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EQUATION CAYENNE…
par Richard Labévière

mardi 29 août 2017, par Comité Valmy


Guyane, fôret amazonienne

EQUATION CAYENNE…

Une partie de la rédaction de prochetmoyen-orient.ch est invitée à faire plusieurs conférences dans les universités de l’Amazonie brésilienne, de même qu’à Brasilia. Votre magazine en profite pour vous proposer son carnet de voyage dans ce pays-continent, actuellement l’objet d’une sournoise reprise en main par le grand voisin du Nord

Cayenne, 23 août 2017.

Aux bords de l’estuaire commun aux rivières de Cayenne et Montsinéry, depuis le Fort Cépérou, la vue embrasse le centre-ville et, au-delà, une mer très boueuse. Les côtes subissent un envasement cyclique qui suit les courants côtiers d’est en ouest en développant forêts de palétuviers et mangroves. Le phénomène explique l’absence d’un grand port. C’est un premier handicap. A une soixantaine de kilomètres à l’ouest, le Centre spatial de Kourou – épicentre économico-stratégique de la région – n’entretient guère de relations avec ce chef-lieu du département et de la région outre-mer de Guyane. Avec environ 60 000 habitants, Cayenne (24 km2) est la plus petite ville du département. C’est un deuxième handicap de ce département dont les élus – maires, conseillers généraux/regionaux et députés – ne présentent pas un front uni face à Paris, ne serait-ce que pour discuter du statut de ce bout de France équatoriale.

Enfin, une série de dysfonctionnements structurels s’empilent et interagissent en générant un troisième handicap social à plusieurs dimensions : une structure éducative qui ne correspond pas aux besoins vitaux de la Guyane ; des infrastructures sous-dimensionnées notamment dans le secteur de la santé ; une absence d’axes de développement, qui est responsable d’un chômage endémique ; enfin, des flux migratoires non maîtrisés, responsables notamment de l’orpaillage clandestin. L’or ! L’une des malédictions guyanaises.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant qu’un important mouvement social ait paralysé la Guyane au printemps 2017. Dès le départ, cette vague populaire et pacifique a été mal comprise, parce que mal présentée, sinon expliquée. Les chaines nationales de télévision ont présenté les coordinateurs du Mouvement des Grands Frères – cagoulés – comme les activistes d’une espèce de FLNC clandestin. Cagoulés, ils se devaient de l’être parce que policiers, professeurs, fonctionnaires territoriaux, chefs d’entreprises ou commerçants. Ces Grands Frères ont d’abord voulu se mobiliser contre une insécurité croissante ayant causé la mort violente de plusieurs personnalités politiques ou économiques locales, mais aussi contrer des petits caïds de gangs spécialisés dans des cambriolages de toutes sortes et le trafic de drogues.

Face à une administration somnolente ou dépassée, face à des responsables nationaux qui n’ont pas pris la peine d’écouter les représentants du mouvement , celui -ci s’est durci tout en restant globalement pacifique, à de rares dérives plus musclées près… Au fil des semaines, ce mouvement très populaire s’est surtout caractérisé par des prises de paroles tous azimuts, couvrant la totalité des handicaps de la Guyane ; « une espèce de mai 68 local, sans les affrontements avec les CRS », commente rétrospectivement l’un des participants. De fait, le mouvement indépendandiste – datant de 1974, resté minoritaire et marginal1 – a ressurgi et son drapeau est devenu le symbole, sinon le symptôme du malaise guyanais ! Le triangle supérieur vert symbolise la forêt, tandis que le triangle inférieur jaune représente l’or et les nombreuses ressources du sous-sol. Quant à l’étoile rouge à cinq branches, qui fut l’objet de multiples interprétations, elle aurait été reprise du drapeau du Vietnam, marquant ainsi l’unité des travailleurs, paysans et Indiens pour l’établissement du socialisme. « Même s’il n’indique pas une réelle montée en puissance politique des indépendantistes qui n’ont pas vraiment de programme », explique l’un des Grands Frères, « ce drapeau est devenu la marque, le signe, l’emblème du mécontentement général, sinon d’une défiance envers Paris qui n’écoute rien, ou si peu… »

Vu de Paris, les enjeux guyanais – à part Kourou – paraissent sans doute bien dérisoires. Handicaps structurels et faiblesse du volume de population (300 000 environ) ne sont visiblement pas les priorités des inspecteurs de Bercy. Connaîtraient-ils mieux les populations de Guyane qu’ils y regarderaient, peut-être, à deux fois. Comme le dit Emmanuel Lafont, évêque de la Guyane : « je préfère éviter l’expression « jeunes délinquants » qui classe de manière péjorative. Ce sont des jeunes qui ont commis des actes de délinquance, mais leur être ne se résume pas à ces actes. Ils sont capables de bien mieux »2. Bravo, Monseigneur, avec des hommes tels que vous, il est permis de garder l’espoir, un espoir en situation !

Finalement, après quelques allers et retours ministériels, Paris allouera trois ( ?)milliards d’euros pour « rattraper le retard des infrastructures et équipements publics guyanais », commente un élu local. Si le mouvement est retombé aussi vite qu’il était monté en puissance, ses animateurs veillent au grain et constatent une certaine reprise des chantiers qui avaient été interrompus, faute de moyens… Cela dit, et indépendamment d’une bonne volonté affichée par les pouvoirs publics, les handicaps guyanais risquent de perdurer et de produire d’autres poussées de fièvre. Les réponses structurelles n’ont pas été vraiment apportées. Ancienne députée de la Guyane et ministre de la Justice, Christiane Taubira déclarait en janvier 2016 qu’il « conviendrait de concevoir un contrat économique et social avec l’Etat et l’Union européenne sur quinze ans ».

L’actuel statut de département est, sans doute, l’obstacle principal à une politique plus volontariste pour la Guyane. En effet, comment concevoir que ce grand territoire de faible population soit pris en étau entre la réglementation territoriale appliquée en métropole et les directives de l’Union européenne, qui paraissent ici encore plus surréalistes que sur les territoires des 27 Etats membres. Il s’agirait sans doute d’examiner sérieusement si le statut de Territoire ou tous autres ajustements institutionnels ne seraient pas mieux adaptés à une approche plus décentralisée, et de subsidiarité.

L’autre grand dossier guyanais – l’or – mériterait lui aussi la mise en œuvre d’une véritable politique autre que le jeu des gendarmes et voleurs appliqué à fonds perdus depuis des décennies. Si les Créoles n’ont pas le pied marin, ils sont encore moins des forestiers et il n’est pas étonnant que les orpailleurs clandestins (+de 30 000 !) proviennent majoritairement du Brésil et du Surinam voisins. Peut-être conviendrait-il d’élargir les zones légales d’orpaillage en appliquant des techniques de développement durable et compatibles avec la sauvegarde de l’environnement amazonien. Les orpailleurs brésiliens et surinamiens pourraient alors, peut-être encore, se conformer à un cahier des charges susceptible d’améliorer, sinon de réguler l’actuelle situation de Far West guyanais qui se caractérise par une violence endémique et la multiplication des points de vente de l’or guyanais sur la frontière brésilienne…

La frontière justement ! Elle est la délimitation la plus longue d’un territoire français avec un pays étranger : plus de 700 kilomètres… Décidé par Nicolas Sarkozy et le président Lula, un pont majestueux vient d’être inauguré sur le fleuve Oyapoque qui marque la plus longue partie de cette frontière si particulière. Les Français peuvent l’emprunter dans les deux sens, tandis que les Brésiliens n’y ont pratiquement pas accès, devant s’acquitter d’un visa de 175 euros et d’onéreuses formalités touchant à l’assurance des véhicules. Toutefois, cette politique migratoire par défaut n’empêche nullement les multiples traversées quotidiennes en pirogues pour les personnes et les marchandises.

Là encore, ne pourrait-on pas imaginer un statut ad hoc de région transfrontalière et des accords spécifiques attenants, comme c’est le cas depuis le début des années 1970 pour les régions franco-genevoises et Bâle-Mulhouse ? Il est vrai qu’avec l’actuel président du Brésil Michel Temer, qui vient de donner le feu vert à l’exploitation privée de millions d’hectares de forêt amazonienne pourtant classés Parc national, l’ambiance est plutôt à l’extension du Far West plutôt qu’à sa sauvegarde, sinon sa régulation. D’autant que les droites latifundiaires brésiliennes se mobilisent à nouveau pour empêcher Lula de se présenter à la prochaine élection présidentielle à l’automne 2018…

Mais c’est une autre histoire que nous aborderons dans nos prochaines livraisons, en poursuivant notre périple par Macapa, Belém, Rio et Brasilia… Bonne rentrée, bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière

1 Revue Une Saison en Guyane, numéro 17, août 2016. 2 France-Guyane, mercredi 23 août 2017.

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