COMITE VALMY

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Mais quelle est donc la contradiction principale ?
par Jean-Claude Delaunay

mardi 20 juin 2017, par Comité Valmy


Mais quelle est donc la contradiction principale ?

Le texte qui suit a été rédigé avant le premier tour de l’élection présidentielle. Je ne prétends pas apporter de lumières particulière sur la situation française du moment. Je crois cependant que l’analyse économique de référence marxiste à laquelle je suis conduit peut présenter, au-delà de l’élection présidentielle, un intérêt pour les lectrices et les lecteurs de ce site. J’ai donc le souci de le leur soumettre.

Cela ce texte repose sur une analyse de fond. J’essaie de tirer au clair les raisons pour lesquelles la situation politique en France serait articulée aujourd’hui, dans les discours, autour de « 3 contradictions principales ». Il y en aurait 2 de trop. Quel est mon choix

Comme on le verra, cela m’a conduit à émettre quelques hypothèses concernant la nature du Front national.

Pour terminer cette introduction par une opinion de vote, qui ne se confond pas avec mon analyse, je dirai que je n’ai voté ni pour Le Pen, ni pour Macron. Je n’ai pas voté pas pour Marine Le Pen parce que son parti relève d’une idéologie que je m’efforce de comprendre sans vociférations mais qui m’est étrangère et dont je perçois les faiblesses et les déviances, tout en ayant une idée de plus en plus précise de son succès. Je n’ai pas davantage voté pour Macron car cet individu est au centre de l’une des pires saloperies politiques que la bourgeoisie d’affaires et leurs alliés socialistes et centristes en France aient concoctées depuis longtemps. Cela dit, indépendamment du caractère intellectuellement misérable de celles et ceux qui sont à l’origine de cette manipulation, et des groupes d’intérêt qui les financent et les soutiennent, les problèmes demeurent.

Pour la grande bourgeoisie d’affaires, son problème est donner un nouveau souffle à ce qui reste de l’économie française dans le cadre de la mondialisation. La recette est connue : il faut notamment abaisser les coûts de production, accroître la flexibilité du travail, réduire la part des salaires indirects, favoriser le grand capital et « le libéraliser » de toutes ces entraves fiscales et ouvrières qui, décidemment, l’empêchent d’agir.

Et puis il y a celles et ceux qui veulent résister à ces vilénies et à leur traduction économique et politique. Mais à mon avis, certains points doivent être clarifiés. Ce texte est un effort pour aller en ce sens.

Première partie : L’état actuel du monde et l’économie française dans cet ensemble.

Ce premier point vise à rappeler des analyses qui sont aujourd’hui à peu près claires concernant l’état actuel du monde. Je vais reprendre quatre idées.

1) La première est que notre époque est l’héritière d’une crise globale des structures capitalistes, apparue au cours des années 1970. Le capitalisme monopoliste d’Etat, qui fut la forme typique de fonctionnement du capital des pays développés après la deuxième guerre mondiale, montra alors ses limites. Ces phénomènes ont été abondamment étudiés. Le programme commun de gouvernement de la gauche fut un essai pour faire face à ces limites. Il a échoué pour des raisons qui sont encore en discussion. Cet échec a marqué et marque encore les esprits et les comportements.

2) La deuxième idée est que les grandes entreprises capitalistes et leurs Etats ont alors mis en œuvre « une autre solution », celle de la mondialisation capitaliste. Cette dernière a reposé sur la libéralisation, complète en théorie mais diversifiée dans la pratique, des flux de marchandises, des flux humains, des marchés du travail, des investissements, des secteurs publics, de la vente et de l’achat des entreprises, des inventions, de la finance, de la monnaie, du capital-argent, des taux d’intérêt, et de tout ce qu’il était possible de sortir de l’influence étatique et démocratique.

Avant 1980, les sociétés conduisaient tant bien que mal leur destinée. Elles entretenaient entre elles des relations internationales. Elles fonctionnaient sur la base de législations compensatrices des déséquilibres capitalistes. Après 1980, leurs destinées sont passées sous la conduite des marchés financiers, c’est-à-dire du grand capital financier, qui est devenu à peu près totalement incontrôlé. Pendant 20 ans, ce système a produit des effets certes négatifs pour les travailleurs dans les pays développés mais positifs pour le grand capital, qui s’est déployé dans le monde. Le système socialiste de type soviétique s’est effondré au cours des années 1990. Les dirigeants du monde capitaliste ont cru qu’ils avaient trouvé « LA SOLUTION ». La crise économique de 2007-2008, qui n’est pas résorbée, est venue sonner le rappel de ces illusions.

3) La troisième idée a trait aux conséquences de la mondialisation capitaliste sur le développement économique des pays dits du SUD. Il s’est produit une coïncidence heureuse entre, d’une part, la quête, par le grand capital des pays développés, de nouvelles sources d’exploitation et de nouveaux marchés et le besoin de développement des pays du Tiers-monde, d’autre part. Le capitalisme n’a donc pas terminé son existence avec la crise profonde et durable des années 1970. Il a trouvé, dans la mondialisation capitaliste et dans les pays en développement qui en avaient les moyens, la chance d’un nouveau rebond.

Certes, cela n’a pas mis fin aux crises qui le traversent en permanence. Celles-ci, au contraire, ont été amplifiées suite à la destruction des filets de sécurité qui fonctionnaient antérieurement au plan national, alors même qu’il n’existe pas d’Etat mondial susceptible d’en compenser certains effets.

En outre, le déploiement mondial du capital s’est traduit par l’accroissement des inégalités entre les différents pays du monde. Certains d’entre eux, comme la Chine ou l’Inde, sont entrés dans l’ère de l’industrialisation et de la vie moderne. Les investissements étrangers ont aidé à ce décollage. D’autres, au contraire, ne recevant même plus les miettes publiques que leurs distribuaient autrefois les Etats les plus riches sont entrés dans un état de misère encore plus grande. D’autres, ont été détruits par les pays développés, voulant en contrôler sans faille les ressources naturelles.

Enfin, la mondialisation du capital a engendré des formes visibles de surexploitation du travail dans tous les pays, sous-développés comme développés. Dans les pays sous-développés, les travailleurs acceptent ces formes pour que la raison que, n’ayant absolument rien, ils ont le sentiment de sortir de leur misère. Dans les pays développés, où les travailleurs ont réussi, par leurs luttes et leur épargne, à gagner un petit quelque chose, le sentiment général justifié est celui de la régression.

Le système capitaliste et ses rapports sociaux ont donc profondément évolué au cours des 50 dernières années. Les pays du monde entier ont été et sont bouleversés par cette évolution, qui s’accompagne de fortes migrations de population. Il s’agit, bien souvent, pour elles, de survivre en fuyant la misère.

Et pourtant, le système capitaliste en tant que tel n’a pas fini d’accomplir sa mission historique, qui est de contribuer à la production « des choses matérielles », à l’industrialisation du monde. Les pays de Tiers-monde (80% de la population) avaient essayé « les solutions socialistes » pour se développer. Mais ils ont pris conscience de ce que le moyen le plus rapide de le faire était de recourir au capitalisme, fût-ce sous contrôle. Ce dernier n’est donc pas mort.

4) La quatrième idée a trait aux organisations régionales, formées après 1945 ou au cours de cette période. L’une d’elle, l’Union européenne, nous concerne de très près, évidemment. Le premier traité important relatif à cette union fut signé en 1957, avant, par conséquent, que ne s’affirme le processus de mondialisation capitaliste. Mais ce dernier s’en est emparé et les forces sociales qui le dirigent ont réussi à lui donner la forme qu’elles souhaitaient lui donner :

a) être un chaînon intermédiaire de rationalisation des rapports entre les pays développés européens, généralement de petite taille, et le marché capitaliste mondial,

b) harmoniser et intensifier les règles de l’exploitation capitaliste sur le territoire européen lui-même, ou à ses frontières. Le mécanisme de la monnaie unique placé sous la direction du grand capital allemand, est la forme résumée de ces exigences.

Cela dit, ce chaînon intermédiaire, que l’on peut appeler « La Petite Mondialisation », n’a pas fait mieux que la chaîne tout entière, « La Grande Mondialisation ». L’Union européenne est un échec tout comme la Mondialisation capitaliste proprement dite.

Au terme de cette présentation, je tire, pour ma part, la conclusion suivante pour ce qui concerne la contradiction principale propre à la société française :

Le problème majeur actuel que l’on doit aider les salariés de ce pays à résoudre n’est pas tant celui de la sortie et de l’abolition du capitalisme, que celui de sa maîtrise, de son guidage, de son recul, tant au plan national qu’européen et mondial. Cela veut dire que dans ce processus, un certain nombre de capitalistes ont leur place, quand bien même les prolétaires devraient tenir un rôle éminent dans ce guidage effectif.

Mais comment peut-on prétendre que la contradiction principale actuelle n’est pas celle qui oppose et unit le capitalisme au socialisme ? La globalisation n’a-t-elle pas étendu les rapports capitalistes à toute la planète au point que désormais, la lutte se déroulerait entre le système mondial capitaliste et les travailleurs du monde entier ?

Deuxième partie : La contradiction principale
sous-jacente à la crise européenne et mondiale
actuelle du capital est déterminée par la
structure sociale du capitalisme financier mondialisé

S’interroger sur la contradiction principale de la situation que l’on observe vise à mieux cerner les forces sociales et politiques sur lesquelles le mouvement révolutionnaire peut et doit prendre appui ainsi que les forces sociales et les organisations politiques à combattre.

Avec la théorie de Marx, il est clair que la contradiction principale caractéristique de la crise sévissant actuellement en France est celle entre le Capital et le Travail. Ce résultat est bien connu.

Je crois, cependant, qu’on ne peut pas en rester à ce niveau d’analyse, et que, en raison même du processus actuel de la mondialisation capitaliste, totalement nouveau par rapport à ce qu’analysait Marx, on doit se demander s’il n’y a pas lieu d’enrichir cette conceptualisation de base. Je vais décomposer ma réponse en 3points.


- 1) Premier point. Dire que la contradiction principale dans le capitalisme est celle du Capital et du Travail est un énoncé banal. Il s’agit d’une contradiction de premier ordre, ne pouvant être dépassée que par « la négation » de l’un des sujets de la contradiction. Comme disent les marxistes, elle est antagonique.

Pourquoi cette contradiction est-elle « basique » selon eux ? Pour Marx, l’économie est le fondement de toutes les activités sociales, qui ont nom : production, circulation et partage de la production, recommencement de la production. L’interprétation de ce processus, de sa dynamique, en serait donnée par la connaissance des rapports de propriété privée s’exerçant, directement ou indirectement, sur les moyens de production, de commercialisation, de financement, et sur la production. Or la contradiction en question porte sur l’ensemble du produit et sur le partage, qui s’en déduit, entre les profits et le reste. C’est donc la contradiction principale. Les classes sociales qui sont motrices de cette contradiction sont les classes sociales fondamentales.

La contradiction Capital/Travail, c’est à peu près ça. Sans m’expliquer davantage, je rappelle que cette contradiction est, c’est ma conviction, constitutive de la vie quotidienne de tous les salariés, publics et privés, et qu’un certain nombre de petits patrons, qui sont aussi des travailleurs, en subissent eux aussi, et parfois durement, les effets.

Raisonner à partir de cette contradiction, disent encore les marxistes, revient à s’en référer à l’essentiel. Car il existe d’autres contradictions, certainement tout aussi brutales, mais seulement dérivées de la contradiction principale. Ainsi en est-il, par exemple, de la contradiction pouvant exister, dans la crise, entre les travailleurs, sur le marché du travail, ou même entre les possédants, les entrepreneurs, sur le marché des produits et pour le partage du profit. La crise les oppose entre eux, les uns et les autres, sans ménagement.

Toutefois, la contradiction entre travailleurs ne porte que sur les salaires, lesquels ne sont qu’une fraction du produit total. La contradiction entre les capitalistes ne porte, elle aussi, que sur une fraction du produit total, le profit global. Ce sont des contradictions de second ordre. Elles ne portent que sur une partie du produit et ne font intervenir que l’une des composantes de la société, alors que la contradiction Capital/Travail porte sur tout le produit et met en mouvement l’ensemble des acteurs sociaux. Elle est antagonique car elle est sans fin. L’accumulation du capital est un processus qui n’a pas de limite en lui-même. Il n’a de limite que dans les crises qu’il provoque.


- 2) Deuxième point. Je crois que tel est le schéma de raisonnement inconsciemment mis en œuvre aujourd’hui, en France, par une partie de l’opinion publique, à l’égard des travailleurs étrangers, plus généralement de l’immigration, et de la perception de leurs rapports avec les travailleurs et la population française. La crise économique serait marquée par deux sortes de contradictions : une contradiction Capital/Travail et deux contradictions Capital/Capital et Travail/Travail. La contradiction Travail/Travail serait, comme la contradiction Capital/Capital, de nature secondaire.

De plus, si on laisse de côté la contradiction Capital/Capital (celle entre les entreprises), cette partie de l’opinion publique estime qu’il serait toujours possible de trouver, voire d’inventer des contradictions économiques et raciales entre les travailleurs pour dédouaner le Capital de ses propres responsabilités, tout en entraînant une partie de la population pauvre et modeste dans des voies sans issues. Tenir pour important la contradiction entre Travail des résidents en France et Travail des étrangers signifierait que l’on prendrait le secondaire pour l’essentiel, tout en risquant de se fourvoyer dans des impasses idéologiquement dangereuses.

Les spectres du fascisme et du nazisme sont présents derrière ces interprétations, favorables à l’immigration. La vraie contradiction principale serait la contradiction classique, celle opposant le Capital et le Travail. Les trotskistes du NPA, par exemple, qui sont des ayatollahs du marxisme, préconisent l’ouverture complète des frontières aux travailleurs du monde entier, sans doute pour la raison que, indépendamment de leur tendance naturelle à l’irresponsabilité politique la plus totale, cette contradiction ne serait, selon eux, que secondaire.


- 3) Troisième point. Ce que je crois, cependant, est que cet énoncé, bien que fondamental, est une abstraction. Pour l’instant, je ne fais même pas allusion au fait qu’il relève de l’économisme le plus complet. Les habitants d’un pays ne vivent pas seulement dans « des rapports de production » ! C’est avoir une approche étroite du marxisme que de réduire la vie à son fondement économique exclusif.

Cela dit, en s’en tenant à ce seul niveau (celui de l’économie), prendre seulement en compte la contradiction « Capital/Travail », c’est comme parler du capitalisme en général. Or il n’y a pas de capitalisme en général. Il existe, il a existé, par exemple, un capitalisme commercial, un capitalisme industriel, un capitalisme financier, et ainsi de suite, et dans chacune de ces déterminations, de nouvelles déterminations aident à préciser les premières.

Si l’on veut cerner la contradiction principale dans une société donnée, il faut préciser de quel capitalisme on cherche à décrire la structure fondamentale. Selon moi, l’abstraction que je critique a le défaut majeur de ne pas tenir compte de la situation concrète. Les marxistes ne peuvent prétendre être scientifiques (ce sont d’ailleurs eux qui le disent et nul n’est forcé de les croire) que s’ils tiennent compte des faits, et non s’ils répètent ce que disait ou écrivait Marx.

Il me semble, précisément, que 7 catégories de faits au moins doivent être intégrées à l’analyse marxiste du capitalisme contemporain pour répondre à la question que j’ai soulevée en tête du présent article. La société contemporaine n’est pas structurée par « le capitalisme » (ce qui est une généralité). Elle est aujourd’hui structurée par « la mondialisation capitaliste financière ».

Certains disent que le « le capitalisme » a toujours été mondial. Pour cette raison, ils se croient autorisés à ne pas tenir compte des différences profondes existant entre les diverses étapes de l’histoire. Comme le capitalisme aurait toujours été mondial, du coup, le capitalisme contemporain serait comme les autres, et basta.

A supposer que le capitalisme ait toujours eu une vocation mondiale, les rapports qui l’ont structuré ont varié d’une époque à l’autre de mondialisation. Cela veut dire que la mondialisation capitaliste contemporaine n’est pas « un petit quelque chose » dont il faudrait saupoudrer le concept de capitalisme pour savoir comment fonctionnent les économies aujourd’hui. La mondialisation capitaliste est la forme moderne, vivante, du capitalisme contemporain. La contradiction principale que je cherche à cerner n’est pas celle du capitalisme en général. C’est celle du « capitalisme financier mondialisé ».

Si l’on raisonne de cette manière, il se dégage de cette perception des rapports sociaux actuels une analyse de la contradiction principale entre Capital et Travail que je crois plus exacte que celle découlant du modèle marxiste abstrait évoqué ci-dessus. Les 7 catégories de faits que je retiens sont les suivantes :

a) Dans le contexte de la mondialisation capitaliste, le rapport entre Capital et Travail est, médiatisé par les Etats, les Nations, les Grandes organisations internationales, les grandes firmes multinationales, les populations. Le rapport Capital/Travail n’est pas un rapport direct, c’est un rapport médiatisé. Par conséquent, les éléments de la médiatisation sont des acteurs concrets, certains très puissants, d’autres de rang inférieur, du processus considéré.

b) La mondialisation capitaliste contemporaine induit que le Capital fonctionne de plus en plus comme capital fictif. Pour Marx, dans Das Kapital, le capital fictif (de même que la monnaie) étaient l’aboutissement de sa réflexion théorique. Aujourd’hui, le capital fictif est le point de départ permanent et régulier du fonctionnement du capitalisme mondialisé. Le rapport général entre capital et travail prend donc aujourd’hui la forme concrète spécifique du rapport entre Capital fictif et Travail. Ce rapport n’est pas le même que celui existant entre Capital et Travail au sein du capitalisme industriel de la machine-outil.

c) La mondialisation capitaliste engendre d’importantes migrations de populations. Celles-ci se déplacent pour des raisons économiques de survie, que ce soit par suite de l’appauvrissement extrême de leur économie ou de destructions guerrières impérialistes. Cela fut déjà vrai au 19ème siècle : les migrations irlandaises, polonaises, allemandes, etc. Mais aujourd’hui, il semblerait que ce processus touche l’ensemble des populations du monde, à une époque où la population en général a fortement augmenté.

d) Les entreprises multinationales jouent le rôle le plus actif dans la mondialisation du Capital et du Travail. Elles en sont les agents moteurs. Elles poussent à la formation d’un tissu mondial de places financières. Elles définissent de nouvelles lois de fonctionnement du marché capitaliste mondial et de nouvelles règles de formation de la valeur des marchandises. Elles impulsent de nouvelles technologies, de nouvelles règles de management des entreprises. Elles tendent à se subordonner, autant qu’elles le peuvent, toutes les populations du monde, toutes les ressources du monde.

Elles interviennent également et prioritairement sur le Travail à l’échelle mondiale. Elles le façonnent et le répartissent selon leur besoins. Dans ce processus, par exemple, le Travail est scindé en plusieurs segments. L’un est lié aux territoires nationaux et à leur Etat (les administrations, les activités du marché intérieur), l’autre est lié aux territoires du monde prospectés par ces multinationales. On observe, par ailleurs, que ces entreprises refusent de payer l’impôt national pour des motifs de compétitivité mondiale. Pour les mêmes raisons, elles soutiennent toute politique de réduction drastique des services publics nationaux, ainsi que des acquis sociaux des travailleurs. De manière générale, leur action mondiale, qui a une origine privée, est évidemment engagée sans aucune précaution et sans souci des conséquences. L’intérêt collectif n’est pas leur problème.

e) Pour agir mondialement, les entreprises multinationales ont créé progressivement et de manière expérimentale un tissu complexe d’organisations internationales. Elles continuent à le faire. Elles contribuent à l’élaboration d’accords divers entre les Etats, entre les zones économiques. Le socialisme de type social-démocrate puise dans ces organisations une partie de ses ressources humaines dirigeantes.

f) Compte tenu, via la mondialisation capitaliste, de la généralisation du mode capitaliste de production à toute la planète (c’est-à-dire à 80% de populations supplémentaires par rapport au monde de 1970), la contradiction Capital/Travail s’est doublée de la contradiction Capital/Nature. Certes, cette contradiction est apparue avant 1970. La recherche désespérée du développement économique s’est accompagnée, dans certains pays, de vastes destructions naturelles. Dans les pays développés eux-mêmes, la nature a été mise à contribution de manière irréfléchie et dangereuse. Mais avec la mondialisation capitaliste, ce processus a encore pris de l’ampleur. On observe aujourd’hui la tendance spontanée du capitalisme à transformer certains Etats en vastes poubelles, à déverser sur d’autres pays les productions les plus polluantes. Certains gouvernements prennent, dans ce cadre, des décisions planétairement irresponsables, comme celles actuellement en cours aux Etats-Unis. Pour prendre place dans la compétition économique mondiale, ces pays sont prêts à réduire les frais sociaux de production de tous les faux-frais liés à la protection de la nature.

g) Enfin, on ne peut manquer d’observer que la mondialisation capitaliste contemporaine, bien qu’économique dans ses motivations, agit comme un phénomène social total. Ce ne sont pas seulement les aspects matériels de la vie des sociétés qui sont bouleversés et mis en rapport. Ce sont aussi leurs dimensions idéelles, intimement liées à leurs dimensions matérielles. Les religions, qui sont au principe de la formation des sociétés, sont aux premières loges de cette confrontation souvent brutale. 1)

Le fait remarquable est, toutefois, que la mondialisation capitaliste oblige aujourd’hui, de manière quasiment quotidienne, à entreprendre ce genre de recherche, à y réfléchir, à en tirer des conclusions pratiques.

Dans ce contexte, d’autres contradictions mériteraient certainement d’être mentionnées ou examinées. L‘agriculture, par exemple, est une activité fortement mondialisée quoique dotée de particularités. Comment la mondialisation capitaliste s’empare-t-elle de ces particularités ? Ou encore : Le capital industriel est certainement, de tous les capitaux réels, le plus susceptible d’être mondialisé. Mais peut-on, par exemple, développer dans un pays une recherche scientifique nationale conséquente si le tissu industriel de ce pays est complètement éparpillé et mondialisé ?

Pour résumer ce que j’estime être les traits principaux de l’incidence de la mondialisation capitaliste sur les Etats et les nations des années 1950-1970 (les 7 aspects précédents), je dirai que le système capitaliste relève d’une dialectique nouvelle, faite de rapports sociaux de production, de consommation et d’idéologie, modifiés non pas dans leur essence ultime mais dans la profondeur de leur forme. Les Etats, les Nations, les populations continuent d’exister avec l’apparence que revêtaient ces entités avant la crise structurelle des années 1970. Mais elles ont changé de configuration. Elles se meuvent dans des rapports politiques et culturels inédits. Elles sont traversées ou portées par des techniques qui les bouleversent complètement. Elles sont soumises à des rapports économiques et politiques qui les soumettent à des tensions considérables et les font exploser. Le problème que l’humanité doit aujourd’hui résoudre est celui de la maîtrise de de cette dialectique nouvelle. Par quels rapports politiques nouveaux en orienter le cours ?

Je vais maintenant essayer de conclure globalement cette deuxième partie.

Dans le langage courant du marxisme, la contradiction principale caractéristique de la France actuelle est perçue comme étant une contradiction entre le Capital et le Travail. Mais cet énoncé, qui était acceptable jusque dans les années 1960-1970, ne fait que répéter les propos de Marx ou d’Engels. On doit aujourd’hui le préciser, et donc le reformuler, de 3 manières au moins.

1) Cette contradiction fonctionne concrètement comme contradiction entre « les forces de la nation et les forces de la mondialisation ». La contradiction entre Capital et Travail prend la forme de la contradiction entre la Nation et la Mondialisation.

2) Compte tenu du contexte dans lequel se déploie cette contradiction et des caractéristiques de la mondialisation capitaliste en cours, la contradiction entre Nation et Mondialisation ne peut pas être identifiée à une contradiction entre Capitalisme et Socialisme, quand bien même aurait-elle une dimension mondiale.

3) Les dimensions « nationale » et « mondiale » de la contradiction actuelle sont cependant chargées de phénomènes et d’interprétations contradictoires. Autant le Capital et le Travail sont des concepts théoriquement purs et bien délimités, autant la Nation et la Mondialisation sont des concepts dont les contenus sont fonction des acteurs sociaux qui s’en font les porte-paroles. Il existe des conceptions très opposées de la Nation comme de la Mondialisation.

Je crois pouvoir, dans la conclusion de cette deuxième partie, expliciter les points 1 et 2 que je viens de formuler. Je reporte à une troisième partie l’examen du point 3

Explicitation du point 1 : Comment peut-on affirmer que la nation est l’un des pôles concrets de la contradiction entre Capital et Travail et que l’autre pôle en est le monde capitaliste ?

a) Je prends l’exemple de la France, pour simplifier. Un premier élément de réponse consiste à noter que, dans un pays comme la France, le territoire national est le cadre dans lequel a notamment lieu la consommation de celles et de ceux qui vivent sur ce rocher et ne peuvent le quitter. Cette consommation est en partie satisfaite par des productions nationales. Ce qui compte, pour les entreprises effectuant cette production, est la Demande Intérieure.

D’un autre côté, existe la consommation permettant l’écoulement de la production des grandes et très grandes entreprises. L’espace national n’est pour elles qu’un segment de l’espace mondial. Pour ces grandes et très grandes entreprises, ce qui compte est la Demande mondiale.

La mondialisation capitaliste met la Nation sous tension dans la mesure où les exigences de la Demande mondiale dominent celles de la Demande intérieure, qui lui est entièrement subordonnée.

b) Les contraintes propres à la demande mondiale (formation d’un prix unique mondial, qui soit le plus bas possible pour un niveau de qualité adéquat) se répercutent donc, via les capitaux multinationaux investis sur le territoire national, comme contraintes sur les travailleurs, et les petits entrepreneurs liés au marché intérieur. Le temps de travail, les conditions de travail, les rémunérations, qu’elles soient directes ou indirectes, sont concernées. Inutile de faire un dessin.

c) L’organisation juridique et institutionnelle de ces contraintes est d’abord effectuée au plan national. Celle-ci est doublée, en France, par un système de contraintes organisées au niveau de l’Union européenne. Les travailleurs et les producteurs nationaux subissent donc 3 niveaux convergents de contraintes, économiques et institutionnelles : la contrainte mondiale, la contrainte de l’Union européenne, la contrainte française stricto sensu.

d) La circulation des capitaux, les achats, les ventes, les dépeçages d’entreprises pour la revente, et autres particularités du capitalisme financier mondialisé sont un dernier point que je vais évoquer. Il en ressort que les travailleurs sont l’objet d’un marchandage particulier. D’un côté, les salariés vendent leur force de travail sur le marché du travail national. Mais d’un autre côté, ils sont globalement achetés par des capitalistes issus du monde entier et qui achètent ici et là des entreprises, pour les raisons concrètes les plus diverses, et bien sûr, pour le motif du profit maximum, sans considération des intérêts collectifs et nationaux des pays concernés.

En bref, les 4 éléments que je viens d’évoquer illustrent ma conclusion selon laquelle la contradiction entre Nation et Mondialisation capitaliste est la forme de la contradiction entre Capital et Travail. Cela ne veut pas dire que la contradiction entre Capital et Travail a disparu. Cela veut dire qu’elle fonctionne dans une enveloppe particulière. La contradiction Capital/Travail a été transformée.

Explicitation du point 2. Je crois que certains communistes pour lesquels la contradiction principale actuelle est celle entre Capital et Travail, estiment que celle-ci prend aujourd’hui la forme de la contradiction entre Capitalisme et Socialisme.

Ils font reposer leur conviction sur 2 hypothèses, que je ne partage pas. Il faut approfondir la discussion, cela va de soi. Mais voici mes raisons.

La première est l’idée selon laquelle le capitalisme aurait complètement fait son temps. Qu’on le regrette ou qu’on s’en réjouisse, le moins que l’on puisse dire est que les évolutions ne se réalisent pas en 5 minutes et que les révolutions mettent du temps avant de murir. Le capitalisme a encore de l’avenir devant lui. J’ai déjà abordé ce point. Je pense que le développement des pays sous-développés va donner au système capitaliste de nouvelles possibilités, même si se forment, ici et là, des ilots de socialisme.

La deuxième idée est celle selon laquelle les salariés sont unis par le même intérêt contre le capital, lui-même uni. Je pense que le capital, en se mondialisant, engendre au moins deux catégories de salariés et deux catégories de capitalistes, dont les intérêts tendent à diverger fortement.

Certains salariés sont tirés par la mondialisation capitaliste et bénéficient de l’oxygène que les grandes entreprises transnationales tirent de ce processus. D’autres au contraire, sans doute la majorité et les moins qualifiés, sont écrasés par ce processus. Des capitalistes de moindre taille, voire de petite taille le sont également.

Au total, le raisonnement que je tiens me conduit à percevoir autrement que certains marxistes le dépassement de la contradiction Capital/ Travail. Pour ceux qui pensent que la forme actuelle de la contradiction Capital/Travail est la lutte entre le Capitalisme et le socialisme, l’objectif à atteindre est celui de la Souveraineté du prolétariat.

Dans la mesure où la forme actuelle de la contradiction entre Capital et Travail est celle entre la Nation et la Mondialisation capitaliste, et que la nation est aujourd’hui un lieu de convergence d’intérêts hier tenus pour incompatibles, l’objectif de court moyen terme que l’on peut considérer comme rationnel est celui de la Souveraineté nationale, ou encore de la Souveraineté du peuple.

Que signifie, pour la France (pour les catégories sociales concernées), le fait de recouvrer sa (leur) souveraineté ? Pour la France, recouvrer la souveraineté de son économie suppose qu’elle recouvre sa souveraineté monétaire et de financement. Si les Français se donnent majoritairement ce but, la France doit donc sortir de l’euro ainsi que des filets d’emprisonnement tissés, depuis plusieurs années déjà par le Capital fictif mondial, pour contraindre les travailleurs à subir toutes les pressions des grandes entreprises, pour orienter l’épargne nationale à son gré, pour restreindre la dépense publique.

C’est à peine si j’évoque la souveraineté militaire de la France tant, dans le cadre d’une politique ouvertement pacifique, elle devrait être une évidente obligation. Il se trouve, hélas, que des individus se disant les héritiers de Jaurès, et même des « socialistes », mais plus pour très longtemps, je crois, apprécient de se soumettre, à travers l’OTAN, aux pulsions guerrières incontrôlées du grand capital américain et des russophobes maladifs de l’Europe centrale.

Enfin, il me semble tout à fait clair que la France doive recouvrer sa souveraineté démographique. La première grande mesure économique qu’ait prise le gouvernement de la Chine après 1978, est la politique de l’enfant unique. On peut raconter ce qu’on veut à ce propos, et certainement critiquer cette décision. Cela dit, c’est elle qui a permis le développement actuel de ce pays. La démographie fait partie des variables devant être absolument contrôlées.

Il revient d’abord à la nation de favoriser les naissances, si les nationaux le souhaitent. Contrairement à d’autres populations (allemande, par exemple), les Français aiment plutôt les enfants. Il faut encourager ce sentiment, car, chaque couple peut l’observer, élever un enfant coûte cher. Mais que serait une nation qui n’aurait pas d’enfant ?

Il revient ensuite à cette même nation de mettre en place, dans le cas de la France, une politique d’immigration, de regroupement familial, de degré de tolérance aux manquements à la loi, qui soit adaptée aux contraintes économiques et sociales.

Une telle politique n’a rien à voir avec la xénophobie et le racisme. On doit rappeler que Georges Marchais, en son temps, avait pris l’initiative d’attirer l’attention des Français sur les dangers d’une politique d’immigration non contrôlée, satisfaisant seulement les besoins des entreprises en main-d’œuvre mobile, flexible et pas chère.

Mais indépendamment de cette référence, je dirai que la souveraineté démographique est, dans une nation, une exigence légitime, à la fois pour aujourd’hui et pour demain. L’insertion dans la population française de populations nouvelles doit être réalisée de manière raisonnée, sans perturber le milieu d’arrivée de manière excessive. C’est particulièrement vrai à l’époque du capitalisme mondialisé.

Ce sont des propos de bon sens, qui visent à préserver les intérêts matériels et moraux « des Français de fraîche date » comme « des Français plus anciens ». La mondialisation capitaliste rompt les équilibres démographiques, en attaquant tous les lieux de production du monde. Elle engendre alors des mouvements massifs de population de nature économique, allant des pays pauvres vers les pays riches, et elle contribue au déplacement de ces populations vers des lieux de plus en plus éloignés de leurs cultures originelles.

Autrement dit, l’insertion de populations nouvelles, en France par exemple, tend non seulement à soulever des problèmes de production (rivalités sur le marché du travail) et de redistribution du revenu (accès aux allocations publiques). Elle soulève également des problèmes de consommation, en particulier de consommation de l’espace public.

Voici les 5 conclusions que j’estime pouvoir énoncer de manière résumée au terme de ce deuxième point :


- 1) Dans le cadre de la mondialisation capitaliste, la contradiction principale entre Capital et Travail est, dans le moment présent, transformée en contradiction entre Nation et Mondialisation. Cela ne signifie pas (à mes yeux, en tout cas) que la contradiction principale inhérente au capitalisme soit, pour l’éternité, figée de cette manière. Mais dans le moment présent, ce serait le cas. Il est clair que ce choix théorique a des conséquences. La perception que l’on a du monde et de l’action politique est différente si l’on pense que la contradiction principale actuelle est celle existant entre Capitalisme et Socialisme ou entre Nation et Mondialisation.


- 2) Les forces de la Nation ne recouvrent pas exactement l’ensemble des salariés, pas plus qu’elles ne recouvrent exactement l’ensemble des capitalistes.


- 3) Le contrôle de l’immigration est une partie intégrante de la défense actuelle des intérêts des salariés. Ce sont eux qui la subissent, en plus de toutes les autres formes d’exploitation qu’ils subissent de la part des capitalistes. Les mots d’ordre de lutte auprès des travailleurs résidents en Francesont totalement inaudibles s’ils ne sont pas accompagnés de préconisations explicites et d’actions réelles, relatives à l’immigration.


- 4) La priorité de l’action politique à mener est de viser les acteurs de la mondialisation, beaucoup plus que les pauvres ères qui en sont les victimes. Cela dit, même si les contradictions liées à l’immigration sont des contradictions dérivées, on ne saurait les sous-estimer. Elles doivent être abordées et traitées de manière explicite.


- 5) S’il est vrai que la contradiction principale actuelle est celle opposant les forces de la Nation aux forces de la Mondialisation capitaliste, alors il faut se donner le but, selon des modalités adaptées, de détruire cette Mondialisation, que ce soit dans sa forme mondiale achevée ou dans sa modalité européenne. Mais détruire aujourd’hui la mondialisation capitaliste, ce n’est pas, dans l’immédiat en tout cas, détruire le capitalisme.

Comment l’analyse qui vient d’être présentée permet-elle d’interpréter le rapport des forces que révèlent les sondages actuels ? Comment conduit-elle à se situer par rapport aux partis politiques et personnalités figurant dans la présente élection présidentielle ? Au centre de cette interrogation se trouve évidemment celle concernant la nature du Front national et le rapport qui s’en déduit, car la contradiction entre Nation et Mondialisation est une contradiction dont l’interprétation est complexe et qui l’est d’autant plus, dans le contexte français, qu’elle est surtout portée par un parti tenu pour fasciste, le Front national.

Troisième partie : Contradiction économique principale,
rapports des forces politiques, nature du Front national,
positions de la gauche radicale relativement
à la nation et à la mondialisation

Les sondages actuellement réalisés donnent une certaine image du rapport politique des forces en France. 2)

Avec un taux d’abstention grossièrement estimé à 30%, le nombre des personnes se déclarant immédiatement favorables à la destruction du capitalisme représenterait environ 2% des intentions de vote. Les partisans de l’Union européenne et de la Mondialisation capitaliste seraient, en revanche, majoritaires. Je vais appeler ce sous-ensemble le GROUPE 1. Il représente 52 % si l’on totalise les intentions de vote exprimées en faveur de Fillon, Hamon et Macron. 3)

Quant au nombre de ceux que l’on peut considérer comme étant à la fois des opposants à la mondialisation capitaliste, à l’Union européenne ainsi que des partisans de l’intérêt national (le GROUPE 2), il atteindrait environ 44 %. (Asselineau, Dupont-Aignant, Le Pen, Mélanchon).

En bref, la contradiction principale tendrait aujourd’hui, parmi les individus décidés à voter, à fonctionner en faveur du grand capital financier, de l’Europe capitaliste et de la mondialisation capitaliste plus qu’en faveur des intérêts nationaux.

Une autre remarque s’impose. L’ensemble de ceux qui s’opposent à la mondialisation capitaliste (le GROUPE 2) est fracturé. Il comprend d’un côté une personnalité qui est supposée incarner les valeurs de la gauche (Mélanchon). Il comprend de l’autre côté, des personnalités et des partis qui incarnent les valeurs de la droite, voire, disent certains, de l’extrême-droite.

Il est clair, même avec toutes les précautions nécessaires, que la situation n’est pas favorable aux salariés, au sens où le souhaitent notamment les communistes. Comment interpréter ces chiffres de manière plus fine ? Quelle action stratégique est envisageable, dans ce contexte ?

Je vais développer mon argumentation en 3 points.

Dans le premier, je vais indiquer brièvement ce qui fait, selon moi, l’unité du GROUPE 1 et qu’elle sera la stratégie du GROUPE1 pour gagner ces élections. Plus exactement, je crois que les composantes de ce groupe sont plus « unies » que les composantes du GROUPE 2, et que, cherchant à tirer avantage de leur plus forte cohésion, elles chercheront à puiser dans le GROUPE 2 les forces dont elles auront besoin pour triompher. Je rappelle que les membres du GROUPE 1 sont définis selon moi par leur adhésion à la mondialisation capitaliste alors que les membres du GROUPE 2 sont plutôt rattachés à la défense des intérêts nationaux.

Dans ce deuxième groupe, puisque la rupture s’opère à son niveau avec les autres composantes du Groupe 2, je vais me demander quelle est la nature de Front national ? S’agit-il d’un parti fasciste ? S’agit-il d’un parti d’un autre type et, si oui, lequel ? Ce parti entendra-t-il les appels que lui lanceront les membres du Groupe 1 ? Ou la guerre sera-t-elle déclarée ?

Dans le troisième, je m’interrogerai plus brièvement sur les raisons pour lesquelles l’autre fraction du Groupe 2 a tant de mal à développer sa propre approche de la nation et sera sans doute sensible aux appels que lanceront les membres du GROUPE 1.

1) Premier point. Je dirai d’abord quelques mots des partis du GROUPE 1, de leur rapport à la mondialisation capitaliste, et dans ce cadre, des partis de l’alternance : Les Républicains et le Parti Socialiste.

Je crois que l’interprétation de ce groupe, de sa fonction historique, de son devenir immédiat, est sans mystère. On perçoit bien aujourd’hui comment les problèmes vont se poser à défaut de connaître quels seront les résultats obtenus.

Comme chacun le sait, ces partis ont occupé tour à tour la scène politique depuis les années 1980 et ont été d’accord pour entrer dans la grande mondialisation comme dans la petite mondialisation. C’est à juste titre que le Front national les a globalement appelés : l’UMPS. Leurs relations ont l’apparence de l’inimitié. C’est pourquoi ils peuvent jouer à l’alternance. Mais ils sont amis sur l’essentiel, c’est-à-dire le capitalisme financier mondialisé.

La droite parlementaire, qui fut d’abord gaulliste, se sépara du gaullisme au cours des années 1970 puis se familiarisa avec la Mondialisation capitaliste et l’Union européenne, aidée en cela par le Parti socialiste.

Tout cela est bien connu. Le Parti socialiste, en tant que loyal serviteur du capitalisme depuis Léon Blum, ne dérogea pas, lorsqu’il accéda au pouvoir et qu’il y porta le Programme commun de gouvernement, à sa tradition de collaboration de classes. Il apprit progressivement, mais encore assez rapidement, à marcher avec et dans les chaussons de ce système capitaliste renouvelé au fur et à mesure de sa globalisation. Il est dès lors devenu incapable de satisfaire la moindre revendication ouvrière au plan national. Sa stratégie de pompage des voix communistes, pour aller au pouvoir tout en satisfaisant quelques revendications de portée immédiate, perdit de son efficacité au fur et à mesure que le capitalisme devenait à la fois financier et mondialisé. En effet, la mondialisation capitaliste a mis fin à toute action de relance de la consommation intérieure par l’intermédiaire du budget. Les classes populaires, comprenant qu’elles concluaient avec le PS un marché de dupe, se sont retirées de la vie politique.4)

La droite parlementaire et le Parti socialiste ont alors perdu tout contact, autre qu’électoral, avec la Nation. Ainsi que l’aurait peut-être dit Hébert le gauchiste de la Révolution française, ces partis, foutre, de patrie n’en n’ont point. Ils portent l’un et l’autre, avec leurs particularités, cela va de soi, mais néanmoins ensemble, la responsabilité de la crise actuelle, qui est à la fois crise de la mondialisation capitaliste, crise de l’Europe capitaliste liée à la mondialisation, et finalement, crise de la France et de chaque nation (ou de chaque Etat) en particulier.

Il est dès lors très possible qu’ils soient éliminés du premier tour de l’élection présidentielle. Mais comme on peut le comprendre aisément, ils disposent d’un cheval de réserve, le cheval Macron. Ce dernier est au Sourire ce que Jean Lecanuet était à la Brosse à dents. Au plan politique, c’est apparemment une pure création.
Fonctionnant comme un Monsieur Ouine de la politique, il séduit, oui, oui (pardon, non, non).

Comme je l’ai indiqué supra, mon hypothèse est que la mondialisation capitaliste produit un salariat et une bureaucratie spécifiques qui divisent suffisamment l’ensemble salarial pour que ce candidat réserviste puisse bénéficier du soutien de celles et de ceux des salariés que la mondialisation capitaliste abreuve et nourrit. Il pourrait donc se présenter, de façon immédiate, comme « un candidat de secours et de sécurité » pour les deux partis classiques de l’alternance, dans l’hypothèse où Marine Le Pen, ou tout autre candidat hostile à la mondialisation capitaliste, risquerait d’accéder à la présidence. Cela dit, pour gagner, il lui faut plus de voix que celles correspondant à ses supports sociologiques naturels.

Comme je l’ai noté en introduction de ce point, alors que le sous-ensemble (GROUPE 1) constitué de la droite parlementaire, de la social-démocratie, ainsi que de la roue de secours macronienne, est, malgré ses différences, doté d’une certaine unité sur le fond, le sous-ensemble adverse (GROUPE 2), composé du Front national, des autres candidats souverainistes, du mouvements social de « la France insoumise », des candidats trotskistes et autres, est formé de morceaux actuellement inconciliables. Le Front national est, en effet, tenu pour incompatible avec à peu près tous les autres.

Je crois que le sentiment de rejet du Front national est diffus, assez général, et suffisamment fort pour que, dans l’hypothèse d’un duel Macron/Le Pen au second tour, les partisans de la mondialisation capitaliste (GROUPE 1), envisagent donc de solliciter une partie des partisans du GROUPE 2 de voter en faveur de leur candidat mondialiste, Macron. C’est ce que disent les sondages et cela ne semble pas stupide. Cela devrait être effectué, évidemment, « au nom des valeurs supérieures de la République ». C’est leur stratégie, à peu près clairement énoncée. Le rejet du Front national recule petit à petit. Mais le sentiment de sourde hostilité à l’égard de cette formation ne serait aujourd’hui pas assez en recul pour que sa victoire soit assurée. Les partisans du Groupe 1 vont donc chercher à puiser dans le Groupe 2, en raison de la division idéologique qui le traverse, les compléments de voix dont il a besoin pour triompher.

Personnellement, je n’arrive pas à considérer que la victoire de Macron, ainsi que de toutes les bestioles que cache ce galet, puisse être considérée comme une victoire de la République. Si telle était l’issue de cette présidentielle, j’envisage que la France entrerait au contraire dans une période de difficultés croissantes et ne soignerait aucune de ses plaies. Les travailleurs n’y trouveraient certainement pas leur compte. Il faut donc réexaminer « le cas Le Pen ». Pourquoi ce parti provoque-t-il un si grand rejet ? Est-ce un parti fasciste, fût-ce « à la française » ? Je ressens pour ma part le besoin de voir « les choses » de plus près. 5)

2 Deuxième point. Le « Front national » est-il un parti de type fasciste ? Si ce n’est pas un parti de type fasciste, quelle est la nature de ce parti ? Que signifie sa défense de l’intérêt national ?

a) Le Front national, parti de type fasciste ?

Un spectre hante aujourd’hui la vie politique française, le spectre du lepénisme. Il existe de nombreuses analyses (ce sont bien souvent des jugements plus que des analyses) du phénomène Front national. J’en évoque quelques-unes, sans donner de références.

L’une d’elles consiste à dire que le Front national n’existe qu’en raison de la nullité des dirigeants communistes. Si ces derniers étaient des dirigeants dignes de ce nom, le Front n’atteindrait pas l’audience qu’il a atteinte. Ce parti serait surtout le plein qui remplit le vide du Parti communiste. Il n’aurait pas de consistance intrinsèque.

Une autre analyse consiste à dire que le Front national ne serait rien sans la bourgeoisie dirigeante. Il n’y aurait, entre ces deux entités qu’une opposition de façade. Ce parti ne devrait accéder au pouvoir que si cette dernière le permettait, le moment venu. Ce serait, en quelque sorte, le bras armé de la grande bourgeoisie. Cette dernière le cacherait sous son manteau.

De façon complémentaire existe l’idée que le Front national n’a pas l’intention de mettre en œuvre ce qu’il préconise. S’il accédait au pouvoir, il y aurait beaucoup de bruit sur la nécessité de ne servir que des côtes de porc dans les cantines scolaires, et quelques gadgets de ce genre. Mais ce serait à peu près tout.

On trouve, par exemple, l’argument selon lequel la preuve de l’inconsistance et du peu de volonté du Front national de lutter contre l’Union européenne tiendrait au caractère inapplicable des mesures par lui préconisées sur ce sujet. Pour être bien certain de ne rien faire en ce domaine, le Front national s’engagerait à faire l’impossible. Et ainsi de suite. Mais s’il n’envisage pas de mettre en œuvre ce qu’il préconise, cela signifie qu’il aurait d’autres intentions, celles-ci pouvant être dangereuses.

De manière générale et dispersée, cette organisation est désignée comme étant souverainiste, nationaliste, isolationniste, raciste, islamophobe. Les plus extrêmes de ses détracteurs la définissent comme une organisation fasciste, ou fascisante.

Ce qui est étrange est que, si l’on souhaite définir ce parti autrement que de manière journalistique, on a le sentiment d’avoir d’abord à le défendre avant même d’en commencer l’analyse. Toutefois, au moment où on le défend (en regardant de près son programme, par exemple), on est confronté à tout un ensemble de pratiques « musclées », de la part des nazillons qui se planquent sous son drapeau. Je prends donc beaucoup de risque en disant qu’à mon avis, le Front national n’est pas, aujourd’hui, un parti fasciste ou de type fasciste.

Le Front national en a sans doute eu l’inspiration et son Fondateur a contribué à cette image. Il est encore chargé, dans ses troupes et son encadrement, au moins à la base, d’un lourd anticommunisme, prêt à la violence. Mais dans le moment présent, on peut noter plusieurs caractéristiques le différenciant des partis fascistes. A ma connaissance :


- 1) C’est un parti déclaré, fonctionnant au même titre que les autres partis et respectant autant que les autres partis les règles républicaines.

- 2) Ce parti ne s’entoure pas d’une voyoucratie et de gangsters visant à terroriser les populations réticentes à son égard. Des groupuscules de ce type chercheraient bien à s’y infiltrer, mais ils en ont été exclus.

- 3) Ce parti recueille la haine de la grande bourgeoisie mondialiste et de ses alliés sociaux-démocrates. Ordinairement, les partis nazis et fascistes ont fonctionné comme des alliés en dernière instance de la grande bourgeoisie industrielle et de l’aristocratie terrienne.

On peut également noter que :

- 4) le Front national ne témoigne pas (à ma connaissance) d’hostilité de principe ouverte à l’égard du syndicalisme, malgré des comportements observés, notamment dans les municipalités, à l’encontre des bourses du travail et des associations de travailleurs.

- 5) C’est un parti qui a pris ses distances avec son fondateur, Jean Marie Le Pen, dont l’inspiration était différente de celle de ses dirigeants actuels (complaisance avec la mémoire du régime de Vichy, de Pétain, de Xavier Vallat, de l’avocat Tixier-Vignancourt, propos ouvertement racistes et/ou xénophobes, provocations manquant de dignité (et fortement stupides) de la part de JMLP, etc.).

Ma conclusion, sur ce point, est que le Front national, malgré des comportements graves, témoignant que les traces de son origine sont encore fortes, n’est pas un parti fasciste ou d’extrême-droite.
Mon raisonnement se fonde sur l’importance primordiale des facteurs économiques. Si la rupture entre les intérêts des couches sociales représentées par le Front national, et celles de la mondialisation, se précise et s’affirme, le Front national devra continuer à faire son ménage interne. Les nazillons n’ont de rôle dans ce parti que si celui-ci fonctionne principalement comme supplétif de la grande bourgeoisie d’affaires. Or cette grande bourgeoisie d’affaires ne peut plus tolérer « les petits capitalistes », pas plus que la gestion socialiste de l’économie ne peut tolérer « les petites revendications ». Telle est, en tout cas, de manière que je souhaite claire, l’hypothèse sur laquelle je m’appuie. Je sais que c’est discutable.

Cela l’est d’autant plus que, dans le moment présent, les nazillons existent encore. Certains ont été mis au pas, ou exclus. Mais d’autres survivent au sein de cette organisation. L’anticommunisme musclé y fait encore recette.

C’est sur la base de ces faits observables qu’un ensemble de personnalités politiques, intellectuellement dépourvues du moindre scrupule et de la moindre honnêteté publique, interviennent pour aspirer les voix du GROUPE 2 et les recycler à l’avantage de la grande bourgeoisie d’affaires. Elles souhaitent ainsi brouiller les pistes et masquer leurs défaillances à l’aide de nobles intentions, celle en particulier de « lutter contre le fascisme ». Elles ont donc besoin de caractériser le Front national comme elles le font.

Toutefois, et indépendamment des faits observables que l’on doit réprouver et combattre dans ce parti, on note que son audience augmente. Si le Front national était un parti fasciste, alors, la France serait devenue en grande partie fasciste ? Les électeurs du Front national seraient des fascistes réels et potentiels ? Quels éléments intellectuels retiennent leur attention ? Je pense que nous devons être plus exacts dans notre analyse de ce parti. J’espère, ne minimiser ni l’anticommunisme virulent de certains de ses membres, ni l’hostilité profonde qu’ils entretiennent à l’égard de la CGT.

En même temps, les récents hurlements « au loup » de Manuel Valls, de Gérard Colomb, ou de Bertrand Delanoë, sont du théâtre.
Or les accusations de fascisme prononcées contre ce parti ne peuvent produire qu’un effet contraire au but recherché si elles ne sont pas fondées ou si elles sont mal fondées. Le Front national a acquis et d’une certaine manière conquis une réelle hégémonie dans les milieux ruraux et populaires. Sur quelles bases ? Sur celles du mensonge permanent ? Sur les bases du « cassage de gueule des communistes » ?

Certains communistes ont développé l’argument selon lequel les cris proférés à l’encontre du FN étaient injustifiés parce que, disent-ils, « le Front national est simplement un épouvantail ». J’imagine qu’il est ainsi fait allusion aux socialistes.

Mais peut-on suivre cette argumentation ? Certes, les socialistes sont des menteurs et des moins que rien. Toutefois, lorsque le Front national développe l’idéologie qui est la sienne, est-ce seulement pour la raison que le Parti communiste serait absent de la scène politique ?

Que les socialistes auraient besoin d’un épouvantail pour perdurer ? Ce parti n’aurait-il pas ses propres raisons d’exister ? Son propre mouvement interne ?

Je crains que la facilité consistant à caractériser ce parti comme parti fasciste ou d’extrême droite ait eu un triple effet et qu’il ait conduit simultanément
1) à ne pas bien comprendre la nature intime de ce parti, sa base de classe dans le contexte particulier, mais durable, du fonctionnement actuel des classes sociales au plan national et mondial,
2) à négliger, pour la raison que ce parti serait un parti fasciste, certains des points sur lesquels il attire l’attention (en particulier, le rôle et l’importance du combat national),
3) à fournir « une bonne excuse » aux manquements théoriques, sur la question de la nation aujourd’hui, de la part des organisations ayant une ambition révolutionnaire. Ces manquements théoriques doivent être à leur tour expliqués. Certains communistes s’y emploient, en particulier le PRCF, la Polex. Mais je crois que leur préoccupation est quasiment inaudible.

Au total, à mon avis, quand on aborde l’analyse du Front national sous un angle du vue communiste, on aborde plusieurs questions :
1) Quelle est la nature sociale exacte du FN,
2) Pourquoi s’est-il emparé de « la question nationale » ?
3) Pourquoi, inversement, le mouvement révolutionnaire est-il, dans sa masse, imperméable ou peu perméable à cette question ?

b) Puisque le Front national n’est pas (selon moi) un parti de type fasciste, qu’est-ce donc que le Front national ?

Voici d’abord ma réponse que je vais ensuite argumenter.
Ma réponse. Le Front national est un parti idéologiquement situé « à droite ». C’est, dans la droite française, un parti qui matérialise et incarne certains aspects, certaines valeurs particulières. La plus importante de ces valeurs, au plan économico-politique, est aujourd’hui la défense de la nation contre les agressions de la mondialisation capitaliste.

L’argumentation. René Rémond a produit sur l’histoire de la droite française depuis 1815 une analyse que l’on peut considérer non seulement comme ayant été brillante en son temps mais comme toujours actuelle. Chacun le sait, cet historien distinguait trois branches dans la droite française :

1) Une branche légitimiste, dont le Général de Gaulle fut, selon lui, l’héritier contemporain. Je crois que son propos était juste. On peut dire que « la droite légitimiste » s’est évaporée au fur et à mesure que s’imposait la mondialisation capitaliste. Elle est peut-être incarnée aujourd’hui par les candidats Asselineau et Dupont-Aignant.

2) Une branche orléaniste qui, avec ses grandes entreprises, ses affairistes et ses parvenus, s’est au contraire moulée dans le processus de la mondialisation. Valéry Giscard d’Estaing en est un représentant typique, comme l’illustre sa contribution éminente au projet constitutionnel européen de 2005 et son goût raffiné pour les diamants africains. Mais le Président Sarkozy s’est révélé n’être pas moins typiquement orléaniste et raffiné que Giscard d’Estaing.

3) Une branche bonapartiste, ayant retenu des Bonaparte, et notamment du 3ème, le souci de « la lutte contre le paupérisme », le recours au suffrage universel, l’utilisation de l’Etat dans l’économie. Le Front national actuel paraît être l’héritier à peu près typique de cette branche de la droite, socialement plus liée que les deux autres, à la petite bourgeoisie.

Cela étant dit, on doit noter un certain nombre d’évolutions remarquables par rapport à l’époque qu’étudiait cet historien. La plus importante de toutes est que son histoire de la droite française fut écrite alors que le cadre national classique était encore valide. Le général de Gaulle fut à la fois le dernier des légitimistes et le dernier des défenseurs de l’intérêt national dans le cadre de cette lignée. Aujourd’hui, la vie politique française prend place dans le contexte plus large de la mondialisation capitaliste. Il en résulte au moins 3 évolutions.

1) L’évolution la plus évidente, par rapport à l’étude d’histoire longue de René Rémond, semble être que l’orléanisme français ait réussi à s’adjoindre la social-démocratie. Les raisons me paraissent claires. Je me suis efforcé, par exemple, de comprendre de manière précise, « les pensées » de Pascal Lamy. Ce personnage est très révélateur de la liaison intime existant entre les élites des milieux d’affaires et celles de la bureaucratie mondiale.

2) La deuxième évolution notable est la disparition quasiment complète du légitimisme en même temps que croissait et prospérait la branche orléaniste. Cette évolution est également simple à comprendre. Les légitimistes étaient issus de la propriété foncière et les orléanistes investissaient dans l’industrie, la banque, le commerce. Aujourd’hui, le capital terrien ne vaut plus grand-chose et le légitimisme ne survit plus que comme idéologie. La fraction de la grande bourgeoisie industrielle qui se rallia d’abord à De Gaulle, parce qu’elle était plus colbertiste que d’autres segments de la grande bourgeoisie française ou européenne, s’est ensuite convertie à l’orléanisme et à l’expansion mondiale, car c’était son intérêt le plus évident.

3) La troisième évolution est celle correspondant aux transformations affectant la branche bonapartiste de la droite française. Cette branche tend aujourd’hui (selon moi) à se séparer de la branche orléaniste, en raison de la rupture introduite par la mondialisation entre l’économie nationale et l’économie mondialisée, entre la petite bourgeoisie et la grande bourgeoisie.

c) Qui est représenté par le Front national ?

Je ne suis pas en mesure de faire une sociologie fine des supports du front national. Il me paraît assez clair qu’il est l’expression de la fraction radicalisée du petit capital, qui serait le symétrique de la fraction radicalisée du salariat moyen. L’habileté de ses dirigeants serait d’avoir réussi à rallier une partie des prolétaires à la cause de ces petits capitalistes, ou éléments de la petite bourgeoisie, au sens classique du terme (artisans, petits propriétaires d’entreprises, agriculteurs). On peut dire, en effet, que dans l’un et l’autre cas, ce sont des travailleurs. Ils sont unis, dans le travail, par l’idéologie d’une lutte commune contre le grand capital mondialisé. C’est l’une des raisons expliquant, selon moi, que ce parti ait besoin de se « dédiaboliser », comme on dit un peu sottement. Il ne peut entrevoir de disposer d’une force politique suffisante qu’en réalisant une alliance, voire une adhésion, des éléments des couches populaires, et non en tolérant en son sein les braillards à croix gammée de papa.

A ces éléments et supports, de nature économique et sociologique, s’adjoindrait cette autre partie de la population qui est porteuse d’une idéologie nationale. Les hommes vivant en société sont déterminés par les rapports de propriété et de production qui les structurent. Mais les idées, l’idéologie, sont aussi, me semble-t-il, l’une des composantes matérielles de leur vie. La nation est une idéologie ancienne dans ce pays et toujours vivante. Maurice Allais, par exemple, prix Nobel d’économie dont les travaux sur la mondialisation, publiés sur la fin de sa vie, donnèrent une réelle impulsion théorique au Front national, est une illustration de mon propos. Cet homme d’origine modeste, dont le père mourut lors de la première guerre mondiale et qui s’éleva dans la société à la force de son intelligence, fut un pur produit de la méritocratie républicaine. L’idéologie du Front national est une idéologie de l’effort personnel, du mérite fondé sur le travail personnel, associés à la volonté nationale de la scolarisation.

En d’autres termes, le Front national ne serait pas, toujours selon moi et dans les conditions nationales et mondiales présentes, un appareil à recycler la colère populaire pour la dévoyer et la transformer en soutien des intérêts liés du parti Les Républicains et/ou du Parti Socialiste. La raison de cette transformation tiendrait à l’existence aujourd’hui de nouveaux rapports sociaux introduits par le capitalisme financier mondialisé. Contrairement à ce qui pouvait se passer au 19ème siècle entre le mouvement bonapartiste et la bourgeoisie française d’affaires, de réelles et profondes divergences économiques apparaitraient et se développeraient entre les intérêts nationaux et les intérêts de la mondialisation capitaliste.

Cette branche bonapartiste de la droite que serait le Front national, tout en conservant de la tradition bonapartiste les valeurs de la consultation référendaire et de l’intervention économique de l’Etat (que prônait par exemple Sismonde de Sismondi), reprendrait à son compte les valeurs (terriennes, régaliennes, légitimistes en quelque sorte) de « l’intérêt national ». Il est très significatif que ce parti ait fortement gagné en audience parmi les paysans et qu’il soit entendu par une partie des couches prolétariennes.

Cela dit, c’est un parti de droite, pour au moins trois raisons : 1) Un certain nombre de ses dirigeantes et dirigeants expriment des positions sociétales ou politiques conservatrices, voire très conservatrices. 2) Ce parti est l’héritier du Front national de JMLP. Son implantation sociologique initiale n’a pas été totalement modifiée par le renouvellement apporté par la dirigeante actuelle de ce parti. Il est donc l’héritier partiel de son anticommunisme et des formes musclées de son hostilité. 3) Ce parti a tendance à surestimer, dans le développement de la crise actuelle et par rapport à la contradiction « Travail/Capital », le rôle joué par la contradiction « Travail/Travail » (sous la forme de « Travail Etranger/Travail National »). Cette surestimation a pour effet contraire la sous-estimation de la contradiction « Capital/Travail », c’est-à-dire du rôle du grand Capital dans le déroulement de la crise.

Par la suite, je crois que l’on peut noter, de la part des membres de cette organisation et peut-être de sa direction, la tendance à développer la contradiction Travail/Travail comme contradiction culturelle, comme opposition entre diverses cultures, comme contradiction Culture française/Cultures étrangères. Ces contradictions ne sont pas absurdes, mais leur prise en compte est loin de fournir les solutions nécessaires. Sur ce terrain de l’idéologie, le vieil anticommunisme est aisément recyclé, cela va de soi, surtout dans ce milieu de petite entreprise et d’artisanat. Les communistes, les syndicalistes, ce sont, dans ce contexte, « des emmerdeurs », des gens « qui empêchent de travailler ».

Au total, ma conclusion est que le Front national n’est pas un parti fasciste, que ce n’est pas non plus un parti d’extrême-droite au sens où ce serait un supplétif de la grande bourgeoisie mondialisée. Je crois, en revanche que c’est un parti de droite, relevant de ce qui, en France, correspond à la tradition bonapartiste. Il en reprend l’héritage et le met au service du petit capital radicalisé.

Mais cet héritage est renouvelé par la prise en compte, de sa part, de la tradition légitimiste (la question nationale). En raison de son insertion dans le système des contradictions engendrées par la mondialisation capitaliste, ce parti bonapartiste serait devenu un héritier collatéral de la droite légitimiste et de la préoccupation terrienne et régalienne de cette dernière, à savoir l’intérêt national.

En tendance, il serait de plus en plus éloigné de la droite orléaniste, au plan non seulement de ses chefs mais de son électorat. En même temps, il conserverait des comportements anciens d’anticommunisme et d’hostilité syndicale latente. Il serait, d’une certaine manière, « à la croisée des chemins ».

En sorte que « la question » soulevée à son propos est celle de savoir jusqu’à quel point cet éloignement, cette distance, est susceptible, dans ce parti, de se traduire en opposition frontale avec les forces de la bourgeoisie orléaniste et mondialiste. Est-ce que la contradiction, de nature économique, est susceptible de se transformer en contradiction politique ?

Les grandes entreprises multinationales et transnationales, dont la droite orléaniste est la représentante politique, en accord avec la social-démocratie, ont accès au pouvoir mondial. Mais elles risquent d’avoir de moins en moins accès au pouvoir national. Or ce dernier leur est indispensable pour fonctionner au niveau mondial, et dans ce cadre (mondial), elles entreprennent des actions qui contredisent les intérêts du petit capital. Le Front national, héritier du bonapartisme et du légitimisme, cherche à ravir à l’orléanisme sa place au plan national. Irait-il jusqu’à mettre en cause les projets mondiaux de la droite orléaniste ? La contradiction Capital/Capital peut-elle aller jusqu’à la rupture entre ces deux branches de la droite ?

Finalement, je dirai, pour boucler la boucle et quitte à me répéter, qu’il existe des raisons de penser que la rupture entre ces diverses droites est loin d’être assurée mais qu’existe néanmoins une divergence profonde et croissante entre les intérêts économiques et moraux (idéologiques) matérialisés par le bonaparto-légitimisme, d’une part, et par l’orléanisme, d’autre part. Il deviendrait, dès lors, de plus en plus difficile, pour la droite orléaniste, de recourir à la droite bonapartiste pour lui sauver la mise.

Au total, le modeste observateur que je suis de cette situation générale note que l’énoncé de la contradiction la plus importante du moment, telle qu’elle est formulée par les dirigeants du Front national (la contradiction entre la Nation et la Mondialisation, entre Patriotes et Mondialistes) est un énoncé globalement « juste ». Mais dans le même temps, je note que cet énoncé provient d’un parti de droite, non détaché de son milieu originel, que cet énoncé est à son tour retravaillé comme contradiction Travail/Travail puis comme contradiction Travail national/Travail étranger, puis comme contradiction Culture nationale/Culture étrangère, la « culture étrangère » pouvant inclure l’idéologie communiste, puisque, comme chacun le sait, les communistes sont le parti de l’étranger. Enfin, je suis en droit de me demander si la rupture est durablement possible entre les fractions du petit capital national et celle du grand capital mondialisé.

Que faire dans ce contexte ? Je ne vais pas poursuivre ma propre réflexion. Je pense que je prends à rebours un certain nombre de communistes (ou d’autres personnes) pour au moins deux raisons. La première est que, pour ces camarades, la contradiction principale est celle existant entre le capitalisme et le socialisme. La seconde raison est que, pour eux, le Front national est « un parti facho, point-barre », ou « l’expression de la haine, etc. ». Il faut donc prendre le temps de clarifier « les choses » entre nous.

Je pense, pour ma part, que les deux catégories d’analyses que je viens de rappeler sont insuffisantes. Personnellement, je me situe dans le contexte de celles et de ceux pour lesquels la contradiction principale actuelle est celle existant entre la Nation et la Mondialisation capitaliste. Au plan idéologique, les analyses émises à propos de « la droite nationale » empêchent de faire face au véritable enjeu politique existant dans toute démocratie de type occidental, à savoir les électeurs et adhérents potentiels des formations politiques existantes. La démocratie de type occidental suppose l’exercice d’une hégémonie de type intellectuel et politique. Le Front national est en voie de conquérir cette hégémonie.

Je crois que nous avons trop longtemps cédé à la facilité que procuraient les propos des socialistes ou de la grande bourgeoisie sur le Front national.

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Je crois que les orléanistes ont la trouille que le Front national accède au pouvoir.

Je crois enfin que nous négligeons un autre aspect important de la réalité. La droite bonaparto-légitimiste n’est pas représentée seulement par le Front national. Les autres candidats de cette famille politique, Dupont-Aignant par exemple, font environ le 1/6 des intentions de vote exprimées en faveur du Front national. Sont-ils aussi des partis fascistes ? Lorsque qu’en 2005 , le projet de constitution européenne a été rejeté par 55% des votants, les communistes français ont eu le sentiment d’une victoire. Mais ont-ils alors réfléchi au fait que cette victoire avait été acquise par l’alliance comptable de voix de « gauche » et de « droite », et notamment celles d’électeurs favorables au Front national ?

Je ne pense donc pas que le vote de type Macron soit la seule issue, pour aujourd’hui et pour demain. Aujourd’hui, des alliances politiques avec la droite nationale ne sont pas concevables, car cette droite « n’est pas nette ». Mais elle a ses propres raisons de penser à l’intérêt national de la même façon que les communistes, ou d’autres, ont leur propre raison de penser à cet intérêt. S’il est vrai que la contradiction principale est aujourd’hui, pour nous, en France, celle opposant la Nation française et la mondialisation capitaliste sous toutes ses formes, je crois que nous devons faire marcher nos méninges au-delà des anathèmes furieux mais inopérants contre le Front national, et trouver les moyens de mener la lutte sociale et politique, à la fois pour la défense de la nation française et pour la défense de celles et de ceux que la mondialisation capitaliste a plongé dans la crise ou risque de le faire. En particulier, nous devons nous demander : « Qu’est-ce que l’intérêt national ? ».

Cela ne nous conduit absolument pas à reprendre l’idéologie du Front national, mais nous oblige à sortir de notre surdité. Mais pourquoi cette orientation fait-elle défaut ?

Troisième point : Les impasses politiques de la gauche révolutionnaire sur le problème de la nation et de la mondialisation capitaliste.

Le contenu de mon troisième point est insuffisant, j’en suis convaincu. C’est un travail à entreprendre, ou à reprendre s’il a déjà été effectué. Mais je le crois nécessaire. Cela dit, je vais m’efforcer d’indiquer quelques points de mon raisonnement. Je vais m’efforcer de noter ces points (j’en ai repéré 12). Il en existe certainement d’autres. Je ne suis pas en mesure d’en produire la synthèse.

1) Les aspects les plus clairs sont les comportements. Les dirigeants communistes semblent ne plus avoir comme autre préoccupation majeure que celle d’être réélus. Ils (elles) ne dirigent plus le Parti communiste. Ils « managent » leur réélection. Celle-ci nécessitant des voix socialistes ou centristes, ces personnes sont de plus en plus ouvertement à la remorque des socialistes, des centristes, et de leur idéologie mondialiste.

2) L’échec du Programme commun de gouvernement pèse sur les épaules des communistes. Cet échec fut celui du « socialisme aux couleurs de la France ». Or la mondialisation capitaliste a pris le mouvement communiste en défaut. Nous n’avons pas digéré cet échec.

3) Les communistes n’ont plus eu confiance dans les masses populaires rassemblées au plan national pour lutter contre la mondialisation capitaliste. Après avoir mené la lutte en 2005 contre le projet de constitution européenne (lutte qui, comme je l’ai souligné ci-dessus, fut gagnée avec la participation forte de la droite nationale et du Front nationale en particulier), il semble que les efforts politiques des communistes aient été réorientés vers la transformation intérieure de l’Union européenne. Il ne s’agissait plus de lutter contre la mondialisation mais de la réformer de l’intérieur.

4) Le syndicalisme a suivi, lui aussi, cette réorientation (idée qu’il convient de lutter pour l’Europe sociale).

5) Il faut bien reconnaître que tant la Nation que la Mondialisation sont des concepts recouvrant des réalités et des intentions parfois opposées ou non-compatibles. La Nation peut recouvrer le désir de petits capitalistes d’être protégés de la Mondialisation. Mais il en est de même des ouvriers. Or patronat et ouvriers ont par ailleurs des intérêts opposés au plan interne. Est-il possible de concilier ces « inconciliables » ?

6) Une fraction des salariés radicalisés dispose d’un capital intellectuel et culturel conduisant ces personnes à rechercher une place au sein du Capital ou à ses côtés plutôt que de lutter contre le Capital (certaines fractions des écologistes, par exemple).

7) Ces mêmes salariés sont familiers des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Pour eux, la nation n’est pas, ou plus, une réalité sensible. Ils ont l’habitude des voyages par avion sur longue distance. Leurs « réunions de cellule », si je puis dire, se font à Porto-Allegre ou à Bombay. Celles des prolos se font « chez eux ou chez le copain d’à côté ».

8) Je rappelle les convictions de celles et de ceux pour lesquels la contradiction principale actuelle est celle entre socialisme et capitalisme et non entre nation et mondialisation. Les partisans de la première de ces deux formulations ne vont évidemment pas promouvoir l’idée qu’il faut défendre la nation contre la mondialisation capitaliste. Cette dernière serait aujourd’hui l’antichambre du socialisme et du communisme. Ces communises peuvent parler de la nation. Mais pour eux, ce n’est qu’un background, un terrain neutre. Ils oublient, à mon avis, que les hommes sont à la fois des animaux politiques et des animaux territoriaux.

9) Les succès idéologiques du Front national parmi les couches populaires ont un effet cumulatif. Les catégories de salariés radicalisés sont de plus en plus réticentes à entreprendre un combat politique au nom de la nation, sous le prétexte que « les ouvriers sont à droite ». Sur qui s’appuyer puisque les appuis traditionnels de la nation se dérobent et rejoignent « le camp d’en face » ? Mais prendre les choses de cette manière revient à entrer dans un processus sans fin de démission et d’abandons.

10) Le rapport entre nation et mondialisation n’est pas le même partout dans le monde. La France, par exemple, en tant que nation, apparaît comme une victime de la mondialisation capitaliste. En revanche, la Chine semble se construire et se consolider en tant que nation économique tout en participant activement à la mondialisation capitaliste. Comment mener une action cohérente dans un univers apparemment diversifié et incohérent ?

11) Les communistes, la population française en général, est plutôt généreuse. L’absence de politique clairement définie, par exemple dans le domaine de l’immigration, conduit à faire prévaloir la générosité. Mais celle-ci, parfois, aggrave les conflits plus qu’elle ne les atténue.

12) Je dirai que la perte à peu près complète de culture marxiste contribue à cette déliquescence politique. Elle n’en est pas la cause, mais elle y contribue. Je crois que le raisonnement en termes de classes sociales et sur des fondements économiques est indispensable pour comprendre la dynamique de la société, à condition d’être pondéré par une approche politique, historique, idéologique de ces phénomènes. Le savoir-faire théorique des communistes semble s’être évaporé. Je ne m’exclus absolument pas de ce processus général de perte et de réduction des savoir-faire.

Je déduis de ces remarques que, pour des raisons de théorie et de points de vue théoriques, de sociologie, de rapport au progrès technique, de différences dans les moyens culturels et matériels, de différences de maturité des économies, de complexité contradictoire au plan social du fait national lui-même, de sentiments moraux, etc., les dirigeants et leaders de ce la gauche radicale ont une certaine difficulté à élaborer une stratégie claire relativement au fait national dans son rapport à la mondialisation. La contradiction principale n’est pas clairement perçue par la plupart de ces personnes comme étant celle opposant la nation et la mondialisation capitaliste.

Mes conclusions de cette troisième partie sont les suivantes :


- 1) Certains communistes estiment que nous sommes dans le corridor du socialisme. Ce que j’ai défendu dans ce texte repose au contraire sur l’idée que nous sommes dans le corridor de la destruction de la nation française.

Faire un acte révolutionnaire, à mon humble avis, supposerait donc de mettre en œuvre le sursaut nécessaire de défense de la nation française. Ce serait le moyen révolutionnaire par lequel s’opèrerait aujourd’hui la lutte contre le grand capital mondialisé, dans ses instances et ses niveaux, français, mondial, européen.


- 2) Le problème politique le plus important face à cette situation est que le Front national et quelques autres formations, formulent clairement cette contradiction, tout en la faisant rapidement disparaître et s’évanouir dans des contradictions dérivées, qui certes sont, pour la plupart d’entre elles, des contradictions vraies, mais néanmoins de second ordre.


- 3) La gauche radicale n’a pas encore trouvé les moyens intellectuels et politiques de formuler clairement cette contradiction de façon à en retirer au Front national la conduite hégémonique. Cette gauche radicale ne semble pas savoir comment définir et appréhender « l’intérêt national ».


- 4) La stratégie alors adoptée consiste ensuite à rejoindre le camp de ceux qui crient au fascisme à l’encontre du Front national. C’est ainsi qu’ils se dédouanent de leur impuissance politique, théorique et pratique. En réalité, ils laissent le champ libre aux partisans de la mondialisation capitaliste et les appuient (par exemple Chirac hier, Macron aujourd’hui).


- 5) Défendre la nation est une exigence du moment et du long terme. Cela suppose de recouvrer les composantes de l’indépendance nationale et de prendre notamment un certain nombre de précautions démographiques. La « gauche française » est devenue plus libérale dans le domaine de la circulation de la main-d’œuvre que les plus libéraux des libéraux. Cela dit, tout en prenant sérieusement en compte cet aspect de la réalité économique et sociale, sans négliger d’ailleurs ses incidences culturelles (j’entends bien que l’on se méfie de la franchouillardise mais je n’éprouve vraiment aucune sympathie pour la gauchouillardise), je crois indispensable d’insister encore sur le fait que cette contradiction est dérivée.


- 6) Il faut se convaincre, ne serait-ce que pour des raisons d’efficacité, de ce que la contradiction principale est, aujourd’hui, entre le Capital financier mondialisé et le Travail (le Travail contenant des travailleurs étrangers légalement admis sur le territoire français) et non entre les Travailleurs étrangers et les Travailleurs français. Mais cela suppose peut-être de s’adresser à celles et à ceux que l’idéologie du Front national impressionne autrement qu’en les traitant de fascistes. Cela suppose de leur indiquer des solutions vraies, mais dans le cadre d’une analyse concrète de la situation française et mondiale.


- 7) Défendre la nation ne suppose pas de mettre fin au capitalisme. A mon avis, les communistes doivent se convaincre de ce qu’il y a, et qu’il y aura encore en France, pour un temps sans doute long, des capitalistes. Mais, par exemple, rétablir les services publics qui font tant défaut à la population française, cela revient à réduire la sphère du grand capital et non celle des petits ou moyens capitalistes. Ces catégories sociales doivent trouver leur place dans une France révolutionnaire, ayant pour objectif global, de sauver la société française, la nation française.


- 8) Il est évident, à mes yeux, que la défense de la nation française, dans les conditions mondiales actuelles, n’est plus de même nature que celle qui pouvait être conçue avant la deuxième guerre mondiale, pour la raison que les pays en voie de développement se développent ou veulent le faire. Il nous faudra choisir nos alliances avec ces pays et travailler, au plan mondial, à l’isolement de l’impérialisme américain. Il y a lieu de construire un nouvel internationalisme, en sachant que l’internationalisme est un processus contradictoire, lourdement chargé de contradictions non seulement politiques mais économiques. L’internationalisme contemporain découlera de ce maillage avec les nouveaux Etats en développement. C’est de lui que sortira un monde nouveau.


- 9) Bien entendu, la tâche politique prioritaire, au-delà des élections en cours, sera celle de la construction d’une organisation qui soit porteuse des exigences et des analyses (pour autant qu’elles soient tenues pour justes) que je viens de présenter. La tentative engagée par Mélanchon peut-elle déboucher sur cette construction ? Il est clair que cet homme est animé par une conviction politique résolue. Mais peut-on concevoir qu’un « mouvement social » puisse tenir lieu d’organisation politique ?

En écrivant ces quelques lignes, je sais que je suis en décalage avec nombre d’opinions respectables. J’ai développé mes idées en les faisant reposer sur l’argumentation et non sur l’invective et dans l’intérêt commun, comme chacun peut le faire.

Jean-Claude Delaunay 13 Avril 2017

Post-Scriptum.

Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle sont aujourd’hui connus. Ceux du second tour ne le sont pas encore. Je présume pour ma part que Macron sera élu, car, malgré les évidentes et possibles manipulations, les instituts de sondage ne peuvent pas faire n’importe quoi à notre époque. En outre, un sondage de type « présidentielles françaises », est plus facile à conduire qu’un sondage américain de même nature.

Je crois, alors, avoir laborieusement mis en lumière l’existence aujourd’hui, en France, de 3 « contradictions principales » possibles.

La première est celle qui existerait entre le danger du fascisme et les valeurs de la République. C’est la contradiction des gogos, des zombis élyséens, des secrétaires généraux de parti en mal de réélection et de toute une population de gens peu scrupuleux. Je passe.

La deuxième est celle qui existerait entre le capitalisme et le socialisme. Celles et ceux qui pensent ainsi sont certainement un peu déçus par ces élections, mais pas trop. Ils, elles, savent que la tâche est rude, qu’il faudra continuer de travailler politiquement avec et aux côtés des travailleurs, dans les entreprises et dans les quartiers, pour faire progresser la conscience de cette exigence.

La troisième contradiction principale est celle qui existerait entre Nation et Mondialisation capitaliste. Cette contradiction me semble la contradiction réelle, mais elle est plus complexe à traiter que la précédente, car elle est, elle-même, très contradictoire.

Evidemment, il ne peut pas y avoir simultanément 3 contradictions principales, pas plus que de 4ème tiers dans un verre de Pernod. Il faut choisir.

Ce qui paraît intéressant à souligner est que la prise en compte de cette 3ème contradiction comme contradiction principale (Nation/Mondialisation) ouvre à celles et ceux qui partagent la conviction de son existence, sans que cela réduise en rien l’exigence du travail révolutionnaire, des perspectives d’action de court moyen/terme, en même temps que de vérification de la bonne foi de chacun.

Comme je l’ai dit en introduction, et bien que cela soit sans rapport direct avec mon analyse, je n’ai pas voté pour Marine Le Pen, car je ne suis pas accoutumé à voter pour un parti de droite, dont l’idéologie et les pratiques tendent à se stabiliser mais qui ne le sont pas encore et dont certains de ses membres demeurent des maniaques de l’anticommunisme virulent et de la croix gammée.

Cela dit, je n’ai certainement pas voté pour Macron, le candidat de la bourgeoisie d’affaires, du centrisme et des socialistes réunis.

Je dirai même que puisque le fascisme a pour caractéristique de réaliser, dans la confusion et dans la violence (celle-ci pouvant être physique, mais également idéologique, et c’est le cas aujourd’hui), l’alliance politique de certaines fractions du salariat ainsi que des classes moyennes, et de la grande bourgeoisie d’affaires, en l’occurrence mondialiste, on peut comprendre que, derrière les « oui, oui » et les « non, non » mélangés, derrière les façades souriantes, derrière le vide politique d’un programme attrape-tout mais laissant néanmoins entrevoir une volonté de fer pour que triomphe la mondialisation capitaliste, se cache une violence potentielle considérable. Le risque du fascisme, c’est lui et sa bande.

Notes :
1) Je fais état, ici, d’une distinction sémantique, que je trouve commode et de bon sens, entre les civilisations et les cultures. Les civilisations exprimeraient, selon moi, notre commune humanité. De ce point de vue, elles seraient toutes équivalentes. Les cultures exprimeraient au contraire, les diversités et différences découlant de l’histoire des sociétés, et notamment de la dynamique de leurs rapports sociaux. Je respecte, pour ma part, toutes les civilisations. Il me semble, en revanche, que les cultures ne se valent pas, car les degrés de maturité des sociétés ne sont pas les mêmes et sont parfois très éloignés les uns des autres.

2) Je rappelle que la ligne générale de ce texte a été conçue et rédigée avant le premier tour de l’élection présidentielle.

3)Je me suis appuyé sur les chiffres suivants (%) : Le Pen 24, Macron 24, Fillon 18, Mélanchon 15, Hamon 10 Dupont-Aignan 4, Asselineau 1, Poutou 1, Arthaud 1, Autres 2. Ces résultats (arrondis à la louche) sont évidemment fragiles, temporaires. Ils donnent juste une certaine idée.

4) On peut dire que, sous la IVe République et pendant les premières décennies de la Ve République, c’est la contradiction Capital/Travail qui, dans l’idéologie du PCF, a explicitement fonctionné, dans sa forme primitive et traditionnelle, dans la mesure où le combat de classes se déroulait dans un cadre national relativement stable. Avec la crise du système capitaliste des années 1970, est apparu le besoin de remplacer cette approche par celle de la contradiction entre Nation et Mondialisation, forme renouvelée, développée, de la contradiction entre Capital et Travail. Ce besoin théorique n’a cependant pas été satisfait.

5) Je suis désolé de ne pas croire un seul instant que Mélenchon puisse apparaître au second tour de ces élections. Je pense qu’il puise aujourd’hui dans la ressource constitué par l’électorat supposé de Hamon. Mais il me paraît prisonnier de son modèle, qui est un modèle de type « mouvement social ». Or ce modèle a des limites, que je ne développe pas ici. De toute façon, la preuve de la vérité ou de l’erreur de mon propos apparaîtra rapidement.


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