COMITE VALMY

Accueil du site > UNION DU PEUPLE DE FRANCE - Arc Républicain de Progrès > Qui a tué Dulcie September et pourquoi par Christine Abdelkrim-Delanne

Qui a tué Dulcie September et pourquoi
par Christine Abdelkrim-Delanne

lundi 2 octobre 2017, par Comité Valmy


Dulcie September

Qui a tué Dulcie September et pourquoi

Le 29 Mars 1988, Dulcie September, la représentante de l’ANC en France était assassinée en arrivant à la porte du bureau situé 28, rue des Petites-Écuries à Paris. C’est sa collaboratrice, Joyce Tillerson qui devait découvrir son corps inanimé sur le palier du 4ème étage. L’enquête a été conclue par un non lieu faute de preuves. Depuis, beaucoup d’hypothèses ont été émises, impliquant les services secrets sud-africains du régime d’apartheid et les services secrets français.

L’hypothèse la plus répandue est que Dulcie September s’intéressait de trop près aux relations franco-sud-africaines en matière de ventes d’armes. Aujourd’hui, la déclassification en Afrique du Sud, de milliers de documents sur les relations – illégales aux termes des résolutions de l’ONU, dans le cadre de l’embargo international total et obligatoire du régime d’apartheid – entre l’Afrique du Sud et un certain nombre de pays occidentaux, permet d’accéder à des informations que révèle et analyse le Dailymaverick https://www.dailymaverick.co.za, un quotidien sud-africain d’information et d’investigation indépendant en ligne. Après un premier volet révélant les relations entre Paris et Pretoria et le rôle joué par le bureau secret de l’ambassade d’Afrique du Sud à Paris, occupé par une équipe de spécialistes d’Armscor, (Armaments Corporation of South Africa, l’organisme étatique d’armement), le Dailymaverick publiait, le 20 septembre, une enquête sur l’assassinat de Dulcie September, sous le titre « Qui a tué Dulcie September et pourquoi ? »

À partir de 1985, la lutte contre le régime d’apartheid, en Afrique du Sud, prenait une ampleur sans précédent, avec notamment une recrudescence des opérations de Umkhonto We Sizwe, la branche armée de l’ANC et des mouvements massifs de grève. À l’étranger, les manifestations se multipliaient, la campagne pour l’application de l’embargo total et obligatoire portait ses fruits. La libération de Nelson Mandela était réclamée par des centaines de milliers de personnes dans le monde. Le régime de Pretoria, de plus en plus isolé et aux abois, devenait plus agressif. En Angola les forces armées sud-africaines étaient engagées contre le MPLA qui menait la guerre de libération, en Zambie, au Mozambique. Il créait les escadrons de la mort dirigés par Dirk Cotzee, assassinant les militants et responsables dans le pays et à l’étranger, massacrant les réfugiés au Lesotho et au Swaziland voisins.

Début 1988, P.W. Botha, le président du régime d’apartheid, déclarait la guerre à l’ANC « partout dans le monde ». Depuis 1985, le bureau du renseignement de l’ambassade sud-africaine à Paris avait reçu l’ordre d’organiser des attaques contre les missions en France et dans certains pays d’Europe. Ces opérations devaient être lancées à partir de 1986. Les bureaux de Londres, Bruxelles et Berlin furent les premières cibles. À Londres, où se trouvait le quartier général de la direction de l’ANC en exil, la police découvrait un complot visant à l’enlèvement de responsables. Arrêtés, les mercenaires payés par le régime d’apartheid, bénéficièrent ensuite d’un non lieu. À Bruxelles, Godfrey Motsepe, qui dirigeait le bureau de Paris avant Dulcie September, fut victime de trois tentatives d’assassinat par arme à feu, tandis qu’une bombe était découverte à l’intérieur des locaux. À Berlin, un incendie criminel ravageait le bureau dirigé par Indres Naidoo, compagnon de Nelson Mandela pendant quinze ans, au bagne de Robben Island et qui avait échappé à un attentat à la voiture piégée peu avant, au Mozambique. Dans la même période, un escadron de la mort tuait onze responsables en Afrique du Sud, on devait retrouver leurs corps brûlés, horriblement mutilés. Au Swaziland, un groupe de tueurs du régime enlevait Ismaïl Ibrahim, un haut dirigeant de l’ANC, et le ramenait en Afrique du Sud où il était jugé et condamné au bagne de Robben Island.

Place Dulcie September à Paris

C’est dans ce contexte qu’a été assassinée la représentante de l’ANC en France. Une cible facile. J’étais très proche de Dulcie September, et plus généralement, de l’ANC depuis les années 1970, alors que je vivais en Algérie, où le bureau occupait une place importante à l’étranger, compte tenu du soutien que ce pays apportait à la lutte contre l’apartheid depuis son indépendance. En 1981, dès l’arrivée des Socialistes et de François Mitterrand au pouvoir, une demande d’ouverture de représentation de l’ANC à Paris fut déposée à la Présidence française. Les relations entre le régime d’apartheid et la France étaient stratégiques pour les deux pays et le gouvernement socialiste n’ayant pas l’intention politique de mettre un terme aux violations des résolutions de l’ONU, n’accéda à cette demande que sous condition. Les autorités françaises autorisèrent l’ouverture des « bureaux » de l’ANC et de la SWAPO de Namibie – alors occupée par le régime d’apartheid – uniquement au nom d’ associations françaises loi de 1901, « Les amis de l’ANC » et « Les Amis de la SWAPO » dont je fus la présidente. Les représentants de l’ANC n’avaient donc aucun statut officiel. C’est dans mon appartement, dans le 3ème arrondissement que se sont réunis des responsables de l’ANC en exil, venus de Londres et de Berlin, pour organiser le bureau, dont Aziz Pahad, responsable pour les relations extérieures, et Indres Naidoo.

Dulcie September fut, en 1984, la troisième représentante en France, après Leo Numzana et Godfrey Motsepe. Arrêtée en 1963, elle avait été condamnée à cinq ans de détention, puis assignée à résidence pendant cinq ans, à nouveau. En 1972, elle quittait son pays avec un visa accompagné d’une interdiction définitive de séjour. Militante politique et membre d’un parti d’extrême gauche anti-apartheid, elle adhérait à l’ANC en 1976, à Londres, avant d’être nommée à Paris. En France, Dulcie September s’est dépensée sans compter pour faire connaître la lutte du peuple sud-africain, développer la solidarité avec l’ANC et tenter d’infléchir la position française à l’égard de l’application des sanctions de l’ONU. C’était, également, une femme droite, sans concession, qui n’hésitait pas à exprimer ses désaccords, que ce soit au sein de son organisation, avec les autorités françaises ou avec les organisations françaises soutenant l’ANC. Toute tentative de manipulation était vouée à l’échec.

Dulcie September, dans le contexte de la « guerre totale » livrée contre l’ANC par le régime d’apartheid, était une cible facile. Femme seule, rentrant tous les soirs par le métro à Arcueil, dans la banlieue parisienne où elle habitait, elle avait été privée de garde rapprochée, refusée à plusieurs reprises par le ministre de l’Intérieur de droite Charles Pasqua – entre 1986 et 1988, la France vivait sous le régime de la « cohabitation », avec un président socialiste, François Mitterrand, et un gouvernement de droite dirigé par Jacques Chirac.

Joyce Tillerson, sa collaboratrice, Jacqueline Grünsfeld, et moi-même, participions activement aux activités du bureau. L’une de mes responsabilités était de collaborer à un groupe international informel, dirigé par Abdul Minty, directeur de la Campagne mondiale contre la collaboration nucléaire et militaire avec l’Afrique du Sud, mis en place par, entre autres, Olof Palme et Coretta Scott King, l’épouse de Martin Luther King. Notre mission était d’enquêter sur les violations des résolutions de l’ONU en matière d’armes et de nucléaire, de partager nos informations et d’informer l’ANC et l’ONU. À ce titre, en 1985, journaliste à Afrique-Asie, j’avais enquêté, entre autres, sur des transports d’armes par un navire danois, le Tinemaru, impliquant le port de Bordeaux, en France, et les autorités françaises. Une longue enquête menée avec mon confrère Colm Foy dont certains documents portant le tampon d’Afrique Asie sont publiés aujourd’hui par le Dailymaverick. J’avais été en contact avec le Syndicat danois des Marins, affilié à l’organisation internationale « Marins contre l’apartheid ». Afrique Asie publia une interview du capitaine du Tinemaru, Kaj Naarup, que je réalisais avant son procès au Danemark. À Amsterdam, une organisation créée en 1980, le Shipping Research Bureau, jouait un rôle unique et essentiel. Il s’était donné pour mission de contrôler tous les pétroliers transportant clandestinement du pétrole en Afrique du Sud, pétrole qui faisait, également l’objet des sanctions dans le cadre de l’embargo total et de mobiliser les marins afin qu’ils dénoncent tout transport clandestin et illégal en Afrique du Sud. Très efficace, le SRB fut, également, d’une grande aide dans notre enquête. L’ « affaire du Tinemaru » fut reprise par les quotidiens français et chaînes de télévision, TF1 notamment, qui se l’approrièrent sans jamais mentionner Afrique Asie ! C’est pourtant l’enquête publiée dans notre magazine qui fut, alors, à l’origine d’une une question orale à l’Assemblée nationale, posée au ministre socialiste de la Défense, Charles Hernu. « Il n’y a pas eu d’exportation de matériel français vers l’Afrique du Sud et ce qui s’est passé est tout à fait en dehors de la compétence du gouvernement français. C’est aux pays qui ont découvert cela d’entreprendre les actions internationales », répondait le ministre français.

Manifestants aux funérailles de Dulcie September

Après 1994 et la fin de l’apartheid, alors que l’enquête sur l’assassinat de Dulcie September avait été abandonnée sur demande de sa famille menacée de représailles en Afrique du Sud, selon son avocate française Me Nicole Dreyfus, la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) envoya en France deux de ses responsables pour réunir des éléments. Un certain nombre de personnes furent interviewées. Je passais une journée à l’ambassade d’Afrique du Sud avec eux. À cette occasion, je leur remettais un lourd document, la copie complète de l’instruction de l’ « affaire du Tinemaru » que m’avait donnée, à l’époque, le président du Syndicat danois des Marins. Je leur donnais, également, tous les éléments de mon enquête, notamment concernant Bordeaux et la France, ainsi que d’autres éléments issus de mes recherches dans le cadre du groupe de travail européen. Étrangement, il n’est fait, dans le rapport des enquêteurs de la CVR, « The case Dulcie September », aucune mention d’Afrique Asie, de ces documents, ni même de mon nom en tant que personne interviewée. Seuls les documents publiés aujourd’hui par le Dailymaverick attestent de cette enquête (https://fr.scribd.com/document/359360953/2-DS-Notes-on-French-Arms-Sales-to-SA .

Plusieurs mois avant d’être assassinée, Dulcie September se sentait menacée. Les autorités françaises, la direction de l’ANC à Londres et ses soutiens à Paris en avaient été informés. Rien ne fut fait pour la protéger, personne ne la prit au sérieux. Dans la période qui précéda sa mort, la pression s’était accentuée. Elle était certaine d’être suivie, il se passait, disait-elle, des choses étranges. À plusieurs reprises, elle m’avait demandé de venir la chercher au bureau de la rue des Petites-Écuries, et, de plus en plus souvent, elle ne rentrait pas chez elle le soir. Le lendemain de son assassinat, j’ai été désignée, avec Jacqueline Grünfeld, présidente des « Amis de l’ANC », par les dirigeants venus de Londres, pour rester au bureau, tandis que les agents des Renseignements généraux (RG) procédaient à la fouille des locaux. Nous devions assurer, entre autres choses, la réception du courrier. C’est ainsi que nous avons ouvert une lettre griffonnée dans un français approximatif, informant que le meurtrier de Dulcie September avait passé la nuit dans un petit hôtel situé dans la même rue de ce quartier populaire. Remise aux RG, cette lettre n’est jamais apparue ensuite dans aucun rapport de police ou officiel. J’en avais, également, fait part aux enquêteurs de la Commission Vérité et Réconciliation. Aucune suite n’a été donnée. Lorsque nous avons été convoquées par les R.G. pour un prélèvement d’empreintes digitales, l’un des agents nous a clairement dit que l’enquête n’était pas « facile » compte tenu, également, de la « guerre entre les services et à l’intérieur des services entre les socialistes et la droite ».

Périodiquement, l’affaire Dulcie Septembre revient dans l’actualité. Depuis 1988, des dizaines d’articles ont été écrits, les théories les plus diverses ont été développées en Afrique du Sud et ailleurs. Des noms ont été cités. Alors que cette affaire était au centre d’un enjeu politique national français, mais aussi franco-sud-africain, mes réponses très simples n’ont sans doute pas convaincu face aux théories, parfois complexes, soutenant, entre autres, que Dulcie September détenait des « secrets » concernant un deal nucléaire entre la France et l’Afrique du Sud. Jusqu’à aujourd’hui, aucun document n’est venu appuyer cette thèse, ni d’autres du même accabit.

« Qui a tué Dulcie September ? » demande le Dailymaverick. Si l’implication directe du régime de P.W.Botha dans cet assassinat ne fait aucun doute, la France en porte la responsabilité. Au-delà du mercenaire qui a tiré une balle dans sa nuque, un petit matin de mars, 28, rue des Petites-Ecuries, à Paris, on peut citer les services français de renseignement qui n’ont jamais cessé, jusqu’en 1994, de collaborer avec ceux de Pretoria et avaient mis le bureau de l’ANC et Dulcie September sous surveillance. Responsable également, le ministre Pasqua et son Premier ministre, Jacques Chirac. Et in fine, François Mitterrand qui a maintenu les relations avec le régime d’apartheid, avec tout ce que cela implique et en toute connaissance de cause. « Pourquoi ? » demande, également le quotidien en ligne. En 1990, après la libération de Nelson Mandela, j’interviewais à Lusaka, en Zambie, Dirk Kotzee, le chef des escadrons de la mort. Il était venu se rendre à l’ANC par peur de servir de bouc émissaire, alors que les négociations avec le régime d’apartheid étaient entamées et que le voile commençait à se lever sur les crimes des escadrons de la mort. Au cours de son récit détaillé des horreurs dont il avait été responsable, il avait confirmé que l’assassinat de Dulcie September entrait dans le cadre de la stratégie de la terreur du régime d’apartheid. Est-ce, là, la réponse à la question ? Probablement.

Christine Abdelkrim-Delanne
21 septembre 2017

Source :


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette