COMITE VALMY

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LAFARGE EN SYRIE
OU LA QUADRATURE DU CERCLE
par Jean Daspry.

vendredi 6 octobre 2017, par Comité Valmy


L’usine Lafarge est située à 150 km au nord-est d’Alep

LAFARGE EN SYRIE OU LA QUADRATURE DU CERCLE

C’est toujours plus facile d’écrire l’histoire a posteriori comme ont coutume de le faire certains de nos folliculaires préférés. Leur principale qualité relève alors de la clairvoyance rétrospective. Nous en avons aujourd’hui un excellent exemple avec ce qui est désormais convenu d’appeler l’affaire Lafarge (le cimentier français) en Syrie de 2008 à 2014 qui donne lieu à des récits détaillés à répétition et à des jugements à l’emporte-pièce. Un retour en arrière s’impose pour mieux apprécier cette affaire : importance d’un investissement français en Syrie soumis aux aléas de la guerre et aux contraintes de la diplomatie économique.

Un investissement français en Syrie. Rien de plus banal pour une société française, le cimentier Lafarge, qui vient de racheter la société égyptienne Orascom afin de renforcer son implantation régionale, que d’installer en 2008 dans le nord de la Syrie près de la frontière turque, la cimenterie la plus importante du Moyen-Orient. L’investissement d’un montant de 680 millions de dollars doit être amorti en sur vingt-ans. Le personnel est composé pour partie d’expatriés français et de recrutés locaux. Tout se présente donc sous les meilleurs auspices jusqu’au jour où, à la faveur des « révolutions arabes », l’agitation débutée en Tunisie et en Libye ne se propage jusqu’en Égypte et en Syrie dès la fin de l’année 2010 et le début de l’année 2011. Que faire ? La question se pose à toutes les entreprises confrontées à des situations de guerre civile ou de guerre interétatique. Plier aussitôt bagage et voir son usine cannibalisée ou être remplacé par d’autres concurrents sans scrupules ? La réponse à cette question est loin d’être évidente sauf pour les « toutologues » chers à Régis Debray. Souvenons-nous du romantisme de l’époque ! Les mal nommés « printemps arabes » emportent les présidents tunisien, libyen égyptien, yéménite. Ils ne feront qu’une seule bouchée du tyran Assad qui sera remplacé par un gouvernement authentiquement démocratique, laïque, acquis à l’économie de marché et aux valeurs occidentales. Une sorte de « Grand Moyen-Orient » voulu par George W. Bush mais revu et corrigé par les peuples concernés. C’est le message véhiculé par les médias « mainstream » mais aussi et surtout par les chancelleries occidentales, en particulier française : Alain Juppé puis Laurent Fabius qui comptent les jours qui restent encore à vivre à Bachar Al-Assad. Lafarge décide donc de faire le gros et de rester en attendant des jours meilleurs qui ne sauraient tarder.

Les aléas de la guerre en Syrie. Mais rien ne se passe comme prévu. La prévision est un art difficile surtout lorsqu’il s’agit de deviner l’avenir. La guerre civile fait rage, attisée par des acteurs régionaux, au premier rang desquels les pétromonarchies du Golfe qui entendent profiter de l’occasion pour exporter l’idéologie wahhabite et sunnite à Damas et, ainsi, contrer l’influence chiite de Téhéran sur place. À qui demander conseil pour savoir si l’on reste ou si l’on part. D’abord, et en priorité à l’ambassade de France à Damas jusqu’à sa fermeture par Alain Juppé en 2012, puis à l’ambassade de France à Amman qui est compétente pour les affaires syriennes. Mais aussi au Quai d’Orsay qui, depuis l’arrivée de Laurent Fabius à sa tête en mai 2012 fait de la « diplomatie économique » la priorité de la diplomatie française. On consulte la direction des entreprises mais aussi l’ambassadeur de France en Syrie basé à Paris, Éric Chevallier (nommé ensuite au Qatar) puis son successeur, Franck Gellet1. De ce que l’on croit comprendre, le ministère des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI) ne voit pas le moindre inconvénient, voire encourage l’équipe de Lafarge à maintenir son activité sur place. La DGSE ne semble pas avoir tiré le signal d’alarme du départ. La situation continue à se dégrader sur le terrain mais la vie continue au prix de quelques accommodements en espèces sonnantes et trébuchantes versées à tous les groupes combattants, y compris ceux de l’EIIL (via un ancien ministre de la Défense de Bachar Al-Assad) qui vont poser problème2.

Quid de la diplomatie économique en Syrie ? Mais, la situation devient de plus en plus compliquée sur le plan sécuritaire. Le siège parisien de Lafarge maintient un minimum de personnel pour faire tourner son site. Il faut attendre septembre 2014 pour que la fermeture intervienne après plusieurs attaques contre le site. Entre temps, l’Union européenne adopte en 2011 un embargo sur les armes et le pétrole syrien étendu au ciment en 2012, les expatriés sont évacués en 2012, l’EIIL est devenu plus présent sur le terrain, la région vit sous « l’économie du racket », le conseil de sécurité de l’ONU adopte une résolution interdisant toute relation avec les terroristes en Syrie. Aujourd’hui, une enquête judiciaire est lancée (depuis 2016) pour savoir si les responsables de Lafarge n’ont pas contribué, volontairement ou involontairement, à financer les activités terroristes, ce qui est lourdement puni par la loi3. D’un côté, les principaux responsables de Lafarge, dont certains ont été remerciés, se défendent comme ils peuvent, mettant en avant le contexte local inextricable (territoire disputé par les Kurdes, Al-Nosra, EIIL, armée de Bachar Al-Assad) qui conduisait à payer pour travailler, le nihil obstat du Quai d’Orsay. Ce qui n’est pas totalement infondé dans des régions où les taxes aux transporteurs sont monnaie courante. De l’autre, souvenons-nous que le ministre, Laurent Fabius donne instruction au Quai d’Orsay de faire de la diplomatie économique sa première priorité pour aider au redressement du commerce extérieur français particulièrement déficitaire ! Jusqu’à présent, le ministère des Affaires étrangères reste muet comme une carpe, pris au piège qu’il est de ce concept aberrant de diplomatie économique. Cela d’autant plus que le président de la République, Emmanuel Macron (Cf. son discours aux ambassadeurs du 29 août dernier) fait de la sécurité la première priorité des diplomates avant la diplomatie économique. Où placer le curseur entre ces deux préoccupations qui s’avèrent contradictoires dans le cas de figure ?

Quelle est la morale, fut-elle provisoire, que l’on peut tirer de cette affaire ? Qu’il est toujours difficile de juger a posteriori de situations de guerre civile et cela d’autant plus que les intervenants intérieurs et extérieurs sont multiples. Nous pensons à certains juges d’instruction depuis leurs bureaux de la rue des Italiens alors même qu’ils ont une connaissance limitée des relations internationales. Qu’il est toujours difficile pour le Quai d’Orsay de demander à nos entreprises d’être le « drapeau de la France » et de ne pas les mieux conseiller en matière de sécurité par des instructions écrites plus précises que « cela va se régler » ou « d’autres vont prendre la place »…, archétype du langage Norpois. Qu’il est toujours difficile dans la pratique diplomatique quotidienne d’être corseté par des concepts aussi abstraits et flous que celui de diplomatie économique. En un mot, et sans porter de jugement définitif sur les responsabilités des uns et des autres, que Lafarge, plus grand investissement français en Syrie, c’est la quadrature du cercle.

Jean Daspry 2 octobre 2017

1 Jérôme Canard, En Syrie, Lafarge cimentait ses relations avec djihadistes et racketteurs, Le Canard enchaîné, 20 septembre 2017, p. 3.
2 Soren Seelow, Syrie, Lafarge. L’engrenage syrien, Le Monde, 21 septembre 2017, pp. 22-23.
3 Anne Michel, Lafarge en Syrie : questions autour des responsables, Le Monde, 23 septembre 2017, p .16.

Source :
Proche&Moyen-Orient.ch
Observatoire Géostratégique


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