COMITE VALMY

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La Chine a mis un tigre dans son moteur
Par Philippe Grasset

mardi 2 mai 2017, par Comité Valmy


La Chine a mis un tigre dans son moteur

Les USA ont réussi un exploit significatif : faire sortir la Chine de ses gonds, c’est-à-dire de son habituelle position d’apaisement assortie d’un sourire énigmatique. Lors de la session du Conseil de Sécurité d’hier sur la Corée du Nord, les Chinois ont adopté une attitude extrêmement offensive ; ils ont littéralement tapé du poing sur la table, en convoquant les principaux acteurs de la crise pour exiger l’apaisement et affirmer comme une absurdité inacceptable toute possibilité de conflit, et toutes les manœuvres et déclarations de provocation qui risquent d’y conduire. Bien que cela concerne aussi bien les deux Corées que les USA, il est aussi éclatent qu’évident que ce discours était essentiellement sinon exclusivement adressé aux USA, dont la Chine ne cache pas une seconde qu’elle les considère comme le principal responsable de la montée de la tension.

Les Chinois ont été soutenus d’une façon très affirmée par la Russie, ce qui donne l’impression d’un bloc entièrement soudé Chine-Russie, avec pour la première fois la Chine pesant de tout son poids, de toute sa puissance, et menant ainsi une entreprise commune diplomatico-militaire. Les USA ont donc réussi au cours de cette séquence de plusieurs semaines (la crise de la Corée du Nord) où ils n’ont cessé de discourir et de gesticuler d’une façon menaçante vis-à-vis de la Corée du Nord à compromettre gravement et irrémédiablement, deux de leurs principaux objectifs stratégiques qui étaient éventuellement et successivement de séparer la Russie de la Chine pour isoler la Chine d’une part, d’embrigader la Chine dans leurs aventures géopolitiques (ici contre la Corée du Nord) d’autre part... On résume ici, en quelques points, le tracé significatif, la Longue Marche de la sottise-Système sous marque d’exclusivité mondiale Made In USA.

• Au départ de la séquence actuelle, il y a Trump 1.0, l’American Firster, celui d’avant février-mars 2017, qui veut imposer un protectionnisme contre les exportations chinoises, conseillé stratégiquement par une partie de son entourage, dont Bannon et éventuellement Flynn (qui était encore là) qui n’aiment pas particulièrement la Chine sans laquelle ils voient une concurrente directe des USA. De cette façon, la politique de rapprochement avec la Russie évoquée par Trump durant la campagne cadrait parfaitement, s’accompagnant par des pressions sur la Chine (voir les échanges sympathiques avec les dirigeants taïwanais en novembre 2016) : on espère détacher la Russie de la Chine et briser cette alliance Russie-Chine qui inquiète beaucoup, pour isoler la Chine tandis que la Russie ferait le “boulot” anti-Daesh au Moyen-Orient. A cette époque, l’idée de la Chine “menace n°1” du XXIème siècle est très tendance à Washington. (Cela n’empêche pas, bien entendu et entendu de manière stridente, l’antirussisme de faire rage et Trump d’être accusé d’être agent du KGB, voire de la Tchéka sinon de l’Okhrana. Il est toujours préférable d’avoir plusieurs sottises au feu qu’une seule en activité.)

• Le chrysalide Trump 1.0 se transforme en papillon Trump 2.0 et se découvre une rage antirusse absolument impitoyable. On s’esbaudit d’une grande joie et l’on se tape dans le dos fraternellement à Washington D.C. où l’on estime que le Deep State, dans une manœuvre subtile dont il a le secret, a fait rentrer The-Donald dans le rang. Il en résulte que l’on fait les yeux un peu plus doux à la Chine puisqu’on déteste désormais les Russes, la subtile manœuvre devenant alors de faire en sorte d’isoler la Russie pour rapidement lui régler son compte ; pour faire bonne mesure, on lui mettra des bâtons dans les chenilles de ses chars au Moyen-Orient, particulièrement en Syrie. (D’où la sublime manœuvre des Tomahawk au pays des merveilles.) On cria “victoire” il y a trois semaines, lors d’un vote du Conseil de Sécurité sur une motion-bidon du bloc-BAO concernant la dernière attaque chimique false flag en date, motion à laquelle la Russie mit son veto tandis que la Chine s’abstenait : le “front” Russie-Chine était brisé, et la Russie totalement isolée, si si on vous le dit !

• Pendant ce temps, on s’activait concernant la Corée du Nord, décidés qu’on était à Washington D.C. de régler son compte à ce Kim-de-Corée, menace fondamentale contre toutes les civilisations, y compris notre contre-civilisation. On s’activa beaucoup, avec d’étranges manœuvres de la part du USS Carl Vinson, tandis qu’on s’employait diplomatiquement à convaincre la Chine de se mettre au côté des USA, voire, encore plus chouette, de régler toute seule son compte à la Corée du Nord. The-Donald et ses généraux qui le surveillent de près assurèrent que l’affaire était dans le sac lors du dîner Trump-Xi en Floride, le soir même où en fin de nuit à 10.000 kilomètres de là, les Tomahawk s’activaient contre la Syrie. A la nouvelle du tir, le sourire de Xi était plutôt, disons sans mauvais jeu de mot, devenu assez jaune mais nul dans la grande délégation US ni dans le chef du The-Donald ne s’attardait à s’en apercevoir. Bref, on s’en fout et tout le monde jugeait à Washington D.C. que ce coup de maître stratégique (Xi intégré dans le camp américaniste, déjà prêt à écouter les ordres) se développait à merveille.

• ... Jusqu’à cette séance d’hier vendredi au Conseil de Sécurité, où les ministres correspondants étaient venus suppléer à leurs ambassadeurs, rendant les interventions plus solennelles. Ainsi éclata, sur un ton extrêmement ferme et débarrassé de tout sourire, l’évidence que, pour les Chinois, non seulement il est bien entendu hors de question que la Chine assume seule une telle tâche de pression sinon d’agression sur la Corée du Nord, mais plus encore et décisivement pour le coup, il est hors de question pour la Chine que quiconque, et particulièrement les USA, envisage une politique de pression belliciste, sinon d’agression contre la Corée du Nord. (Cela, mis à part le cas extrême où l’action de la Corée du Nord irait d’elle-même, et dans ce sens, dans le sens d’une politique de pression belliciste et d’agression.) Bref, la Chine ne veut pas d’une Ukraine au centuple sur ses frontières, ni que les USA y viennent bombarder leur chaos habituel.

• Dans la circonstance, à ce même Conseil d’hier, les amis russes ont soutenu avec chaleur la Chine, tant dans ses buts que dans la méthode, y compris dans la fermeté extrême montrée à l’encontre des irresponsables du bloc-BAO. Hier, au Conseil de Sécurité habituellement manipulé par les trois du bloc-BAO (USA, UK et France), ce sont deux membres puissants et remarquablement soudés d’un bloc qu’on dirait antiSystème, Chine et Russie, qui ont mené la danse face aux pays du bloc-BAO paralysés, sinon stupéfaits par cette pression soudaine. Jamais Chinois et Russes n’ont paru aussi soudés sur une question de cette importance stratégique, et cette fois avec la Chine lançant cette dynamique pour les deux puissances, et les Russes suivant, fort satisfaits que, pour une fois répétons-le, l’entente des deux se manifestent dans ce sens. C’est évidemment un grand événement et une grande novation que les Chinois aient ainsi pris la position de pointe dans une affaire diplomatico-politique à très haut risque militaire ; ils ont franchi un palier important dans l’engagement des conflits de ce temps essentiellement provoqués par l’instabilité psychologique chronique et quasi-pathologique du bloc-BAO, USA en tête. De toutes les façons qu’on le considère, c’est une remarquable événement qui s’est produit vendredi à New York.

• ... Et ce “remarquable événement” est tout entier du à l’instabilité extraordinaire du pouvoir aux USA, désormais avec un président fantasque et les militaires assurant de facto le pouvoir. Ce n’est pas plus une combinaison gagnante que les autres (par exemple celle d’un président hésitant et retenu muselant ses généraux, comme Obama), notamment et décisivement parce qu’il n’existe plus aucune combinaison gagnante de quoi que ce soit dans un pouvoir structurellement aussi pourri, branlant, corrompu et impuissant qu’est le pouvoir censé conduire l’américanisme au service du Système. L’“élimination” de Trump 1.0 et sa transmutation en Trump 2.0 n’assurent nullement une politique belliciste affirmée et efficace, comme celle qu’on a connue au beau temps du jeune Bush et de ses superbes cavalcades afghane et irakienne. Elle ne fait qu’accroître le désordre en faisant de Trump un trublion irresponsable, sans capacité de diriger, – et d’ailleurs ne s’en préoccupant guère, – mais avec assez de pouvoir pour continuer ses “coups” d’homme-téléréalité qui aime bousculer le prime time , donc déstabilisant constamment et un peu plus une politique qui l’est déjà pas trop mal d’elle-même.

Cette absurde crise nord-coréenne, qui traîne depuis de décennies, semble cette fois devoir être exploitée au maximum dans le sens de l’absurde par le pouvoir américaniste et le Système. Un magnifique résultat a donc été atteint : forcer la Chine à sortir de sa réserve immémoriale, celle qui en faisait un allié stratégique mais toujours avec une légère incertitude de la Russie, ce type d’incertitude dont on craint qu’elle se justifie au pire moment où l’on a besoin de l’autre. Washington D.C. voulait séparer décisivement la Chine et La Russie, il a réussi à les rapprocher décisivement, – “mission accomplished ”, comme dirait l’autre, car les zombies-Système finissent toujours par se reconnaître entre eux. Tout cela ne signifie pas grand’chose du point de vue géopolitique qui joue sur le temps long et stable (Chine devient n°1 et prend la tête de la doublette Chine-Russie, ou pas nécessairement, USA perd une fois de plus du terrain en Asie, etc.), tant les événements évoluent, et à quelle vitesse ; cela signifie beaucoup dans le champ du renforcement constant du camp antiSystème dans ce tourbillon crisique où les rapports de force touyrbillonnent bien entendu, simplement par l’effet-repoussoir des actes du Système.

Philippe Grasset
29 avril 2017


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