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Turquie : ce que le scandale diplomatique
nous apprend sur nous-même
par Karine Bechet-Golovko

mercredi 15 mars 2017, par Comité Valmy


Turquie : ce que le scandale diplomatique
nous apprend sur nous-même

Une crise diplomatique vient d’éclater entre l’Europe et la Turquie, suite au refus opposé au ministre des affaires étrangères turc par différents pays européens à la suite des Pays Bas, alors qu’il venait participer à des meetings politiques avant le référendum turc du 16 avril qui doit renforcer les pouvoirs d’Erdogan. Si refuser l’accès au territoire national à un ministre étranger se pratique plutôt avec les Etats ennemis, la propagande politique sur un territoire étranger est une pratique périlleuse. Mais le véritable problème soulevé par cette visite forcée est non-dit, car il ne peut être reconnu.

Pour rappeler l’enchaînement des évènements ayant conduit à la crise. Jeudi dernier, les Pays Bas ont opposé un refus à la demande de la Turquie, en expliquant que cette visite était une menace à l’ordre public, la visite du ministre des affaires étrangères turc est indésirable. Ce qui est un pas très fort, puisque les Pays Bas entretiennent des relations diplomatiques normales avec la Turquie. Passant outre ce refus, la Turquie maintient le déplacement en menaçant le pays de lourdes sanctions en cas d’empêchement, ce qui est inacceptable. Pour continuer, les Pays Bas répondent en refusant le droit d’attérir à l’avion du ministre turc des affaires étrangères et renvoient ensuite la ministre turque de la famille, qui voulait le remplacer, à la frontière allemande en lui refusant l’accès au consulat. Dans la foulée, Erdogan insulte les Pays Bas et l’Allemagne.

Des manifestants se retrouvent à proximité du Consulat, où le consul, bloqué par la police, est interdit de sortir du Consulat pour rejoindre les manifestants. Evidemment, la manifestation dégénère et les forces de l’ordre dispersent les manifestants avec des canons à eau et des chiens.

D’autres pays, comme la Suède, la Suisse, l’Allemagne ou l’Autriche, refusent que des manifestations politiques en soutien à Erdogan ne soient organisées sur leur territoire, mais la France accepte et une manifestation se tient à Metz. Ce qui provoque la colère, le pouvoir encore accusé de lâcheté. Mais la réaction montre une chose, plus que discutable : ce n’est pas le principe des meeting politiques à l’étranger qui est en cause, c’est la Turquie. Car son président est assez bien pour garder des "migrants" dont on ne veut pas, mais il doit rester dans l’ombre des grandes démocraties. Citation dans Causeur :


"La honte, donc. Celle d’avoir laissé le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, encore tout énervé de sa mésaventure néerlandaise, venir à Metz, en France, et prendre la parole à un meeting de soutien en faveur de la réforme constitutionnelle voulue par Erdogan. Et le laisser, pendant cette réunion, continuer à s’en prendre, sur notre territoire, aux autorités de La Haye, un pays membre comme nous de l’Union européenne… Cette lâcheté est injustifiable. La moindre des choses, le minimum de courage politique et de dignité d’Etat eût été de se montrer solidaire avec l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas. Nous n’en avons pas été capables. Et le Grand Turc, cynique, nous a en retour gratifiés d’un compliment, saluant la France pour « ne pas être tombée dans le piège »… Il y a des compliments plus infâmants que des injures, quand ce sont des despotes affichant le mépris le plus absolu pour la démocratie qui les formulent…

"

Cette position pose un certain nombre de problèmes. Qui va décider des personnalités officielles des pays avec lesquels nous entretenons des relations diplomatiques et commerciales qui seront les bienvenues ou ne le seront pas ? Et combien de temps cette politique nous permettra d’avoir des relations diplomatiques ? Car finalement, c’est très aléatoire : il nous plait à un moment car il peut être utile, et la presse laisse les cadavres dans le placard prendre la poussière, puis il n’est plus aussi aligné qu’il le faudrait, alors les journalistes et les politiques, la main dans la main, se réveillent et l’ami d’hier devient un monstre infréquentable. L’on ne bâtit pas une politique étrangère de cette manière.

L’autre question est celle de la limitation de la participation des officiels étrangers à des manifestations politiques dans un autre pays. L’on a vu la gerbe de fleur déposée par l’ambassadeur américain sur le pont à Moscou en la mémoire de Nemtsov :

Qu’il s’agisse de cette fois-ci ou des petits pains apportés par Nulland sur le Maïdan ou pire encore des prises de parole de McCain sur ce même Maidan, ces officiels sont sortis de leurs fonctions pour entrer dans l’ingérence, car ces manifestations n’étaient pas des évènements officiels et relevaient de la politique intérieure. Pour autant, la bonne société n’y trouve rien à redire. Donc ce qui est autorisé à certains par la bonne société internationale, ne le vaut pas pour tous, juste pour les "élus". Dont la liste est particulièrement réduite, puisqu’il s’agit essentiellement des Etats Unis et de l’Union européenne.

En revanche, lors des périodes électorales, il est fréquent de voir les représentant des partis politiques, qu’ils soient ou non au pouvoir, faire la tournée des expatriés afin de défendre leur point de vue politique. Il n’y a théoriquement pas ingérence, puisque les officiels étrangers ne s’occupent pas de la politique intérieure du pays dans lequel ils se trouvent, mais de celui dont ils sont les ressortissants et avec leurs compatriotes. Faut-il l’interdire ? Les expatriés aussi ont le droit à avoir une information politique. Dans la limite des législations nationales et du droit international.

C’est pourquoi, les Pays Bas se sont fondés juridiquement sur l’argument de l’ordre public. Ce qui a effectivement provoqué des désordres. Désordres qui n’ont pas eu lieu à Metz.

La question n’est pas de savoir si l’on soutient ou non Erdogan, la question est de savoir s’il y a ingérence ou non dans les affaires du pays, pour le reste le principe de la liberté d’expression joue, tant que cela n’implique pas l’appel à la haine ou autres violations prévues. Mais le metting turc n’a pas été interdit pour ce motif. Qui sont les plus hypocrites : ceux qui l’ont autorisé ou ceux qui l’ont interdit ?

Théoriquement, la Turquie n’avait a priori violé aucune règle lorsqu’elle informait de la venue de son ministre dans le cadre de la campagne du référendum. Pourtant ... quelque chose dérangeait. Qui dépassait le côté formel de la situation, mais qui est indicible et c’est pourquoi la réaction européenne, habituellement calme face à l’exubérance d’Erdogan, devient ici aussi violente.

Le problème dont il ne faut donc pas parler est que la population étrangère, en l’occurence turque, est devenue suffisamment importante pour qu’un meeting politique réunisse trop de monde et puisse, théoriquement, avoir un impact sur la politique intérieure. Il existe une véritable communauté, dont le nombre est suffisant pour qu’elle prenne un poids politique. Et le risque est qu’elle puisse être politiquement manipulée depuis l’extérieur. Elle devient une force politique distincte à l’intérieur du pays, c’est pourquoi Erdogan néglige le refus hollandais, s’indigne qu’on lui coupe l’accès à son peuple en Europe. Ce risque est d’autant plus réel avec une politique de communautarisation.

Karine Bechet-Golovko
mardi 14 mars 2017

Russie politics


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