COMITE VALMY

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Europe vs Turquie :
l’Occident « pratique non pas une vraie politique,
mais une liturgie »
Par John Laughland

mardi 14 mars 2017, par Comité Valmy


Un vendeur des drapeaux avec l’image du président turc Recep Tayyip Erdogan lors d’une manifestation devant le consulat das Pays-Bas à Istanbul

Europe vs Turquie : l’Occident
« pratique non pas une vraie politique, mais une liturgie »

Le comportement des Européens dans la dispute turco-hollandaise montre qu’ils imaginent mal où peut mener une querelle avec la Turquie qui a des liens étroits militaires, politiques et économiques avec eux, explique l’historien John Laughland.

Recep Tayyip Erdogan, le président turc, fait-il campagne pour Geert Wilders, le président du Parti de la Liberté néerlandais ? La question semble absurde, dans la mesure où Wilders est à la tête d’un parti viscéralement opposé à tout rapprochement entre la Turquie et l’Union européenne, et à l’immigration, notamment musulmane, en Europe. Mais la dispute diplomatique qui a éclaté ce weekend entre Ankara et La Haye, et qui a abouti à la menace de représailles que la Turquie dit vouloir exercer contre les Pays-Bas pour avoir refusé l’entrée sur son territoire et au consulat de Turquie à Rotterdam à une ministre turque, va sûrement apporter de l’eau au moulin du politicien le plus populaire aux Pays-Bas et dont les positionnements anti-turcs et anti-musulmans sont le fond de commerce. Si Poutine avait réagi de la sorte, on l’accuserait de vouloir détruire l’Europe de l’intérieur en soutenant des partis d’extrême droite, comme d’ailleurs cela a été dit mille fois ces dernières années.

« La phrase « nos partenaires européens », ou « américains », se trouve tellement souvent sur les lèvres de Poutine et de Lavrov que tout le monde comprend désormais que c’est de l’humour britannique »

Wilders n’a pas hésité à tirer profit de la dispute, dont il avait en quelque sorte été à l’origine. Le gouvernement néerlandais voulait interdire la venue de la ministre parce qu’elle s’apprêtait à prononcer un discours à l’attention des Turcs résidant aux Pays-Bas pour les convaincre de voter dans un référendum qui aura lieu en Turquie en avril. Le dirigeant du Parti de la Liberté avait attiré l’attention des Néerlandais sur la présence de drapeaux turcs dans les rues de Rotterdam pour étayer sa thèse de la non-intégration des immigrés turcs aux Pays-Bas, qui continuent, selon lui, à se considérer comme Turcs et pas du tout comme des citoyens néerlandais. L’accusation du ministre turc des Affaires étrangères que les Pays-Bas seraient « la capitale du fascisme », à cause de refus d’accès de la ministre au consulat, va certainement encourager les Néerlandais à lui faire un bras d’honneur en votant ce mercredi pour Wilders.

Le contraste est flagrant entre un Erdogan en colère, qui affirme que les Pays-Bas vont « payer le prix fort » et que «  le nazisme est bien vivant en Occident », et un Poutine, qui ne s’abandonne jamais à de telles sorties contre ses rivaux européens ou américains. La phrase « nos partenaires européens », ou « américains », se trouve tellement souvent sur les lèvres de Poutine et de Lavrov que tout le monde comprend désormais que c’est de l’humour britannique. Erdogan, lui, récidive : la semaine dernière, c’était les Allemands qui étaient coupables de « pratiques nazies ».

Cette très grande circonspection de parole chez les dirigeants russes est la preuve que, malgré toutes les attaques verbales contre la Russie et son gouvernement, et malgré toutes les sanctions, les Russes gardent encore l’espoir que les mauvais jours vont passer et que l’on pourra renouer avec des échanges plus civilisés. C’est toute la différence avec l’approche turque, qui semble vouloir brûler les ponts avec l’Europe et saboter, une fois pour toutes, toute possibilité de rapprochement futur.

« L’UE est liée par un très grand nombre d’accords politiques, militaires et économiques avec la Turquie,
qui l’accuse maintenant de nazisme »

Le contraste est d’autant plus frappant que la Turquie, pays candidat à l’adhésion européenne depuis 1964, a conclu une vingtaine de « chapitres » dans les négociations avec Bruxelles. La Turquie est membre d’une union douanière avec l’UE ; elle est membre de l’OTAN, dont elle a la plus grande armée après les Américains. Ses liens avec l’UE pouvaient difficilement être plus étroits et, pourtant, un abîme sépare désormais Ankara des capitales européennes. Autrement dit, l’UE est liée par un très grand nombre d’accords politiques, militaires et économiques avec la Turquie, qui l’accuse maintenant de nazisme, alors que les distances qu’elle prend avec la Russie, qui n’a jamais prononcé d’accusation aussi absurde, ne cessent de croître.

Les déclarations d’Erdogan sont d’autant plus féroces qu’il les faites au lendemain de sa visite en Russie, où il a parlé de la Syrie avec le président Poutine. Il est de notoriété que depuis 2011 la Turquie a attisé la guerre civile en Syrie, qu’elle fournit des armes et du territoire aux rebelles, et que sans elle la rébellion islamiste en Syrie n’aurait jamais eu lieu. Chers lecteurs anglophones, lisez cet article ô combien utile d’un des rares correspondants du Guardian qui écrit encore des vrais reportages. Vous y trouverez tout : le centre logistique de la rébellion (Military Operations Centre) situé à Adana (Turquie), l’emploi du territoire turc comme arrière-base pour la rébellion, la déclaration d’un djihadiste qui afrime : « Sans la Turquie et le Qatar, nous ne sommes rien », et surtout la volte-face opérée par Ankara suite à un certain nombre d’événements et notamment après que Moscou a déclaré son soutien à l’intégrité territoriale de la Syrie, c’est-à-dire son opposition à la création d’un Etat kurde.

« La totalité de la diplomatie européenne est dirigée contre la Syrie et, bien sûr, contre la Russie »

Cette volte-face turque sur la Syrie, qui a pour conséquence qu’Ankara se tourne vers Moscou tant dans le domaine politique qu’énergétique, laisse les Européens tout simplement en plan. La totalité de la diplomatie européenne est dirigée contre la Syrie et, bien sûr, contre la Russie. Sur la Syrie, l’enveloppe de sanctions européennes et américaines contre ce pays est déjà l’une des plus grandes de l’histoire : elles rendent la vie des gens misérable – lire ce rapport confidentiel des Nations unies – sans pour autant avoir fait infléchir la politique de Damas. Les capitales européennes – Paris, Londres et Berlin – ont été dans l’avant garde de cette politique, ayant rompu leurs relations diplomatiques avec Damas en 2012. Les Européens semblent avoir été abandonnés même par les Américains, dans la mesure où une coordination militaire explicite entre les forces russes, turques et américaines est désormais acquise, les chefs d’état major de ces trois pays s’étant réunis en Turquie la semaine dernière. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, s’est également rendu à Moscou pour évoquer la situation en Syrie, ce qui montre à quel point la Russie est devenue incontournable. L’Europe, elle, ne joue aucun rôle.

En d’autres termes, la politique syrienne de l’UE s’est soldée d’un échec total. La guerre va peut-être continuer ici et là sur le territoire syrien, mais elle a été définitivement gagnée par l’Etat syrien avec lequel l’UE n’a plus aucune relation officielle. Le même constat d’échec vaut, a fortiori, aussi pour la politique européenne à l’égard de la Turquie et de la Russie.

« La montée de partis comme celui de Geert Wilders,
ou encore le Front national, doit tout à l’aveuglement idéologique des partis dits de gouvernements et à la frustration des électeurs devant leur irréalism »

Sous ces conditions, que les dirigeants européens continuent à se demander pourquoi les électeurs européens abandonnent les partis qui sont au pouvoir depuis plus d’une génération montre à quel point ils sont déconnectés de la réalité. La montée de partis comme celui de Geert Wilders, ou encore du Front national, doit tout à l’aveuglement idéologique des partis dits de gouvernements et à la frustration des électeurs devant leur irréalisme.

Les dirigeants européens pratiquent non pas une vraie politique, c’est-à-dire une série de décisions dont le but est réagir à la réalité ou de peser sur elle, mais au contraire une liturgie. Leurs actes doivent être compris non pas comme des mesures prises dans le monde tel qu’il est, ou en rapport avec celui-ci, mais au contraire comme une série de gestes symboliques dont le seul but est d’invoquer l’idéologie (ou la religion) en laquelle ils croient, celle du post-nationalisme et de la fin de l’histoire. Tels des initiés gnostiques, les dirigeants européens se considèrent comme un clergé doté d’une clairvoyance que les simples mortels n’ont pas ; s’enorgueillissant d’avoir avancés au-delà du concept passéiste du rapport de forces, et se vantant de leur approche post-moderne, les Européens dédaignent les Etats arriérés comme la Russie, la Turquie ou encore les Etats-Unis qui, eux, continuent à croire en leur puissance et en l’utilité de celui-ci.

Mais ce vieux numéro des Européens ne fonctionne plus, comme en témoignent les échecs flagrants accumulés dans le domaine économique, diplomatique et migratoire. Tels de vieux sorciers dont l’imposture est découverte par insouciance, les jours de leurs fumisteries sont comptés.

John Laughland
13 mars 2017

John Laughland est directeur des Etudes à l’Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.


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