération Yougoslave, due aux oppositions entre les groupes de pouvoir et aux poussées centrifuges des républiques, a atteint le point de rupture.

En novembre 1990, le Congrès des Etats-Unis approuve le financement direct de toutes les nouvelles formations « démocratiques » de la Yougoslavie, encourageant ainsi les tendances sécessionnistes. En décembre, le parlement de la République croate, contrôlé par le parti de Franjo Tudjman, établit une nouvelle constitution par laquelle la Croatie est « patrie des Croates » (et non plus des Croates et des Serbes, peuples constituants de la république) et est souveraine sur son territoire. Six mois plus tard, en juin 1991, outre la Croatie, c’est la Slovénie qui proclame sa propre indépendance. Immédiatement après, éclatent des affrontements entre l’armée fédérale et les indépendantistes. En octobre, en Croatie, le gouvernement Tudjman expulse plus de 25 mille Serbes de la Slavonie, tandis que ses milices occupent Vukovar. L’armée fédérale répond, en bombardant et occupant la ville. La guerre civile commence à s’étendre, mais pourrait encore être arrêtée.

La voie qui vient d’être prise est au contraire diamétralement opposée : l’Allemagne, engagée à étendre son influence économique et politique dans la région des Balkans, en décembre 1991 reconnaît unilatéralement Croatie et Slovénie comme états indépendants. Conséquence : le jour suivant les Serbes de Croatie proclament à leur tour l’autodétermination, en constituant la République serbe de la Krajina. En janvier 1992 l’Europe des douze reconnaît aussi, outre la Croatie, la Slovénie. Dès lors s’enflamme aussi la Bosnie-Herzégovine qui, à petite échelle, représente la gamme complète des nœuds ethniques et religieux de la Fédération Yougoslave.

Les casques bleus de l’Onu, envoyés en Bosnie comme force d’interposition entre les factions en lutte, vont être volontairement laissés en nombre insuffisant, sans moyens adaptés et sans directives précises, finissant par devenir otages au milieu des combats. Tout concourt à démontrer la « faillite de l’Onu » et la nécessité que ce soit l’Otan qui prenne en main la situation. En juillet 1992 l’Otan lance la première opération de « réponse à la crise », pour imposer l’embargo à la Yougoslavie.

En février 1994, des avions Otan abattent des avions serbo-bosniaques qui violent l’espace aérien interdit sur la Bosnie. C’est la première action de guerre depuis la fondation de l’Alliance. Avec elle l’Otan viole l’article 5 de sa propre charte constitutive, puisque l’action guerrière n’est pas motivée par l’attaque d’un membre de l’Alliance et est effectuée en dehors de son aire géographique.

LA GUERRE CONTRE LA YOUGOSLAVIE

L’incendie ayant été éteint en Bosnie (où le feu couve sous la cendre de la division en états ethniques), les pompiers de l’Otan courent jeter de l’essence sur le foyer du Kosovo, où depuis des années est en cours une revendication d’indépendance par la majorité albanaise. A travers des canaux souterrains en grande partie gérés par la Cia, un fleuve d’armes et de financements, entre fin 1998 et début 1999, va alimenter l’Uck (Armée de libération du Kosovo), bras armé du mouvement séparatiste kosovar-albanais. Des agents de la Cia déclareront ensuite être entrés au Kosovo en 1998 et 1999, en habits d’observateurs de l’OSCE chargés de vérifier le « cessez-le-feu », fournissant à l’Uck des manuels étasuniens d’entraînement militaire et des téléphones satellitaires, afin que les commandants de la guérilla puissent être en contact avec l’Otan et Washington. L’Uck peut ainsi déclencher une offensive contre les troupes fédérales et les civils serbes, avec des centaines d’attentats et d’enlèvements. Alors que les affrontements entre les forces yougoslaves et celles de l’Uck provoquent des victimes des deux côtés, une puissante campagne politico-médiatique prépare l’opinion publique internationale à l’intervention de l’Otan, présentée comme unique façon d’arrêter la « purification ethnique » serbe au Kosovo. La cible prioritaire est le président de la Yougoslavie, Slobodan Milosevic, accusé de « crimes contre l’humanité » pour les opérations de « purification ethnique ».

La guerre, nommée « Opération force alliée », commence le 24 mars 1999. Pendant que les avions des Etats-Unis et d’autres pays de l’Otan larguent les premières bombes sur la Serbie et le Kosovo, le président démocrate Clinton annonce : « A la fin du XXème siècle, après deux guerres mondiales et une guerre froide, nous et nos alliés avons la possibilité de laisser à nos enfants une Europe libre, pacifique et stable ». Dans la guerre, le rôle de l’Italie va être déterminant : le gouvernement D’Alema met le territoire italien, en particulier les aéroports, à disposition totale des forces armées des Etats-Unis et d’autres pays, pour opérer ce que le président du Conseil définit comme « le droit d’ingérence humanitaire ».

Pendant 78 jours, décollant surtout des bases italiennes, 1100 avions effectuent 38000 sorties, larguant 23000 bombes et missiles. 75% des avions et 90% des bombes et missiles sont fournis par les Etats-Unis. Sont aussi étasuniens le réseau de communication, le commandement, le contrôle et le renseignement à travers lesquels sont conduites les opérations : « Sur 2000 objectifs traités en Serbie par les avions de l’Otan -documente ensuite le Pentagone- 1999 ont été choisis par le renseignement étasunien et un seulement par les Européens ».

Systématiquement, les bombardements démantèlent les structures et infrastructures de la Serbie, provoquant des victimes surtout parmi les civils. Les dommages qui en dérivent pour la santé et l’environnement sont incalculables. De la raffinerie de Pancevo, notamment, s’échappent, à cause des bombardements, des milliers de tonnes de substance chimiques hautement toxiques (dont dioxine et mercure). D’autres dégâts sont provoqués par l’emploi massif par l’Otan, en Serbie et Kosovo, de projectiles à uranium appauvri, déjà utilisés dans la guerre du Golfe.

Participent aussi aux bombardements 54 avions italiens, qui accomplissent 1378 sorties, attaquant les objectifs indiqués par le commandement étasunien. « Par le nombre d’avions nous n’avons été seconds que par rapport aux USA. L’Italie est un grand pays et on ne doit pas s’étonner de l’engagement démontré dans cette guerre », déclare le président du Conseil D’Alema pendant sa visite le 10 juin 1999 à la base d’Amendola, en soulignant que, pour les pilotes qui y ont participé, cela a été « une grande expérience humaine et professionnelle ».

Le 10 juin 1999, les troupes de la Fédération yougoslave commencent à se retirer du Kosovo et l’Otan met fin aux bombardements. La résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’Onu indique que la présence internationale doit avoir une « participation substantielle de l’Otan » et être déployée « sous contrôle et commandement unifiés ». A qui revient le commandement ? Le président Clinton l’explique en soulignant que l’accord sur le Kosovo prévoit « le déploiement d’une force internationale de sécurité avec l’Otan comme noyau, ce qui signifie une chaîne de commandement unifiée de l’Otan ». « Aujourd’hui l’Otan affronte sa nouvelle mission : celle de gouverner », commente le Washington Post.

La guerre finie, les Etats-Unis envoient au Kosovo plus de 60 agents du FBI, mais on ne trouvera pas de traces de massacres pouvant justifier l’accusation, faite contre les Serbes, d’ « épuration ethnique ». Slobodan Milosevic, condamné à 40 années de réclusion par la Cour Pénale Internationale pour l’ex Yougoslavie, meurt en prison après cinq années de détention. La même cour le disculpe, en 2016, de l’accusation de « purification ethnique ».

Le Kosovo, où les Etats-Unis installent une grande base militaire (Camp Bondsteel), devient une sorte de protectorat de l’Otan. En même temps, sous la couverture de la « Force de paix », l’ex Uck au pouvoir terrorise et expulse plus de 250 mille Serbes, Roms, Juifs et Albanais « collaborationnistes ». En 2008, avec l’autoproclamation du Kosovo comme Etat indépendant, est accomplie la démolition de la Fédération Yougoslave.

Manlio Dinucci

(2. A suivre)


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