COMITE VALMY

Accueil du site > - L’ENNEMI COMMUN DES PEUPLES : l’impérialisme étasunien > Comment l’État profond des États-Unis a forcé accidentellement un ordre mondial (...)

L’ennemi commun des peuples

Comment l’État profond des États-Unis a forcé accidentellement un ordre mondial multipolaire
Par Federico Pieraccini

jeudi 31 août 2017, par Comité Valmy


Comment l’État profond des États-Unis
a forcé accidentellement un ordre mondial multipolaire

Dans chaque nation, il existe des conglomérats de pouvoir qui déterminent et influencent les choix du pays en matière de politique intérieure et étrangère. Aux États-Unis, il est important de souligner le concept connu sous le nom d’exceptionnalisme qui accompagne ces centres de pouvoir, souvent appelés l’État profond. Selon ce principe, les États-Unis ont été choisis par Dieu pour diriger l’humanité.

Après la Seconde Guerre mondiale est née une notion très semblable à celle de la suprématie raciale aryenne nazie – celle du peuple élu. Dans ce cas, cependant, les élus étaient les Américains, qui sont sortis victorieux à la fin de la Seconde Guerre mondiale, prêts à faire face au danger existentiel de l’URSS, une société et une culture différentes de celle des États-Unis. Avec une telle empreinte mentale, la tendance au cours des décennies suivantes était prévisible. Ce qui a suivi était une succession de guerres, le système économique capitaliste soutenu par la machine de guerre américaine élargissant sa domination sur le monde entier, atteignant l’Asie du Sud-Est, mais refoulé par l’échec de la guerre du Vietnam, manifestant le premier signe de la fin de l’omnipotence américaine.

Alors que tombait le mur de Berlin, en éliminant la menace soviétique, l’expansion américaine avait presque atteint sa limite existentielle. Ce qui a été un élément constant, accompagnant toutes les présidences américaines – au prix de diverses guerres, et pendant une période de croissance économique due à l’expansion du capitalisme – a été la présence de l’État profond, un ensemble de centres neuronaux qui constituent le véritable pouvoir américain. Afin de comprendre l’échec de l’État profond à atteindre son objectif d’exercer un contrôle complet sur le globe dans tous les domaines, il est crucial d’établir les liens entre les présidences actuelles et celles qui ont précédé la chute du mur de Berlin.

Au sujet de l’État profond, il est facile d’identifier ses principaux acteurs : les médias dominants, les think tanks, les banques centrales et privées, les lobbyistes des États étrangers, les politiciens, les agences de renseignement, les grands groupes industriels et le complexe militaro-industriel. Ce sont les premiers cercles qui tiennent les véritables leviers de la puissance aux États-Unis. Souvent, en analysant les événements passés sur une longue période, il devient plus facile d’identifier les motivations et les objectifs derrière des actions spécifiques, et la manière dont les différents membres de l’État profond ont souvent accompagné, influencé et parfois saboté diverses administrations – comme c’est actuellement le cas avec l’administration Trump – dans le seul but de mettre en avant leurs intérêts économiques.

Au cours des administrations Clinton et Bush, l’État profond a pu maintenir un front uni et compact, compte tenu du pouvoir économique et militaire de ce qui était encore une puissance mondiale en expansion. Les principaux médias, les agences de renseignement, les centres militaires financiers et politiques ont soutenu les deux présidents dans leurs projets ambitieux visant à élargir l’hégémonie américaine. De l’intervention en Yougoslavie au bombardement en Afghanistan jusqu’à la guerre en Irak, la rengaine a été conflits et dévastations en échange de contraintes financières axées sur le maintien du dollar en tant que réserve ou monnaie de change pour des actifs tels que le pétrole. En Yougoslavie, la stratégie visait également à démanteler le dernier bloc lié à l’ancienne Union soviétique, dernier acte de la fin de la guerre froide. Même le contrôle des routes commerciales de l’opium en provenance d’Afghanistan a été d’une grande importance, devenant un élément clé dans les plans d’expansion et de contrôle des États-Unis, en plus de maintenir une position en Asie centrale pour d’autres tentatives de déstabilisation.

La guerre en Irak, basée sur trois piliers fondamentaux de l’État profond – faux en provenance des services de renseignement, journalistes aux ordres et forces armées pour bombarder une nation hostile – a produit un certain nombre de conséquences, principalement la désintégration du pays, laissant la porte ouverte à l’influence iranienne. En quinze ans, l’influence de Téhéran a grandi au point d’inclure l’Irak dans un croissant chiite qui, partant de l’Iran, traverse l’Irak et se termine en Syrie, atteignant la Méditerranée. En ce qui concerne l’écart entre l’effet prévu et le résultat effectivement obtenu, la guerre en Irak peut être considérée comme la plus grande défaillance stratégique de l’État profond des États-Unis depuis la guerre du Vietnam.

En plus d’une perte d’influence américaine dans les pétro-monarchies, l’Irak a mis en évidence l’incapacité américaine à conquérir et tenir un territoire lorsque la population est hostile. Face aux milices chiites locales, les États-Unis ont payé un lourd tribut humain, choquant la population américaine durant dix années de guerre en livrant par avion, chez eux, des cercueils drapés. Sans parler des guerres afghane et irakienne entraînant des centaines de milliards de dollars de dettes, toutes chargées sur les épaules du contribuable américain.

En un sens, Obama doit une grande partie de sa victoire en 2008 à la crise financière et à la défaite américaine en Irak. Même aujourd’hui, le débat sur le rôle de l’État profond dans l’élection d’Obama est ouvert. L’explication la plus plausible est basée sur l’attrait télégénique d’Obama par rapport au sénateur McCain, probablement un facteur décisif pour les Américains. Comme beaucoup d’Américains ne l’ont pas admis, l’élection d’Obama, après huit ans de Bush, a été une rupture avec le passé, un message clair à l’élite, surtout après la victoire d’Obama sur Clinton pendant les primaires du parti démocrate.

La victoire d’Obama fut immédiatement accompagnée d’un nouveau calcul stratégique par l’État profond, qui a perçu la nouvelle opportunité liée à la nature d’Obama ainsi qu’aux changements en cours. Il n’y avait plus de guerres explicites, du type de celles qui impliquent des divisions de chars. Après la catastrophe en Irak, même l’État profond a compris que le pouvoir militaire américain était incapable de prévaloir sur une population locale hostile. Pour cette raison, les néocons ont été progressivement remplacés par la brigade libérale des droits de l’homme. Leur nouvelle approche a mis le Moyen-Orient cul par dessus tête avec le Printemps arabe, créant un nouvel équilibre dans la région en faisant dégénérer la situation en Égypte, déstabilisant les pays voisins, sombrant dans la dystopie des droits de l’homme dans des lieux tels que la Libye et la Syrie, les deux victimes de l’agression militaire directe ou indirecte au motif de la protection des droits susdits.

Dans ce scénario, les éléments les plus importants de l’État profond sont les médias qui, par la diffusion de faux renseignements, par la manipulation et la désinformation afin de justifier une agression militaire, ont conditionné les populations d’Europe et des États-Unis pour pouvoir attaquer des pays souverains comme la Libye. Au cours de l’administration Obama, l’État profond a rarement fait face à une présidence hostile, la preuve en est le renflouement bancaire lors de la crise de 2008. Quelques mois après les élections, il est apparu à quel point les promesses électorales d’Obama étaient vides, représentant le triomphe du marketing sur la substance. En imprimant de l’argent à zéro intérêt, Obama a autorisé la Fed à faire don de près de 800 milliards de dollars aux banques, leur épargnant un effondrement et reportant les conséquences sur la prochaine crise financière qui sera probablement irréparable. Obama a préféré suivre les prescriptions de la Fed, un élément clé de l’État profond, plutôt que réformer le secteur bancaire.

Les erreurs sous-jacentes des derniers mois de l’administration Obama continuent d’affecter la nouvelle présidence de Trump. La tentative du premier d’apaiser l’État profond en armant les terroristes au Moyen-Orient, en installant les néo-nazis en Ukraine, en bombardant la Libye et en renflouant les banques n’a fait qu’accroître son appétit, qui a progressé vers des revendications plus explicites comme une attaque sur l’Iran et une intervention directe en Syrie. À partir de ce moment, après avoir satisfait pratiquement tous les vœux de l’État profond, Obama a mis le frein à main et a activé quelques contre-mesures pour rééquilibrer l’héritage de sa présidence. Il s’est opposé à une intervention directe en Syrie suite aux attaques chimiques sous faux drapeau, il a signé et mis en œuvre l’accord nucléaire avec l’Iran et à restauré les relations avec Cuba.

C’est à ce moment même que l’État profond a déclaré la guerre à Obama en s’appuyant sur le soutien indispensable des agences de renseignement, des médias traditionnels et de l’aile la plus conservatrice de l’establishment américain. Les attaques contre les faiblesses présumées d’Obama en tant que président, son incapacité à défendre les intérêts américains et son manque de courage ont caractérisé les deux dernières années de sa présidence.

Cet état de siège perpétuel pendant la présidence d’Obama a créé les conditions de l’ascension électorale de Trump. L’État profond insiste depuis des années sur la nécessité d’un chef fort et déterminé représentant l’esprit de l’exceptionnalisme américain. Initialement, il s’était concentré sur Hillary Clinton, mais Trump a eu l’intuition de mettre l’accent sur les aspects militaires et industriels du pays, répondant ainsi au désir de la population pour la reconstruction de l’industrie domestique et ouvrant de nouvelles opportunités pour l’État profond. Cela a servi à générer une fissure dans les agences de renseignement, les médias traditionnels et une bonne partie de la classe politique domestique, les entraînant dans une guerre ouverte. Les affaires russes et les allégations de liens présumés entre Trump et Poutine sont des fausses nouvelles, fabriquées pour saboter la présidence de Trump.

Lors des primaires républicaines de 2016, les Américains ont voté pour un leader qui promettait d’améliorer leurs moyens de subsistance en stimulant l’économie domestique et en plaçant en priorité les intérêts de leur pays. Cette promesse a presque immédiatement séduit la classe laborieuse de la population et les grands conglomérats industriels. Trump a ensuite gagné le soutien d’une autre composante fondamentale de l’État profond, le secteur militaire, grâce à la proclamation que les États-Unis ont retrouvé le rôle qu’ils méritent dans le monde, en récupérant l’idée perverse de l’exceptionnalisme américain.

La décision de Trump de satisfaire le complexe militaro-industriel est particulièrement controversée et se trouve à l’origine de la présence d’une faction de l’État profond au cœur de la présidence de Trump. Le vacarme quotidien autour de cette présidence, avec des attaques constantes de la part des factions opposées de l’État profond, est devenu paroxystique avec les fausses nouvelles alléguant les liens de Trump avec la Russie. Avec la nomination de généraux qui souscrivent à l’idée de l’exceptionnalisme américain, on peut débattre de savoir si Trump voulait intentionnellement donner un rôle de chef de file à ses propres généraux ou s’il n’avait pas le choix et devait s’associer avec certains des membres de l’État profond afin de se défendre contre les assauts des factions opposées de ce dernier.

Les événements récents liés à Trump sont tous basés sur ces facteurs, à savoir une faction néolibérale de l’État profond qui n’a jamais cessé d’attaquer Trump et une faction néocon qui a resserré le nœud autour de Trump.

Les résultats immédiats ont été un niveau de chaos sans précédent dans une administration américaine, avec des nominations continuelles suivies de mises à pied, la dernière frappant Steve Bannon, sans oublier l’impossibilité d’abolir Obamacare à cause de toutes les forces alignées contre le programme législatif de Trump. Celui-ci a progressivement dû concéder plus de pouvoir et d’autorité à ses généraux, acceptant le bombardement de la Syrie et l’adoption de sanctions qui aggravent les relations entre Moscou et Washington. Une spirale autodestructrice a commencé à partir de l’octroi du rôle principal à ceux qui ont été nommés à des postes clés.

Le résultat final de ce sabotage continu, même depuis la présidence d’Obama, est une politique étrangère américaine en faillite et une lutte fratricide permanente dans l’État profond. Les alliés européens de l’Amérique se révoltent contre les sanctions anti-russes, qui frappent leur principal fournisseur d’énergie. Des pays comme la Russie, la Chine et l’Iran commencent une révolution économique en abandonnant progressivement le dollar, et alors que ces pays reprennent en main un Moyen-Orient dévasté par des années de guerre américaine, Moscou jouit d’une influence considérable dans la région, sans oublier la crise qui engloutit le Conseil de coopération du Golfe, de plus en plus assailli par des fractures mouvantes entre Riyad et Doha.

Une des conséquences de deux décennies de politique étrangère de l’État profond a été la naissance d’un ordre mondial multipolaire, le statut de superpuissance des États-Unis étant contesté par des pouvoirs concurrents comme la Chine et la Russie. En fait, les alliés historiques de Washington au Moyen-Orient, en Israël et en Arabie saoudite ont subi les conséquences de ces politiques désastreuses, l’Iran devenant l’un des centres de pouvoir de la région destiné à dominer le Moyen-Orient militairement et même économiquement.

Le paradoxe incroyable de l’échec de l’État profond est représenté par l’émergence de deux pôles alternatifs à l’hégémonie américaine, de plus en plus unis pour contrer la retraite chaotique de l’ordre mondial unipolaire. Dans ce scénario, Washington et tous ses centres de pouvoir sont dans une situation sans précédent, où leurs désirs ne correspondent plus à leurs capacités. Un sentiment de frustration est de plus en plus évident, depuis les déclarations incroyables de nombreux représentants politiques américains sur l’influence de la Russie dans les élections américaines, jusqu’aux menaces d’agression contre la Corée du Nord ou au jeu de poker avec les puissances nucléaires que sont la Russie et la Chine.

Si l’État profond continue de bloquer la présidence et si l’aile militaire réussit à faire pression sur Trump, il est probable qu’il y aura un certain nombre d’effets collatéraux. Il y aura une augmentation exponentielle des synergies entre les pays qui ne sont pas alignés sur les intérêts américains. En termes économiques, il existe des systèmes alternatifs à ceux qui sont centrés sur le dollar. En termes d’énergie, il existe une foule de nouveaux accords entre des partenaires européens, turcs ou russes. Et en termes politiques, il existe une alliance plus ou moins explicite entre la Russie et la Chine, avec une forte contribution de l’Iran, comme cela deviendra bientôt plus évident avec l’entrée de Téhéran dans l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

À la fin des années 1980, Les États-Unis étaient la seule puissance mondiale destinée à un avenir d’hégémonie mondiale incontestée. La cupidité de l’État profond, ainsi que le désir utopique de contrôler toutes les décisions dans tous les coins du monde, ont fini par consumer la capacité des États-Unis à influencer les événements, servant uniquement à rapprocher la Russie de la Chine dans l’intérêt commun d’arrêter l’intempérance insouciante de l’Amérique. C’est grâce à l’État profond ancré aux États-Unis que Moscou et Pékin sont en train de se coordonner afin de mettre fin au moment unipolaire des États-Unis dès que possible.

Il n’est pas tout à fait erroné de dire que le moment unipolaire américain arrive à son terme, avec les attaques de l’État profond sur la présidence de Trump empêchant tout rapprochement avec Moscou. Plus la pression sur les puissances multipolaires sera forte, plus vite le monde multipolaire remplacera l’unipolaire. Les premiers effets apparaîtront dans la sphère économique, en particulier en ce qui concerne le mouvement vers la dé-dollarisation, ce qui pourra marquer le début d’un changement attendu depuis longtemps.

Federico Pieraccini

- Le 22 août 2017

Federico Pieraccini est écrivain indépendant spécialisé dans les affaires internationales, les conflits, la politique et les stratégies.

Traduction : le Saker Francophone

– Source :


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette