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A QUOI SERT LA SEMAINE DES AMBASSADEURS ?
par Guillaume Berlat

Semaine des ambassadeurs 2016 de la France vassalisée. (29 août- 2 septembre)

mardi 30 août 2016, par Comité Valmy


A QUOI SERT LA SEMAINE DES AMBASSADEURS ?

« La diplomatie, c’est la science de ceux qui n’en ont aucune et qui sont profonds par leur vide » (Honoré de Balzac). Une fois encore, l’histoire de la diplomatie en ce début de XXIe siècle ne serait-elle qu’un éternel recommencement ? Les Cassandre seraient tentés de le croire à la lecture du programme de la « semaine des ambassadeurs 2016 » (diffusée urbi et orbi sur le site officiel du ministère des Affaires étrangères dans la moiteur de l’été). Si l’on en croit ce même site, cette rencontre traditionnelle doit être le temps fort de la rentrée internationale pour les chefs de mission diplomatique français en tant que feuille de route avant qu’ils ne rejoignent leur pays de résidence dûment instruits au début du mois de septembre.

Cette « semaine des ambassadeurs » (terminologie choisie par Laurent Fabius pour se substituer en 2015 à celle de « conférence des ambassadeurs » adoptée depuis 1993 par l’un de ses prédécesseurs, Alain Juppé) l’est-elle toujours à la lumière des sujets traités et de la méthodologie suivie en 2016 comme l’affirme la vulgate et la doxa ambiante dans les dîners en ville ? La réponse à cette question n’est pas facile. Pour tenter d’y répondre avec un minimum d’objectivité, un retour sur le passé s’impose pour mieux appréhender la pratique actuelle et envisager l’avenir de cette rencontre dans la décennie future.

LA CONFÉRENCE DES AMBASSADEURS
OU UN BÉBÉ JUPPÉ

La mise en place d’une rencontre annuelle, comme la conférence des ambassadeurs, représente une novation dont il ne faut pas négliger l’importance dans un milieu où le conformisme est de rigueur. Avec le temps, un effet d’usure affecte la solidité de l’édifice.

Un effet de nouveauté patent : se concentrer sur l’essentiel

Rendons à César ce qui appartient à César ! C’est à Alain Juppé que revient l’immense privilège d’inventer le concept de conférence des ambassadeurs en 1993 alors qu’il est ministre des Affaires étrangères. L’idée est simple : réunir une fois par an, à la fin de l’été avant leur retour aux quatre coins du monde, tous les ambassadeurs pour les instruire de la doctrine officielle (grâce au discours programme du président de la République) et les conduire à échanger sur les problématiques politiques et administratives auxquelles ils sont confrontés au quotidien (autour du ministre des Affaires étrangères, des services de l’administration centrale, d’autres ministres en fonction de l’actualité, d’experts français et étrangers…).

Au départ, du moins et dans la limite d’un certain politiquement correct, les discussions sont relativement libres de ton. Le concept est bien reçu par la corporation diplomatique qui décèle dans cet exercice une marque de considération pour une profession si décriée. Consécration que l’on pourrait comparer à la fête de la musique de Jack Lang, le concept s’exporte spontanément dans d’autres États qui convient parfois le chef de la diplomatie française à partager leurs débats. La France rend également la pareille en invitant des ministres étrangers à se rendre à Paris pour goûter à la saveur de la diplomatie française (allemand assez régulièrement). En un mot comme en cent, tout va très bien Madame la Marquise…

Un effet d’usure manifeste : se creuser les méninges

Il en va de ces conférences comme des vieux couples. La routine fait place aux élans du cœur. La liturgie fait place à la foi. Au fil du temps, ces conférences des ambassadeurs se transforment en exercices convenus au cours desquels la langue de bois fait merveille (le politiquement correct est au zénith) et la prudence Norpois est la règle (la litote fait florès). Iconoclastes et autres non-conformistes s’abstenir sous peine d’excommunication, pourrait-on dire ! Il est vrai que tous les ministres des Affaires étrangères qui se succèdent au 37 quai d’Orsay n’ont ni le charisme d’Alain Juppé, ni l’autorité d’Hubert Védrine. Certains sont manifestement à contre-emploi. Entretenir la flamme en évoluant entre tradition et modernité n’est pas toujours chose aisée.

Bon an, mal an, le navire suit son petit bonhomme de chemin même si ces rencontres ne sont plus à la hauteur des espoirs qui avait placé son fondateur, Alain Juppé au départ. La tentation de céder aux modes du moment conjuguée à la machine à com dénaturent lentement mais sûrement l’exercice. L’important n’est plus le savoir-faire des diplomates au service de la France mais le faire-savoir des communicants au service des gouvernants. Le passage de Laurent Fabius au Quai d’Orsay (2012-2016) porte le coup de grâce à l’exercice transformée en une machine médiatique destiner à célébrer les faits d’arme du ministre et à vanter tous ses gadgets qui sont autant de pétards diplomatiques : diplomatie économique, gastronomique, sportive, médiatique, scientifique…

Il revient au nouveau ministre des Affaires étrangères, ex-premier ministre lui aussi, Jean-Marc Ayrault1 de reprendre le pâle flambeau avec modestie mais en assumant loyalement l’héritage encombrant de son prédécesseur.

LA SEMAINE DES AMBASSADEURS
OU UN LEGS FABIUS

L’arrivée de Laurent Fabius derrière le bureau de Vergennes marque le temps des réformes radicales… le plus souvent cosmétiques. Désormais, la semaine des ambassadeurs remplace la conférence des ambassadeurs. Le cru 2016 est marqué au sceau de l’ambition et de l’innovation.

Un programme ambitieux : traiter de tout et de rien

Il suffit de se rendre sur le site www.diplomatie.gouv.fr pour découvrir le programme de la première cuvée Jean-Marc Ayraultde la semaine des ambassadeurs 2016 (29 août- 2 septembre au centre de conférences ministériel) sur le thème « Sécurité, territoires et Europe ».

Les travaux de nos excellences Ferrero Rocher s’organisent autour des cinq journées suivantes : (1) Journée ambassadeurs-entreprises (le dada fabusien de la diplomatie économique2 où l’on pratique le « speed dating », en français dans le texte) ; (2) Journée grand public (le mantra de la diplomatie du spectacle et du voyeurisme) ; (3) Journée diplomatie et territoire (un autre obsession fabusienne tendant à expédier les ambassadeurs au placard dans les régions) ; (4) Journée Europe (la nuit des morts vivants au moment où l’Union européenne est un eunuque politique et est en voie de désintégration) et (5) Journée MAEDI 21 (le partage des dépouilles ou comment gérer la pénurie d’ETP et de crédits grâce à l’évaluation par la délation ?).

Nous apprenons que « chaque jour, une thématique en prise avec les priorités de politique étrangère et les débats actuels de la société française sera ainsi traitée en profondeur au cours de sessions de travail et/ou de séquences publiques, durant lesquelles les ambassadeurs français s’entretiendront, échangeront et débattront avec des intervenants extérieurs, experts, élus ou encore représentants de la société civile ou du secteur privé ». La formulation est jolie mais elle ne doit pas faire illusion. Cette discussion est purement théorique. Elle n’a aucune portée pratique et n’est qu’une pure perte de temps au moment où « nous sommes entrés dans une phase tragique de notre histoire, émaillée d’attentats terroristes islamistes, d’une crise des réfugiés et d’un risque de dislocation de l’Europe »3. Y-a-t-il adéquation entre le monde réel et cette semaine ?

Une innovation majeure : amuser le bon peuple

Comme pour les récoltes de vin, chaque cru amène ses nouvelles saveurs, ses nouveaux parfums, ses nouveaux arômes. Que nous annonce-t-on pour nous mettre les papilles diplomatiques en éveil ?

Une innovation majeure pour reprendre les termes exacts de l’annonce faite au bon peuple de France. Les internautes pourront cette année participer aux travaux et échanger avec les ambassadeurs et les personnalités invitées tout au long de la semaine grâce à un stand numérique et audio-visuel dédié ("Social room", en français dans le texte) : débats en direct, témoignages, présentations des coulisses et interviews seront ainsi proposés sur les réseaux sociaux pour permettre un maximum d’interactivité sur l’ensemble des sujets abordés par et avec les ambassadeurs lors des sessions de travail. La diplomatie se fait désormais au grand jour sur la toile sans la moindre retenue… mais surtout sans le moindre contenu.

Mais, ce n’est pas tout ! Des ambassadeurs se prêteront au jeu de « confidences », au cours desquelles ils échangeront avec le public sur des anecdotes de leur vie professionnelle. Jean-Marc Ayrault et Lilian Thuram présideront le jury de la finale du concours d’éloquence « Si j’étais ministre des Affaires étrangères… », concours offrant à 5 jeunes finalistes d’une compétition menée pendant l’été l’opportunité de présenter aux ambassadeurs leurs idées et convictions de ce que doit être la diplomatie française en 2016. On se croirait dans une émission de télé-réalité. A la lecture, on reste confondu tant la confusion des genres est à son apogée entre ce que devrait être la diplomatie (discrète et efficace) et ce qu’elle devient (« bling-bling » et inefficace).

Comme dans toute entreprise humaine qui se prolonge dans la durée, l’action doit être régulièrement accompagnée d’une phase d’introspection sans tabou ; de réflexion critique, ce qu’en langage militaire on désigne sous le vocable de « retex » pour retour d’expérience.

OÙ VA LA SEMAINE DES AMBASSADEURS ?

Même si l’exercice d’introspection est douloureux, il est nécessaire et indispensable pour l’avenir de la diplomatie française au XXIe siècle. Le plus commode n’est-il pas de partir du constat de ce qu’est la semaine des ambassadeurs aujourd’hui pour imaginer ce qu’elle pourrait être demain ?

Ce qu’elle est aujourd’hui : déficit de rigueur et de réflexion

Notre questionnement doit concerner autant la méthodologie retenue par les organisateurs de cette « semaine des ambassadeurs » que sa substance, c’est qui est primordial si ce n’est vital dans le monde du début du XXIe siècle.

En termes de méthodologie, nous observons un déficit patent de rigueur. A y réfléchir de plus près, l’observateur, un tant soit peu averti de ce genre de conférences, a la nette impression que ce programme relève plus de la machine à com que de l’exercice diplomatique au sens noble du terme. Il importe de communiquer jour et nuit, 365 sur 365. Communiquer sur quoi ? Nul ne le sait véritablement. « La réalité n’est plus circonscrite au réel : le virtuel en est l’une des modalités »4. La frontière de la virtualité et de la réalité, du faux et du vrai, est désormais aboli. Que nous sert-on comme sornettes sur la situation en Syrie, sur la défaite de l’EIIL… ! L’époque est au panurgisme médiatique : répéter sans remettre en question. Comme le souligne Hannah Arendt : « les hommes qui ne pensent pas sont comme des somnambules ». La diplomatie de la communication n’était-elle pas l’alpha et l’oméga de la diplomatie de l’illustrissime Laurent Fabius ?

En termes de substance, nous constatons un déficit chronique de réflexion, obsédés que les décideurs sont par le temps médiatique. Les trois thématiques qui se rapprochent plus ou moins de l’actualité internationale (diplomatie et migrations, religions et lutte contre le terrorisme) sont traitées de manière éparse et non appréhendées de façon globale au cours de trois table-ronde. N’aurait-il pas fallu élargir la focale au diagnostic du monde et aux remèdes envisageables au lieu de faire un découpage artificiel sans pertinence stratégique ? N’aurait-il pas fallu mettre en rapport les défis posés et les réponses possibles d’une diplomatie à l’influence déclinant ? Ne persévère-t-on pas à appliquer avec une constance qui mérite louange des schémas intellectuels du passé (XXe siècle) à la réalité d’aujourd’hui (XXIe siècle) ? La diplomatie française n’est pas affaiblie par son passé. Elle est malade de son avenir.

Ce qu’elle pourrait être demain : une nécessité de fermeture et d’ouverture

Aujourd’hui, l’exercice tourne à vide et ne débouche que sur quelques bons mots du président ou de son ministre des Affaires étrangères. Il importe de remettre le train sur de bons rails en adoptant une démarche à fronts renversés

Une semaine fermée aux médias et à la société civile. Débattre aujourd’hui, y compris et surtout dans un monde aussi imprévisible, s’affirme bien entendu comme une nécessité vitale pour la crédibilité de cette rencontre annuelle des ambassadeurs. Oui, mais débattre portes fermées pour faire en sorte que la parole redevienne libérée et libre. Comme se plaisait à le répéter un ambassadeur de France dignitaire, les diplomates ne sont pas des animaux de foire que les politiques montrent au peuple pour l’amuser. Les médias et la société civile n’ont pas leur place dans cet exercice. Il appartient au ministre ou/et à ses communicants de dresser un bilan stratégique et prospectif à l’issue des travaux. Ni plus, ni moins ! La diplomatie est avant tout affaire de discrétion. Pourquoi ne pas imaginer que ce soient les ambassadeurs qui donnent leur vision du monde plutôt que les décideurs, qui n’en ont qu’une vision biaisée, les éclairent ?

Une semaine ouverte sur le monde et sur l’avenir. Une fois encore, il nous faut revenir sur le cœur du métier de diplomate aujourd’hui consacré à tenir des blogs et à tweeter de façon compulsive5. « Le rôle du diplomate est d’accourir avec un seau partout où le feu menace » (Metternich). N’est-ce justement pas le cas aujourd’hui où le feu est à la maison ? En associant la communauté du renseignement aux travaux, la principale tâche consisterait à disposer d’un état des lieux le plus pertinent possible pour adapter notre réponse aux nouveaux défis. On mesure les dérives de notre politique au Proche et Moyen-Orient fondée sur des idées simplistes sur l’Orient compliqué. « Il faut que le diplomate ait de l’avenir dans ses vues » disait Talleyrand. C’est bien ce qui fait le plus défaut à notre diplomatie qui navigue à vue sans cap ni boussole tel un bateau ivre. La prospective doit devenir le mantra de notre action extérieure et non un axe secondaire

LA CONFÉRENCE S’AMUSE

« La supériorité des diplomates, c’est d’être borné et de le savoir. Ils ne visent que des objectifs limités dans le champ du possible » nous enseignait en 1926 un diplomate le Comte de Saint-Aulaire. Pour vaincre la « polycrise » (économique, financière, sociale, sécuritaire, institutionnelle, migratoire, environnementale, morale…) que le monde traverse, il ne faut pas des mesures, des coups de menton, des coups médiatiques, des évènements artificiels…, il faut une politique étrangère digne de ce nom avec un cap pérenne qui se décline au quotidien à travers une diplomatie robuste.

Pense-t-on sérieusement que c’est avec ce genre de production, à gros budget en période de disette, que la diplomatie française sortira grandie de ces « happenings » ? La réponse est dans la question. Mais nous constatons que nos dirigeants, dans le domaine des relations internationales comme dans beaucoup d’autres, ne font pas de politique, ils en vivent6. Il faut en finir avec cette candeur rafraichissante qui caractérise leur analyse du monde des bisounours. En dernière analyse, la seule question qui vaille de se poser est de savoir à quoi sert cette semaine des ambassadeurs ?

Guillaume Berlat
22 août 2016

Proche&Moyen-Orient.ch
Observatoire Géostratégique

*

1 Sarah Daniel/Frédéric Stucin, Jean-Marc Ayrault diplomate « normal », Grands Formats /Diplomatie, L’Obs, 11 août 2016, pp. 32 à 35.
2 Pour mémoire, les plus gros contrats décrochés par des industriels français au cours des derniers mois l’ont été presque exclusivement dans le domaine de l’armement sous la férule du très discret, mais non moins efficace, ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Le Quai d’Orsay et ses ambassadeurs n’ont joué qu’un rôle marginal, si ce n’est nul dans les négociations. CQFD !
3 Hervé Mariton, Rétablissons le droit du sang pour devenir français, Le Monde, 5 août 2016, p. 23.
4 Yann Moix, L’État islamique comme état mental, Le Monde, 31 juillet 2016, p. 27.
5 Soazig Le Nevé, Les ambassadeurs s’essaient aux clics diplomatiques, www.acteurspublics.fr , 20 juillet 2016.
6 Joseph Macé-Scaron, Les mains pleines, Marianne, 12-18 août 2016, p .6.


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