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Pays-Bas : la « victoire » de Mark Rutte ne traduit pas
une réconciliation des Néerlandais avec l’UE
Par Pierre Lévy

vendredi 17 mars 2017, par Comité Valmy


Pays-Bas : la « victoire » de Mark Rutte ne traduit pas
une réconciliation des Néerlandais avec l’UE

A l’issue du scrutin néerlandais, le Premier ministre libéral sortant, en recul, va devoir former une coalition d’au moins quatre partis. Les cris de joie des dirigeants européens et français sont paradoxaux, relève le journaliste Pierre Lévy.

Les 13 millions d’électeurs néerlandais étaient appelés aux urnes le 15 mars pour renouveler leurs députés. Ils se sont déplacés massivement : le taux de participation, 80,4%, a dépassé de 6 points celui de 2012, et de 5 points celui de 2010.

Parmi les facteurs qui expliquent cette mobilisation figure sans doute la polarisation des derniers jours de campagne autour de la polémique avec les dirigeants turcs : le président Erdogan n’avait pas hésité à traiter de « nazi » le gouvernement hollandais. Et ce, au motif que celui-ci avait refusé que des ministres viennent d’Ankara pour faire campagne en faveur du Oui au référendum prévu le 16 avril en Turquie. 400 000 ressortissants de ce pays vivent aux Pays-Bas.

Le Premier ministre sortant, le libéral Mark Rutte, avait en effet pris une position ferme (et non dénuée de tactique électorale) en refusant que la politique intérieure turque s’exporte dans son pays. Du reste, pendant toute la campagne, il n’a pas hésité à tenir des propos très stricts vis-à-vis de la communauté musulmane, qui compte, outre les Turcs, un grand nombre de Marocains.

« Сe qu’on reproche avant tout à Geert Wilders, c’est son slogan de sortir les Pays-Bas de l’UE, suivant
en cela l’exemple du Royaume-Uni »

Cette tonalité ne devait rien au hasard : l’un des enjeux du scrutin était le « match » entre le parti libéral (VVD) de M. Rutte, et le Parti pour la liberté (PVV) de Geert Wilders. Ce dernier, décrié par les dirigeants européens comme « populiste », a bâti sa campagne sur une ligne de confrontation avec l’islam, et avec les communautés d’origine étrangère. Il propose par exemple d’interdire le Coran.

Wilders avait du reste fondé son mouvement en 2006 en quittant le VVD pour signifier son rejet de l’éventuelle adhésion de la Turquie à l’UE. Mais à Bruxelles, ce qu’on reproche avant tout à M. Wilders, c’est son slogan de sortir les Pays-Bas de l’UE, suivant en cela l’exemple du Royaume-Uni.

Le VVD de Mark Rutte obtient 21,3% des suffrages contre 26,5% en 2012, et perd ainsi 8 des 41 sièges qu’il détenait précédemment. Le PVV récolte, lui, 13,1% soit 3 points de plus qu’il y a cinq ans, et passe des 15 à 20 sièges. Mais la presse européenne, prenant comme référence certains sondages qui indiquaient que M. Wilders pourrait arriver en tête, a parlé de « défaite » de ce dernier, et salué en revanche la « victoire » du VVD, qui reste le premier parti néerlandais.

Il convient cependant de noter que ce dernier a, dans la dernière période, développé un discours d’apparence eurosceptique, insistant surtout sur le marché unique plutôt que sur la poursuite de l’intégration européenne. En 2005, les électeurs néerlandais avaient, quelques jours après les Français, et plus massivement encore que ces derniers, rejeté le Traité constitutionnel européen.

A l’annonce des premiers résultats, M. Rutte a salué son avance sur M. Wilders en y voyant le «  rejet d’une forme erronée de populisme », laissant les commentateurs européens perplexes sur cette étrange formule.

Le grand perdant du scrutin est sans conteste le Pari travailliste (PvdA), affilié à la social-démocratie européenne. Il était le partenaire minoritaire du VVD dans la coalition gouvernementale sortante. De 24,9% (et 38 sièges) en 2012, il dégringole cette fois à 5,7% (et 9 sièges). Les électeurs ont manifestement sanctionné sa participation à la politique d’austérité menée ces dernières années – notamment dans la santé – conforme aux exigences européennes. Du reste, le ministre des Finances sortant, le travailliste Jeroen Dijsselbloem, est également le chef de l’eurogroupe qui réunit ses collègues des dix-neuf membres de la zone euro. Il s’est toujours illustré par des positions très dures, notamment vis-à-vis de la Grèce, à l’instar de son homologue allemand.

Trois partis sortent en revanche renforcés de ces élections. Tout d’abord la Gauche verte, écolo et plutôt europhile, qui semble avoir accueilli les électeurs fâchés du PvdA, et qui obtient ainsi 8,9% et 14 sièges, contre 2,3% et 4 sièges en 2012. La formation D66, libérale et pro-UE (qui s’adresse à un public qui se rapprocherait du lectorat de Libération en France), recueille 12% et 19 sièges, soit +4 points et + 7 sièges. Pour sa part, l’Appel chrétien-démocrate (CDA), qui a jadis souvent été à la tête du gouvernement, reprend également des couleurs, avec 12,5% et 19 sièges, contre 8,5% et 13 sièges en 2012.

« Le paysage politique apparaît
plus fragmenté que jamais »

De son côté, le Parti socialiste (SP), souvent eurocritique et comparable au Parti de gauche qu’avait fondé Jean-Luc Mélenchon en France, passe de 9,7% et 15 sièges, à 9,2% et 14 sièges.

Enfin, deux nouveaux partis vont faire leur entrée à la Chambre basse. DENK, une dissidence du PvdA qui veut faire entendre les communautés issues de l’immigration, devrait disposer de 3 sièges, ayant obtenu 2%. Le Forum pour la démocratie, qui est l’une des formations – en plus du PVV – préconisant la sortie de l’UE, obtient 2 sièges et 1,8%. Ce mouvement faisait partie des forces qui avaient obtenu et remporté le référendum s’opposant à l’accord UE-Ukraine.

En tout, vingt-huit partis se disputaient les suffrages dans le cadre d’une proportionnelle intégrale sans seuil minimum de représentation. Du coup, soulignent les commentateurs, le paysage politique apparaît plus fragmenté que jamais. Les Pays-Bas ont toujours dû former des coalitions gouvernementales, aucun parti n’ayant jamais approché la majorité absolue des 150 sièges que compte la Chambre basse. Cette fois cependant, l’alliance de quatre partis au moins semble nécessaire pour former une future majorité, très probablement autour du VVD.

Ce dernier ralliera probablement le D66 et les chrétiens-démocrates du CDA. Mais il faudra également convaincre soit le PvdA de rempiler, soit les écolos de participer à la nouvelle majorité. Pour sa part, Geert Wilders a indiqué qu’il était prêt à se joindre à celle-ci si ses thèmes étaient pris en compte.

Cette hypothèse semble hautement improbable : les autres partis se sont engagés à ne pas gouverner avec lui. Du coup, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, n’a pas manqué, dès les premiers résultats connus, de se féliciter de ce « vote contre les extrémismes ». Le chef du gouvernement italien, Paolo Gentiloni, a twitté : « la droite anti-UE a perdu les élections aux Pays-Bas, faisons revivre l’Union européenne ». En écho, son homologue luxembourgeois, Xavier Bettel, a affirmé que « le populisme ne paie pas ».

En France, François Hollande a « chaudement félicité Mark Rutte pour sa nette victoire contre l’extrémisme ». Emmanuel Macron a vu dans le résultat la preuve que « la percée de l’extrême droite n’est pas inévitable », et implicitement… le signe de sa bonne étoile. Quant au Commissaire européen Pierre Moscovici, il s’est réjoui que « les Pays-Bas montrent la voie d’une renaissance de l’Europe et d’un réveil démocratique ».

« Du point de vue de Bruxelles et des capitales
européennes, l’« effet domino » qui aurait été engagé
avec le vote en faveur du Brexit puis l’élection
de Donald Trump, serait ainsi « stoppé » »

Il peut sembler étrange que des personnalités issues de la « gauche » française saluent aussi ostensiblement une « victoire » (toute relative puisque marquée par un net recul) d’un dirigeant hollandais dont l’équivalent le plus proche dans l’Hexagone serait François Fillon, mais en nettement plus eurosceptique.

C’est que, du point de vue de Bruxelles et des capitales européennes, l’« effet domino » qui aurait été engagé avec le vote en faveur du Brexit puis l’élection de Donald Trump, serait ainsi « stoppé ». Ce soupir de soulagement – qu’on avait déjà entendu après la courte défaite (46,2%) du candidat Norbert Hofer à la présidentielle autrichienne de décembre 2016 – pourrait être de courte durée.

Car la plupart des analystes s’accordent à penser que les citoyens néerlandais restent plus réservés que jamais quant à l’intégration européenne – une question qui n’a nullement été au centre de la campagne électorale. Du reste, Mark Rutte lui-même, qui a interprété son résultat comme la volonté des électeurs de « garder ce pays sûr, stable, et prospère », n’a pas fait allusion à l’Europe dans son message de victoire.

Pierre Lévy
16 mars 2017

Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.


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