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Russie : la lutte contre le tabagisme
comme instrument de destabilisation sociale
par Karine Bechet-Golovko

mardi 10 janvier 2017, par Comité Valmy


V. Skvortsova, ministre russe de la santé

Russie : la lutte contre le tabagisme
comme instrument de destabilisation sociale

L’une des mesures phares du Gouvernement russe en cette rentrée 2017 est la lutte contre le tabac. Ce qui n’est pas une nouveauté, mais il semblerait que le ministère de la santé ait, par un tour de magie regrettable, remplacé ses juristes par des idéologues pour proposer des mesures plus que révolutionnaires. Il est vrai que les révolutions sont proposées par les idéologues, pas par les juristes. Ainsi, toute personne née à partir du 1er janvier 2015, ne pourra plus jamais acheter de cigarettes, même lorsqu’elle sera adulte. Absurde ? Totalement. Illégal ? Absolument. Pourtant, très utile, sur le plan politique, si l’on veut recréer les conditions de la chute de l’Union soviétique.

La ministre de la santé, V. Skvortsova, dans le cadre du programme de lutte contre le tabagisme de l’OMC a mis en place une commission de "spécialistes" devant trouver les moyens de réduire la consommation de tabac en Russie. Le moyen trouvé est aussi ridicule qu’inefficace : toute parsonne née après le 1er janvier 2015 ne pourra plus acheter de cigarettes.

Pour comprendre cette mesure, il faut distinguer les aspects juridiques des composantes idéologiques de la démarche.

Une proposition illégale

Le principe d’égalité devant la loi, qui n’a pas encore été abrogé, impose de traiter toute personne appartenant à une même catégorie de manière identique - les adultes, les mineurs ... Il est tout à fait possible de déroger au principe d’égalité lorsque les individus se trouvent dans des situations de faits ou de droits différentes, mais une date de naissance, qui ne correspond pas à la majorité juridique, n’est pas constitutive de ce critère objectif.

Car imaginez ces gens, nés en 2015, qui vont avoir un jour 20 ans, 35 ans, 50 ans. Celui qui sera né le 31 décembre 2014 pourra acheter des cigarettes et celui né le 2 janvier 2015 ne pourra pas. Sur quel fondement ? Ce n’est plus de la légalité, c’est de l’arbitraire juridique. Et cela n’a plus rien à voir avec le droit.

Il semblerait que la ministre de la santé ait oublié de convoquer des juristes dans cette commission. A moins qu’ils n’aient dérangé et dans ce cas ce n’est plus un oubli.

Une croisade idéologique

Si cette démarche n’a aucun sens sur le plan juririque, elle s’explique parfaitement du point de vue idéologique. Même si, finalement, le combat mené n’a que peu de rapport avec la santé.

Interdire la cigarette et tendre vers une autorisation de l’herbe. Amusant. L’on reste toujours dans la déformation des combats. Le mariage n’est plus à la mode, c’est pourquoi l’on a créé le PACS, mais il faut absolument reconnaître le mariage homosexuel. Logique...

Ce qui est également significatif, c’est la position de la Russie, où certains groupes poussent à la radicalisation des mesures. Ce qui est déjà la cas lorsque l’on regarde la législation actuelle sur le tabac par rapport à la situation en France, par exemple.

Dans les aéroports internationaux, en général, vous avez des zones fumeurs en France. Elles ont été fermées dans les aéroports russes récemment. Sur les terrasses des cafés et des restaurants en France vous pouvez fumer, en été comme en hiver, les terrasses étant couvertes et chauffées selon les saisons. En Russie, les terrasses couvertes et chauffées sont considérées comme une salle, donc il est interdit d’y fumer. Et puisque le climat russe est diamétralement opposé au climat français, si en France fait froid deux semaines dans l’année en Russie vous pouvez utiliser les terrasses, avec couvertures, deux mois par an en moyenne, l’interdiction est beaucoup plus forte dans la réalité.

Soit, disons que l’OMC ne connait pas ces spécificités climatiques, ni sociales, ni culturelles et l’OMC non plus n’a pas de juristes. Soit. Mais le Gouvernement russe non plus ne les connait pas ? Car les effets attendus, finalement, sont assez intéressants.

Un impact politique particulièrement négatif

La question qui vient en premier à l’esprit est de savoir contre quoi est orienté cette lutte ? Le tabagisme ou le régime ?

La Russie des années 2010 n’avait rien à envier à l’Occident. Le mêmes restaurants, les mêmes magasins, les mêmes vêtements, malheureusement de plus en plus les mêmes comportement sociaux. Un ado était un ado, qu’il se trouve à Paris ou à Moscou. Avec sa dégaine, ses crises existentielles, sa tête à claque et puis ça passe. Les mêmes séries à la télé - Docteur House faisait aussi des ravages. Finalement, les habitants n’étaient plus "post-soviétiques", ils étaient russes. Comme il y a des allemands ou des français, qui ne sont "post" rien, mais simplement allemands ou français.

Avec la nouvelle législation anti-tabac, les gens qui voyagent, ceux qui sortent, voient à nouveau la différence. Entre cet Occident "libre" et la Russie où les contraintes sont plus fortes. A nouveau. L’on fume dans les aéroports internationaux, dans les hotels ils ferment les yeux, les terrasses sont accueillantes. Pas en Russie. "Plus en Russie" devrais-je dire.

Le manque est de retour. La contrainte dans la vie courante aussi. Ca, c’est déjà acquis.

Ce que propose la nouvelle conception du ministère de la santé c’est de recréer le marché noir et de renforcer la dissidence.<P/>

Le marché noir, car si quelqu’un a envie de fumer, l’interdiction ne l’arrêtera pas et il se trouvera toujours des "individus créatifs" pour mettre au point des circuits de vente parallèle, sans contrôle de qualité et avec des prix triplés.

La dissidence, car un sentiment d’injustice, sentiment fondé, va s’emparer des personnes nées en 2015. Pourquoi 2015 ? Tiens, pourquoi pas 2000 et faire entrer cette mesure à la prochaine présidentielle ? Ce serait un bon argument de campagne, s’il est tellement important d’interdire arbitrairement à certaines personnes de fumer, à moins qu’il ne faille pour l’instant que créer "l’ambiance" nécessaire.

Mais nécessaire à quoi ? Certainement pas à la lutte contre le tabagisme. Au mécontentement populaire ? Il faut recréer les conditions de la chute de l’URSS ? Le Gouvernement n’a vraiment rien d’autre à faire ? Surtout le ministère de la santé, ils n’ont pas de problème avec l’approvisionnement régulier en médicaments des pharmacies ? Avec la prise de rendez-vous chez les médecins - j’entends dans le système public gratuit, dans le service payant il n’y a pas de problème. L’accès à des soins de qualité est garanti dans toute la Russie maintenant ? Tout va donc tellement bien, que l’on peut s’attacher à violer la légalité au nom d’une idéologie que, officiellement, ou formellement, la Russie ne soutient pas.

Car finalement, le ministère russe de la santé utilise la lutte contre le tabagisme comme un instrument de destabilisation sociale. C’est un sujet qui touche, la moindre augmentation des prix est déjà sujet de débat national. Alors, cette interdiction, froide, irrationnelle, arbitraire, imaginons les réactions. A un tel niveau, il est difficile de croire qu’il ne s’agisse que d’incompétence.

Karine Bechet-Golovko
lundi 9 janvier 2017

Russie politics


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