COMITE VALMY

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QUELQUES QUESTIONS A PIERRE LELLOUCHE…
par Richard Labévière

jeudi 9 mars 2017, par Comité Valmy


QUELQUES QUESTIONS A PIERRE LELLOUCHE…

Dans son dernier ouvrage – Une guerre sans fin1 -, Pierre Lellouche s’interroge sur les changements géostratégiques en cours et engage la France à renforcer ses souveraineté et sécurité nationale. Bravo ! Molenbeek, Paris, Mossoul, Berlin, Alep… Ces villes ont été le théâtre d’attentats ou de conflits armés perpétrés par des terroristes salafo-jihadistes en 2015 et 2016, autant de manifestations du retour « en boomerang » de la « question d’Orient ». Le fait religieux politisé a engendré une « drôle de guerre » dont nous avons longtemps nié la réalité, avertit Pierre Lellouche. Dans cet ouvrage très documenté, le député Républicain et ancien secrétaire d’État aux Affaires européennes poursuit le travail entamé dans ses précédents livres et analyse les menaces actuelles, à l’appui de son expérience politique et universitaire. S’il ouvre le débat sur des dossiers cruciaux, il n’en avance pas moins des affirmations qui soulèvent passablement de questions de forme et de fonds.

A l’issue d’un travail de trois ans, Pierre Lellouche déconstruit le basculement du monde et la relation Europe/mondes arabo-musulmans, une histoire de quinze siècles qui n’a pas encore dit toutes ses ruses. « Les contemporains ont par définition le plus grand mal à voir venir les guerres », nous explique l’auteur ; « un grand historien, aujourd’hui oublié, Jacques Bainville, avait publié au lendemain de la Première Guerre mondiale un livre visionnaire dans lequel il analysait les conséquences de la paix de Versailles. Il avait également perçu avec une incroyable vista l’effondrement de l’ordre étatique et territorial mis en place à cette époque avec les accords Sykes-Picot de 1916 puis avec le traité de Sèvres de 1920. Dans son livre les Conséquences politiques de la paix, Bainville conte une fable arabe qui est devenue le fil d’Ariane de mon livre : un voyageur jette dans le désert les noyaux des dattes consommées lors de son repas. Surgit alors un génie qui lui indique que l’un des noyaux jetés au fil du vent est entré dans l’oeil de son fils, l’a tué, et qu’il va donc en payer le prix. C’est le prix de tous les noyaux de dattes jetés dans le vent de l’histoire depuis un siècle, et surtout depuis quarante ans, que nous payons aujourd’hui… »

Depuis quinze siècle, les relations entre l’Europe et les mondes arabo-musulmans sont loin d’être un long fleuve tranquille, empruntes de confrontations très éloignées du « dialogue des civilisations » que se plaisent à raconter les docteurs tant mieux et autres diseurs de bonnes aventures. Pendant mille ans, l’Europe a fait face à plusieurs menaces. Peur des invasions arabes commencées dès le VIIe siècle, peur du Turc, conquérant arrivé au quatorzième siècle, qui ne s’arrêta qu’au second siège de Vienne (1683), avant d’entamer la phase de démantèlement qui culmine avec les traités de Versailles et de Sèvres. Mais, souligne Pierre Lellouche « depuis deux siècles, à partir de l’expédition napoléonienne en Égypte, c’est l’Occident qui cette fois a porté la guerre vers l’Orient. Or aujourd’hui, les guerres de l’Orient reviennent nous hanter. C’est là qu’interviennent les ‘noyaux de dattes’. Ceux de la décolonisation et de nos interventions militaires plus ou moins bien inspirées. Ceux aussi que les peuples arabes ont semés eux-mêmes ».

En première sélection de ces « noyaux de dattes », l’auteur inscrit « le ratage systémique des expériences postcoloniales dans le monde arabe, condamnant ces pays à une alternative fatale entre des régimes autoritaires ou dictatoriaux kleptocrates et le plus souvent incompétents, et la fuite en arrière vers l’islamisme radical ». Bien-sûr ces noyaux de dattes ne tombent pas du ciel, mais posent eux-mêmes plusieurs questions. Suite au démantèlement de l’empire ottoman – songeons seulement aux Accords Sykes-Picot et à la Déclaration Balfour -, les nouveaux Etats arabes ont été découpés à la scie par les puissances occidentales et leurs grandes compagnies pétrolières. Ne parlons pas des très meurtrières « guerres humanitaires » post-Guerre-froide qui ont poursuivi les mêmes objectifs au nom de l’ingérence du bon docteur Kouchner…

Pierre Lellouche s’inquiète aussi « des cohortes de migrants du sud vers le nord, qui s’aggraveront à l’avenir, alors que l’Europe se dépeuple et que l’Afrique du Nord et surtout sahélienne connaît une véritable explosion démographique ». Autre question : nombre de ces migrants fuient des zones de combats, notamment ceux du foyer irako-syrien. L’Irak a été démantelée par l’invasion anglo-américaine du printemps 2003. Les résultats sont connus : cristallisations ethnico-communautaires et augmentation exponentielle des menaces terroristes et mafieuses. N’oublions pas que la préhistoire de l’organisation « Etat islamique » (Dae’ch) se tisse dans ce contexte de l’implosion stato-nationale de l’Irak et que les mêmes effets suivront le démantèlement de la Libye, suite à l’intervention franco-britannique appuyée par les Etats-Unis et l’OTAN.

Quant à la guerre civilo-globale de Syrie et à ses flux de réfugiés qui déferlent sur la Jordanie, le Liban et la Turquie, qui les canalise sur l’Europe avec l’aval d’Angela Merkel, nous serions bien inspirés de demander des comptes à Messieurs Bernard Kouchner et Alain Juppé, ce dernier ayant pris la funeste décision de fermer l’ambassade de France à Damas en mars 2012 ! Laurent Fabius a fait pire en armant des factions terroristes dont il affirmait sans ciller qu’elles finiraient par renverser Bachar al-Assad et le gouvernement syrien. La suite est connue pour ne pas en rajouter…

L’autre noyau de datte de Pierre Lellouche n’est autre que « la montée de l’Islam radical ». Dont acte, mais qui finance cet Islam radical depuis plus de trente ans, au su et au vu du monde entier ? Les monarchies du Golfe, au premier rang desquelles l’Arabie saoudite, allié stratégique des Etats-Unis depuis la signature du Pacte du Quincy, reconduit en 2005 par George W. Bush pour 60 ans ; une Arabie saoudite principal partenaire de la « diplomatie économique » de Laurent Fabius et François Hollande.

Quant aux Frères musulmans, que Washington voulait mettre au pouvoir dans tous les pays arabes, comme réponse thermidorienne aux mal nommées « révolutions arabes », ils constituent – avec les wahhabismes saoudien et qatari – le deuxième vecteur du même Islam radical. Une autre question de portée historique se pose ici : pourquoi depuis Nasser, les administrations américaines successives – républicaines et démocrates – adorent-elles les Frères musulmans ? Parce que partout où il y a des Frères, les gamins font des allers et retours entre la mosquée et McDonald, partout où il y a des Frères, il n’y a ni syndicats, ni partis nationalistes, encore moins d’organisations de gauche, les Frères s’étant imposés comme de fidèles alliés de Wall Street, de la City et de Bruxelles dans la généralisation imposée d’une mondialisation néo-libérale, sauvage et broyeuse d’Etats-nations !

Quant à la mondialisation du terrorisme, nous demandons solennellement à Pierre Lellouche de remonter aux causes profondes auxquelles son ouvrage ne fait même pas allusion, à savoir les dysfonctionnements de nos propres sociétés : des zones d’extra-territorialité, de non-droit contrôlées par des gangs ou des structures contrôlées par des activistes salafistes et des Frères musulmans depuis des années, bien avant les révoltes de Clichy-sous-Bois (2005) ; des prisons où les frères Kouachi et Amedy Coulibaly (les auteurs des attentats de janvier 2015) peuvent entrer en contact suivi avec Jamel Beghal, un Algérien déchu de sa nationalité française qui a fait partie des cercles dirigeants de la Qaïda d’Oussama Ben Laden ; une école républicaine à la dérive qui ne transmet plus les valeurs de la République ; enfin, une presse parisienne qui fait aussi pleinement partie du problème en diffusant unilatéralement l’idéologie néo-conservatrice du « choc des civilisations »2.

Enfin, Pierre Lellouche fait sans cesse référence à Israël comme un « modèle de ripostes au terrorisme », sans même rappeler les raisons – très particulières et organiquement incomparables avec le contexte français – de la violence qui règne dans ce pays où l’armée occupe les Territoires palestiniens, encadre la construction de nouvelles colonies et de nouvelles annexions de terres, réprimant quotidiennement une population civile dont plus de la moitié vit sous le seuil de pauvreté, établi selon les critères objectifs des agences spécialisées des Nations unies.

Le 10 août 2016, prochetmoyen-orient.ch écrivait : Hervé Morin, taisez-vous ! Cet ancien ministre de la Défense venait d’écrire dans Le Figaro du 26 juillet 2016, qu’il « faut israéliser notre sécurité ». Nos trois remarques d’alors sont toujours actuelles : le terrorisme, dans sa forme, ses cibles et ses revendications correspond toujours à une géopolitique précise. Celle de la France est, heureusement bien différente du contexte israélo-arabe ; historiquement, Israël a initié le terrorisme moderne au Proche-Orient avant de l’ériger en politique d’Etat ; enfin, le bilan d’Hervé Morin à la tête du ministère de la Défense est très éloquent : une coupe de 50 000 postes dans nos forces armées et quelques autres facéties !

Après avoir dit qu’il « faut israéliser notre sécurité », Hervé Morin ne donnait guère de contenu concret à son slogan publicitaire. Mais quiconque a voyagé un tant soit peu dans les Territoires palestiniens occupés sait à quoi s’en tenir : innombrables check-points militaires, murs de séparation et blocs de béton partout, construction de colonies-forteresses sur la plupart des lignes de crête, multiplication des forces spéciales et des lois d’exception, armement des colons-civils et fascisation des esprits… un modèle, un rêve, un idéal !

En affirmant qu’il « ne faut pas hésiter à s’inspirer de ce qui a été fait dans les pays durement frappés par le terrorisme, je pense notamment à Israël », Hervé Morin faisait preuve d’une ignorance particulièrement crasse. En continuant à multiplier les colonies illégales et l’annexion pure et simple de territoires palestiniens, en détournant les nappes phréatiques de l’ensemble de la région, en rejetant ses égouts et eaux usés dans les villages et agglomérations palestiniennes, Tel-Aviv fabrique scientifiquement son terrorisme de toutes pièces.

L’auteur de ces lignes a vécu à Bethléem, à Ramallah et à Gaza avec, souvent, en plein été, un rationnement de trois heures d’eau par jour alors qu’à quelques centaines de mètres, derrière les murs grillagés des colonies, il voyait les colons plonger dans des piscines, arroser les pelouses et laver à grande eau des véhicules de toutes sortes. De l’autre côté du miroir, il a vu des femmes palestiniennes accoucher dans des voitures de fortune bloquées des heures durant à des barrages militaires israéliens, des agriculteurs palestiniens obligés de décharger leur cargaison de tomates qui seront contrôlées une à une par des vigiles à baffer et des travailleurs frontaliers refoulés sans motif… Qu’une telle population civile excédée par ces mesures d’occupation, de répression et d’humiliation quotidiennes puisse parfois recourir à la violence ne constitue certainement pas une surprise. Que des gosses sans avenir – qui vivent dans des prisons à ciel ouvert et dans les décharges publiques des agglomérations israéliennes avoisinantes – finissent par se révolter ne fait que répondre aux conditions de vie générées par le terrorisme d’Etat israélien, sciemment entretenu, scientifiquement géré pour justifier des lois d’exception liberticides, meurtrières et de nouvelles annexions de terres.

Par conséquent qu’on ne laisse pas n’importe quel « idiot utile » prétendre que les terroristes du Bataclan sont les mêmes que ceux qui osent attaquer à l’arme blanche des militaires et des colons israéliens armés jusqu’aux dents ! Le terrorisme que les autorités israéliennes fabriquent en toute connaissance de cause n’a ni les mêmes causes, ni les mêmes revendications que celui qui tue les promeneurs niçois et qui égorge des prêtres chrétiens ! Pourquoi les autorités israéliennes arment-elles et soignent-elles les blessés des groupes terroristes de Jabhat al-Nosra engagés sur le plateau du Golan ? Il est vrai que Laurent Fabius affirmait que les « p’tits gars de Nosra font du bon boulot… »

Autre exemple : quelques heures après les attentats parisiens du 13 novembre 2015, la chaine de Télévision France-24 sollicitait comme expert éclairé un officier israélien, qui venait dire aux Français toute sa compassion avant de délivrer sa connaissance des « terroristes », l’amalgame entre criminels de Saint-Denis et du XIème arrondissement de Paris et résistants palestiniens atteignait un sommet ! Dans une tribune intitulée « Médias : le devoir de vigilance »3, la directrice de l’American Jewish Committee (AJC), Simone Rodan-Benzaquen, écrit : « on se demande quelle inconscience peut encore aujourd’hui pousser des personnes censées informer à faire passer un terroriste qui décide délibérément d’assassiner des innocents pour une victime. Le terrorisme qui tue en Israël est pourtant le même que celui qui a tué à Paris, Bruxelles, Madrid, Londres ou Copenhague. L’idéologie jihadiste, et la négation des valeurs humaines, est la même lorsqu’elle frappe des civils israéliens ou des civils français ou belges » (sic).

Dans cette filiation des défenseurs éternels d’Israël, Pierre Lellouche fait constamment référence à l’historien Bernard Lewis, comme si – sans forcément remonter à Massignon ou Jacques Berque – les écoles orientalistes françaises ne comportait aucun auteur, aucune recherche, ni référence dignes d’être cités pour comprendre les menaces auxquelles notre pays doit aujourd’hui faire face. Mais qui est Bernard Lewis pour susciter à ce point l’admiration de Pierre Lellouche ?

Bernard Lewis est l’un des maîtres d’œuvre de l’école néo-conservatrice américaine, qui a fait florès en France, de cette orientation de la politique étrangère américaine dans le sens d’un internationalisme et d’un messianisme dit « démocratique », l’inventeur de l’expression « choc des civilisations ». Né en Grande Bretagne, Bernard Lewis a aujourd’hui acquis les nationalités américaine et israélienne. Outre ses activités académiques, il continue à défrayer régulièrement la chronique pour son inconditionnelle défense d’Israël, son apologie des interventions militaires occidentales et sa négation réitérée – oui négation ! – du génocide arménien pour laquelle il fut condamné en France, en vertu de l’article 1382 du Code civil pour « faute » et pour « avoir causé un dommage à autrui ». Belle référence, donc !

Enfin très logiquement sur le plan de notre politique étrangère, Pierre Lellouche ne peut pas sortir – là-aussi de son obsession pro-israélienne -, affirmant que « nous devons résister à une double illusion. La première est de croire qu’un renversement d’alliances, comme le proposent certains dans ma famille politique, serait la solution au problème. Passer de l’Amérique à la Russie, de l’Arabie à l’Iran. La deuxième illusion est de nous en remettre à une hypothétique “Europe puissance” pour pallier les failles de nos propres politiques en matière migratoire ou de sécurité nationale ».

La première « illusion », qui le fait défendre les intérêts d’Israël avant ceux de la France – même si non content d’en appeler à Bernard Lewis, il invoque souvent le général de Gaulle -, a amené Pierre Lellouche à être l’un des premiers responsables Républicains à lâcher François Fillon en rase campagne présidentielle. François Fillon est partisan d’une remise à plat de notre relation avec la Russie – puissance continentale dont les frontières sont distantes de seulement deux étapes du Tour de France de Paris – et d’une révision profonde de notre diplomatie proche et moyen-orientale, notamment en Syrie ! En dépit de ses démêlés judiciaires, le candidat Républicain commettait là un crime de lèse-majesté néo-conservatrice. Celui-ci constitue, sans doute, l’un des rouages de la machinerie destinée à l’empêcher de participer à l’épreuve du suffrage universel !

Quant à la deuxième « illusion » d’une Europe puissance, elle participe des choix idéologiques de Pierre Lellouche qui veulent nous faire croire qu’en dehors de l’OTAN, point de salut !

Paradoxalement, ce gros livre – qu’il faut lire -, s’achève par une étude très détaillée de la situation pathétique de nos armées. Sur ce sujet prioritaire, Pierre Lellouche décrit avec précision et compétence les chantiers à mettre en œuvre d’urgence pour que la France puisse continuer à assurer sa Défense et sa Sécurité, de manière indépendante, souveraine et libre. Ce n’est pas l’une des moindres contradictions de cet ouvrage, qui – on l’a compris -, présente néanmoins le grand mérite de soulever les grandes questions génétiquement liées au déclin et – espérons-le – à la prochaine renaissance de notre pays.

Richard Labévière
6 mars 2017

1 Pierre Lellouche : Une guerre sans fin. Editions du Cerf, janvier 2017.
2 Richard Labévière : Terrorisme, face cachée de la mondialisation. Editions Pierre-Guillaume de Roux, novembre 2016.
3 Le Figaro, 3 mai 1916.

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