COMITE VALMY

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La lettre de Léosthène, le 14 juillet 2010, n° 595/2010 - Cinquième année. Bihebdomadaire. Abonnement 350 euros.

Hillary Clinton dans la périphérie russe - par Hélène Nouaille

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dimanche 18 juillet 2010, par Comité Valmy



“ L’engagement américain dans le Caucase et en Asie centrale fut plus que discutable. Depuis l’effondrement de l’URSS en 1991, les Etats-Unis usèrent de figures de rhétorique, mais ils ne surent pas entreprendre une action à la fois raisonnée et concertée ” écrivait Fiona Hill en 2001. En effet, remarquait cette spécialiste de l’Eurasie à la Brookings Institution, “ le Caucase et l’Asie centrale ne (faisaient) pas partie, traditionnellement, des intérêts vitaux des Etats-Unis ”. La situation a évolué après 1991 avec “ l’émergence d’une quinzaine d’Etats indépendants et la découverte de gisements considérables de pétrole en mer Caspienne ” qui ont “ poussé l’administration Bush (père) et surtout Clinton à mettre en oeuvre une stratégie un tant soi peu élaborée ”. Ajoutons que Bill Clinton avait Zbigniew Bzrezinski comme conseiller, qui redéfinissait la nécessité d’un containment autour de la Russie (The Grand Chessboard, 1997).

Que reste-t-il aujourd’hui de cette stratégie et quel sens donner à la tournée d’Hillary Clinton, qui s’est rendue en Ukraine, en Géorgie, en Arménie et en Azerbaïdjan, avec escale en Pologne, du 1er au 5 juillet derniers ?

Les Russes ont assez peu apprécié, si l’on en croit Ria Novosti, cette incursion dans une “zone d’intérêts privilégiés” de Moscou. Bien sûr, explique Andreï Fediachine, “ en Europe de l’Est et dans le Sud du Caucase, on estime depuis un certain temps que l’administration de Barack Obama « a oublié » ses partenaires de l’Est en préférant développer ses relations avec la Russie et la Chine (...). Ainsi, la Secrétaire d’État s’est rendue en « zone d’intérêts privilégiés » de la Russie afin d’y « ramener les États-Unis », dont la présence, sous l’administration de George W. Bush, avait été si significative que, par exemple, la Géorgie n’avait pas eu peur de provoquer une guerre dans le Caucase ”. Pourtant, de fait, Barack Obama a bien parlé de remise à zéro (3) des relations avec Moscou après la forte poussée de l’administration Bush dans la périphérie russe (révolutions colorées en Ukraine, dans le Caucase et en Asie centrale).

La coopération de la Russie pour les besoins logistiques des armées engagées en Afghanistan était devenue prioritaire. Comme l’était l’appui de Moscou dans les négociations avec l’Iran. Or, remarque l’ancien ambassadeur M. K. Bhadrakumar pour Asia Times (4), “ la capacité de Moscou à influencer l’Iran a fortement décliné avec le spectaculaire refroidissement les liens russo-iraniens. Washington pourrait ne plus considérer désormais comme utile la position de Moscou sur la question nucléaire iranienne ”. Ce sont effectivement la Turquie et le Brésil qui ont critiqué les dernières sanctions prises contre l’Iran quand les Etats-Unis ont obtenu un relatif alignement de Moscou. “ Or l’Iran était un enjeu majeur dans la perspective de cette remise à zéro ”. D’autres enjeux reviennent donc au premier plan pour les Etats-Unis, enjeux anciens et nouveaux – guerre en Afghanistan oblige, entre autres aspects, depuis 2001.

Des enjeux anciens d’abord, si l’on veut bien prendre un peu de recul. Si les Etats-Unis n’ont pas eu “ d’intérêt national vital dans le Caucase et en Asie centrale ” avant les années 90, nous dit encore Fiona Hill (1), “ la redécouverte des ressources énergétiques de la mer Caspienne ” a changé la donne. “ Ce n’est qu’après la signature des grands contrats entre les compagnies pétrolières américaines et les gouvernements du Kazakhstan et de l’Azerbaïdjan, en 1993-1994, que la région commença vraiment à apparaître sur les écrans radars du public américain. Les Etats-Unis se mirent alors à considérer les ressources de la mer Caspienne comme l’une des rares possibilités de diversifier l’approvisionnement énergétique mondial hors du Moyen-Orient ”. On se souvient que dans un premier temps, les sollicitations de Washington ont été très bien accueillies par les pays nouvellement indépendants (ouverture de bases militaires, aides financières américaines etc).

Jusqu’en 2003 et l’invasion de l’Irak. Prudemment, les plus enthousiastes (l’Azerbaïdjan par exemple) rééquilibrent leurs relations, certains (l’Arménie) se retournant même vers leurs attaches russes traditionnelles, l’Asie centrale riche en énergie (Kazakhstan) n’étant pas de surcroît insensible aux avances chinoises. Et puis, ajoute Fiona Hill, la méconnaissance américaine de la région a nui aux intérêts de Washington. La première erreur “ fut de considérer que le Caucase et l’Asie centrale formaient un tout et ce malgré les profondes différences historiques, politiques et culturelles entre les Etats qui le composent. La seconde fut de ne pas prendre conscience des intérêts historiques des puissants voisins (...). Le Caucase et l’Asie centrale constituent pour la Russie, la Turquie et l’Iran une zone frontalière stratégique ”. Aujourd’hui, nous pouvons ajouter les intérêts de la Chine, très présente en Asie centrale (5).

Défaut de perspective qui a eu pour effet, au fil des années, de déconcerter les pays concernés et de rendre moins aisée la mainmise américaine sur les ressources énergétiques. Ainsi en matière d’hydrocarbures le projet de pipeline Nabucco, destiné à contourner la Russie depuis les champs riches de la Caspienne (avec l’Azerbaïdjan comme pays clef) peine-t-il à trouver des financements quand son concurrent russe South Stream est en bonne voie (Moscou a par ailleurs offert à l’Azerbaïdjan d’acquérir tout son gaz naturel au prix européen). Le soutien imprudent de George Bush au très remuant président géorgien Mikhaïl Saakashvili, que les Russes soupçonnent d’avoir apporté son aide à la rébellion islamique tchétchène, a conduit à l’irruption d’une guerre brève en août 2008 – et à l’affirmation de la présence russe sur sa frontière sud (Abkhazie, Ossétie du Sud) sans que Washington ne se trouve en position de répliquer.

En Asie centrale, qui reste un lieu d’affrontement entre grandes puissances (au 19ème siècle entre la Russie impériale et l’empire britannique, lutte d’influence décrite comme le Grand Jeu par Kipling en 1901), le nouvel enjeu pour les Etats-Unis est double : logistique à court terme (la base de Manas, au Kirghizistan, est essentielle à l’approvisionnement des troupes en Afghanistan) et stratégique puisqu’il s’agit de contrer la double emprise russe et chinoise sur la région. Patrick Dombrowsky, fondateur et directeur du centre européen sur l’Asie médiane souligne, pour la lettre confidentielle Asie 21 (5), l’activité “ inédite ” de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) autour de son sommet annuel, tenu mi juin à Tachkent (Ouzbékistan). “ Les rencontres se multiplient, notamment autour de la Russie et de la Chine, autour desquelles est évoqué pour l’OCS un rôle plus ambitieux que celui qui est le sien depuis sa création, en 2001 ”.

Certes, ajoute-t-il “ l’organisation ne regroupe stricto sensu que six membres : Chine, Russie et quatre “petits” Etats centrasiatiques (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan et Tadjikistan). Cependant, avec des statuts différents, 23 autres Etats asiatiques sont désormais associés aux activités de l’OCS. Cet ensemble de 29 partenaires, qui s’étend de la Biélorussie et de l’Iran au Kamtchatka, couvre la quasi-totalité du continent asiatique ”. Notant la création d’un premier forum en 2001 “ en même temps que l’irruption des Etats-Unis au coeur de la géopolitique asiatique par leur intervention en Afghanistan ”, il relève l’efficacité de l’outil pour limiter les ambitions américaines aux yeux des puissances asiatiques. Si, dit-il encore, l’effervescence actuelle n’est pas “ conjoncturelle ”, elle pourrait être “ le signe d’une volonté des puissances asiatiques (Russie, Chine mais aussi Inde et Asie du Sud-Est) de voir se développer un partenariat continental échappant à l’emprise occidentale sur le paysage international actuel ”.

Dans ce contexte – et en tenant compte, en Europe, du rapprochement nouveau entre la Pologne et la Russie – comment faut-il comprendre la tournée d’Hillary Clinton dans la périphérie russe ? Si elle a réaffirmé d’anciennes promesses de soutien américain partout et reparlé anti-missiles en Pologne, elle a, écrit Andreï Fediachine (2)“ constamment fait remarquer que bien que Moscou et Washington fassent un « redémarrage », cela ne signifiait pas que durant cette phase ils devaient penser « à l’unisson » sur tous les problèmes sans exception, ce qui devait encourager tous les opposants au redémarrage entre les États-Unis et la Russie sans exception sans, toutefois, aucun engagement concret ”. Ce qui fait dire à notre confrère américain George Friedman (Stratfor) que si elle n’a pas apporté “ de contribution substantielle, la visite de la secrétaire d’Etat était toutefois symbolique ”. Et, ajoutent les deux analystes russe et américain, qu’elle renouvelait les bases d’un projet plus précis.

“ En fait, Hillary Clinton avait des objectifs plus importants dans le Caucase que l’expression symbolique du soutien à Mikhaïl Saakashvili. La plus importante des visites a plutôt été celle faite à l’Azerbaïdjan avec la rencontre du président Ilkham Aliev. En tenant compte de tous les problèmes pakistanais, c’est l’Azerbaïdjan qui devient l’une des zones de transit les plus importantes pour l’approvisionnement des forces armées américaines et des forces de l’alliance en Afghanistan” explique Fediachine. “ Depuis le début de l’invasion en 2001, les avions de transport américains ont effectué des dizaines de milliers d’escales en Azerbaïdjan. Le Pentagone utilise également les ports et les communications ferroviaires d’Azerbaïdjan pour l’approvisionnement des forces armées ”. De plus, ajoute George Friedman “ si nous regardons une carte, nous voyons que l’Azerbaïdjan borde à la fois la Russie et l’Iran. Cette seule position stratégique est un atout majeur pour les Etats-Unis. Ajoutez le pétrole de Bakou et l’investissement des compagnies américaines et l’Azerbaïdjan devient plus attractif encore ”.

Faut-il voir ici l’amorce d’une stratégie américaine “ raisonnée et concertée ” ? Déjà en 2001, Fiona Hill écrivait dans sa conclusion que “ les Etats de la région doivent tirer aujourd’hui les leçons d’une décennie d’incohérence américaine. La plus importante est sans doute qu’ils doivent se laisser guider par leur propres intérêts (...) - et non (par les) priorités politiques, économiques et de sécurité des Etats-Unis ”. Ni, ajoute-t-elle, par les priorités d’aucune autre puissance. On peut entendre cet appel à la sagesse. Sur le terrain cependant, les choses ont été et sont différentes parce que les enjeux énergétiques, politiques, militaires sont considérables, du Moyen-Orient à la banlieue chinoise – c’est un nouveau Grand Jeu qui se met en place, plutôt qu’une promesse de paix dans une région compliquée par les disparités ethniques, religieuses, les incertitudes politiques, la méfiance quand ce ne sont pas les conflits (statut du Nagorno-Karabakh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan (6) par exemple) entre voisins.

La constante est la volonté américaine de promouvoir ses intérêts et c’est cela qu’Hillary Clinton est venue dire, en prenant le risque d’agacer considérablement Moscou dont la valeur stratégique paraît moindre qu’elle ne l’a été aux yeux de Washington. Pour l’heure.

Hélène Nouaille

Cartes :

Caucase et Asie centrale :

Tracés en projet de Nabucco et de South Stream :

La Géorgie et ses régions autonomes (Abkhazie, Ossétie du Sud) :

Le Nagorno-Karabakh :

Notes :

(1) Fiona Hill, Hill Fiona, Neal Mercedes. Une stratégie incertaine : la politique des Etats-Unis dans le Caucase et en Asie centrale depuis 1991. In : Politique étrangère N°1 - 2001 - 66e année pp. 95-108.

(2) Ria Novosti, le 6 juillet 2010, Andreï Fediachine, Hillary Clinton en “zone d’intérêts privilégiés” de la Russie

(3) Voir Léosthène n°502/2009 Sommet USA Russie, oui et non à la fois (accès libre)

(4) Asia Times, le 10 juillet 2010, M K Bhadrakumar, US Russia reset on the skids

(5) Lettre confidentielle Asie 21 n° 29 mai 2010, Patrick Dombrowsky, Quel rôle pour l’Organisation de coopération de Shanghai (sur abonnement)

(6) Arménie News, le 12 juillet 2010, Le statut du Nagorno-Karabakh est le problème clef pour l’Arménie

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289. Directeur de la publication : Gérald Loreau (gerald.loreau@neuf.fr) Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr) Copyright©2010. La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés.


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