COMITE VALMY

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Les Prophéties des Écrivains Soviétiques.
Alexandre Evdokimov

lundi 15 juin 2015, par Comité Valmy


Les Prophéties des Écrivains Soviétiques.

Ce texte, publié le 7 juin 2015 sur le site du journal Svobodnaia Pressa nous propose le regard acéré d’un intellectuel russe, Alexandre Evdokimov, Conseiller principal à l’Institut de Littérature Mondiale, dépendant de l’Académie des Sciences de Russie, sur les écrivains de l’époque soviétique. Il ébauche la fonction sociale très particulière que remplissent les grands écrivain dans la société russe, souligne la pertinence visionnaire des écrivains soviétiques en termes de perception des forces à l’œuvre dans leur environnement politique économique, social et culturel, et finalement il propose d’utiliser cette dimension visionnaire comme un outil de lecture de la société de Russie et du Monde russe tels qu’ils vivent aujourd’hui, des décennies après que ces textes eussent été écrits.

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Comme on le sait, en Russie les écrivains sont plus que des écrivains. Des hommes de lettres célèbres, des écrivains-cultes, ou simplement des maîtres, il en est beaucoup. D’une certaine manière, jadis comme aujourd’hui, ils ont toujours été considérés comme des justes, des maîtres de sagesse, et même des prophètes.

Aucune de ces appellations ne semble exagérée lorsqu’on les applique aux grands écrivains russes et soviétiques. Dans leurs œuvres et leur production épistolaire, ils prophétisèrent l’un la résistance non-violente au mal, un autre, la gifle au goût du public, un autre encore la construction de Dieu, un suivant, le réalisme socialiste, un dernier enfin, un peu de tout cela. Les plus grands représentants de nos belles-lettres s’efforcèrent d’être des enseignants, de « dire la vérité à l’empereur à travers un sourire ». Ils se considéraient comme les intermédiaires entre le peuple, ceux qui détiennent le pouvoir et « la foule assoiffée qui se presse autour du trône ». Ils n’y parvinrent pas tous, ni toujours, mais tous les plus grands s’y efforcèrent. Venaient des moments où tsars et secrétaires généraux eux-mêmes écoutaient la voix des hommes de lettres. Ceux-ci tâchaient d’être les « ingénieurs de l’âme des hommes », d’anticiper l’avenir, de proposer des recommandations en fonction de ce qui allait pouvoir survenir dans un avenir proche, ou éloigné de nombreuses décennies. Et il faut reconnaître que certaines de ces prédictions s’avérèrent fiables, en tous cas, pas moins que celles de Nostradamus. Nous examinerons ici la pertinence propre à quelques-uns des plus importants brasseurs d’idées de l’époque soviétique.

Gorki, contre les libéraux « mécaniques ».

Les querelles autour de Gorki commencèrent alors qu’il était encore en vie, et elles se prolongent jusqu’à ce jour. Plutôt que de querelles, il s’agirait de tentatives de prouver qu’il s’en tenait réellement aux positions qu’il développait dans ses livres et articles. On essaie de lui coller soit un anticommunisme qui ne fut jamais sien, soit une servilité vis-à-vis du pouvoir, que jamais il ne put souffrir. Il était fondamentalement opposé au pouvoir impérial et fut loin de s’accorder en tous points avec les dirigeants bolcheviques. Sa constance inébranlable se fondait sur la compréhension de ce que seule la voie du développement socialiste convenait à notre pays. Jamais il n’accepta de l’amoindrir en l’engonçant dans les ornières frayées par le philistinisme petit-bourgeois qu’il détestait depuis son enfance. En fait, tout ce qu’il écrivit dans les années ’30 avait pour objectif de prouver qu’en Russie, il n’y avait pas d’alternative au socialisme.

Ses articles « Aux Citoyens mécaniques » sont très caractéristiques à cet égard. Il y entreprend de formuler des réponses à ceux qui étaient de virulents opposants au pouvoir Soviétique, ceux qui voulaient vivre dans un système au sein duquel ils auraient joui du droit d’exploiter autrui, ceux pour lesquels la propriété privée est une vache sacrée. Gorki les appelle les « citoyens mécaniques », car ils n’apprécient pas l’État dans lequel ils vivent. Aujourd’hui, on les appelle les libéraux. Voici ce qu’écrivait le premier écrivain prolétarien à leur sujet : « Vous, citoyens, êtes des gens affublés d’un défaut organique, une sorte de tache sombre dans le cerveau. Cette tache possède la faculté d’attirer à elle et ensuite de refléter exclusivement les phénomènes, faits et pensées à caractère négatif. Dans votre cerveau un processus de pourrissement, de décomposition des impressions est continuellement à l’œuvre.
Évidemment, cette déformation est apparue dans le terreau d’une mentalité de classe, dans le terreau de l’aspiration parasitaire à exercer le pouvoir sur les gens, à vivre en suçant la sève vitale des autres à la tranquillité personnelle, à la prospérité et au bien-être ».

Ceux qui considèrent que l’individu est supérieur à l’État, il les nommes les « individualistes ennemis du peuple au travail ». En 1928, il estime toutefois, qu’il est possible de convaincre les antisoviétiques de changer d’avis. Mais deux ans plus tard, en 1930, lorsque la situation internationale se dégrada dramatiquement, alors qu’une véritable croisade était déclenchée contre l’URSS et que les médias bourgeois se gargarisaient sur tous les tons, Gorki durcit sa position. Il écrivit alors son article légendaire « Si l’ennemi ne se rend pas, on l’extermine » (selon la version des « Izvestias ». Celle de la « Pravda » utilisait le verbe supprimer). Dès ce moment, et jusqu’à nos jours, les libéraux vouèrent Alekseï Maximovitch aux gémonies, voyant dans cet article la justification de ce qu’ils considéraient comme une répression infondée. Toutefois, Alekseï Maximovitch ne souhaitait pas sévir vis-à-vis des dissidents, mais bien appeler le peuple soviétique à la vigilance devant l’imminence de l’attaque de l’Occident. Et il était naturellement indigné par l’existence dans le pays d’une cinquième colonne qui ne pourrait que se réjouir de l’invasion ennemie. Les Archives Gorki conservent de nombreuses lettres dont les auteurs ne font pas mystère de leur haine envers tout ce qui était soviétique et socialiste. Dans cette situation, le premier écrivain prolétarien appelle a garder au sec la poudre à canon : « Nous vivons dans une situation de guerre permanente avec la bourgeoisie mondiale toute entière. La classe laborieuse est dès lors obligée de se préparer activement à se défendre, à sauvegarder son rôle historique et à préserver tout ce qu’elle est déjà parvenue à créer pour elle-même et pour l’édification des prolétaires de tous pays ». Ce que ne pouvait deviner Alekseï Maximovitch, c’est que les adversaires de notre pays, ceux de l’intérieur et ceux de l’extérieur, allaient non seulement parvenir à se mettre en travers de la voie de la construction du socialisme et démembrer le pays, mais ensuite continuer à exercer la pression, par la menace d’une guerre. Des sanctions sont aujourd’hui imposées à notre pays par notre vieil ennemi, celui que Gorki a décrit avec précision dans un article qui suscite particulièrement l’ire de nombreux libéraux : « Le Capital européen. Contre le travail créatif de l’Union des Soviets ».

Platonov, contre le pharisaïsme et le fascisme.

L’évolution de l’attitude envers l’écrivain-combattant original de Voronej adopte l’aspect d’une courbe sinusoïdale. C’est juste si on ne le porta aux nues pour ensuite l’oublier soudainement et ne plus l’imprimer. Il était à la mode, juste à l’aube de la perestroïka. Comme on dirait aujourd’hui, il surfait sur la vague. Mais en fait, les éditeurs de tendance libérale extrayaient certains fragments de sa production littéraire dans lesquels ils ne discernaient, erronément, que le renversement du pouvoir soviétique. Dans cette relation tumultueuse avec les textes de Platonov, la nouvelle « Les Fondations » joue un rôle particulier, dont l’omission de la conclusion modifiait le sens de tout le texte. Dans cette conclusion Platonov disait ouvertement qu’il voulait, avec la mort de la jeune Nastia, montrer son angoisse envers celle qui était chère à son cœur car elle symbolisait l’avenir de l’Union Soviétique.

Il eut à souffrir des conséquences de son attachement à ses principes et son honnêteté tout au long de sa vie. Et même après. Aujourd’hui encore, les pharisiens ne doivent sans doute guère apprécier la critique des fausses croyances dans son essai « Le Christ et nous » : « On marmonne des prières mortes dans les temples des serviteurs d’un Dieu mort. Des temples de pierres sont noyés dans les dorures et la somptuosité, au milieu du peuple russe misérable et affamé ». Toutefois, cette cruelle constatation ne signifie pas qu’il faille se hâter de ranger Andreï Platonov au rang des sans-Dieu. C’est juste qu’il développait sa propre relation particulière à la religion. Il considérait que ce n’était pas du tout par « la joie rêveuse et les prières espérant changer le monde » que « l’on se rapproche du Royaume du Christ ». Celui-ci est accessible au prix de la seule transformation de l’être. Selon lui, seuls ceux qui luttent pour le bonheur du peuple, et non les pharisiens faisant un étalage tapageur de leurs sentiments religieux, avancent sur le chemin tracé par le Sauveur. A ses yeux, « le soldat rouge surpasse le saint ». La foi de Platonov est authentique, sacrificielle même. C’est la raison pour laquelle le Seigneur est avec lui : « Les gens voient Dieu dans le Christ. Nous voyons en lui notre ami ».

Plus tard, l’écrivain de Voronej appellera Pouchkine « notre camarade ». Ce fut le titre d’un article qu’il publia en 1937. Il ne convient pas de considérer cet article, ni d’ailleurs tout le cycle d’essais de critique littéraire datant de cette époque, comme la simple analyse des œuvres de ses confrères écrivains. Platonov met en scène sa critique, qui devient elle-même théâtre. Il y assigne des rôles aux écrivains célèbres. Dans cette pièce, Pouchkine devient le Sauveur, et Gorki, Saint Jean le Baptiste. Le martyr soviétique Nikolaï Ostrovski est, à l’image de son personnage, Pavel Kortchaguine, un adepte de la religion que camouflait Platonov. Et tous ensemble se levaient contre le fascisme dont Platonov, servit par son intuition de grand artiste, avait immédiatement ressenti le danger. Mais pour le combattre, la seule foi ne suffisait pas. Il le souligna dans « Pouchkine et Gorki » : « La petite torche nous offre bien peu de lumière et de chaleur. Si peu de lumière, car en ce moment la moitié de l’humanité est réduite à l’état de cadavre par le fascisme, un cadavre qui serait encore formellement vivant, alors qu’essentiellement, son âme serait morte ».

A la vue de se qui se déroule aujourd’hui en Ukraine, de la massive propagande néonazie dans une majorité de la population, on réalise combien Andreï Platonov avait raison. Seul peut lutter contre cela celui qui s’en tiendra fermement à une vision diamétralement opposée, une vision socialiste, et qui en outre s’appuiera sur la tradition culturelle séculaire de la Russie. Dans son article « Pouchkine et Gorki », Andreï Platonov souligne qu’« il existe une seule force intrinsèquement opposée et antagoniste au fascisme, comme Pouchkine, et c’est le communisme ».

Boulgakov contre les petliouriens.

Dans la série des prophètes qui se distinguèrent parmi les écrivains soviétiques russes, M.A. Boulgakov est l’un des plus clairvoyants. Ce n’est pas un hasard si ses écrits ont survécu à son temps et peuvent, de façon tout à fait crédible, être qualifiés à juste titre d’immortels. Mais pouvait-il prévoir la dimension d’actualité que conserverait encore après plus de 90 ans son roman « La Garde Blanche » ?

Après les événements du maïdan, nombreux furent ceux qui se mirent à le relire, ébahis de la similitude entre ce qu’ils lisaient et ce qu’ils pouvaient voir sur les écrans de télévision, et même par la fenêtre, pour ceux qui vivaient à Kiev. L’analogie était renversante, même si bien entendu elle ne s’appliquait pas aux moindres détails. Je pense que l’important ici n’est pas tellement le côté visionnaire de Boulgakov que la répétition dans la nouvelle guerre civile en Ukraine de bien des aspects qui caractérisèrent l’ancienne. Malheureusement la brutalité incontournable des petliouriens se démultiplia encore chez les banderistes. C’est pourquoi les épisodes de « La Garde Blanche » illustrent la tragédie actuelle de la Nouvelle-Russie.

On se souvient du passage au cours duquel Alekseï Tourbine, alors qu’il regarde les cercueils des combattants estropiés par les petliouriens, entend une voix au milieu de la foule décrire ceux qu’on allait ensevelir : « Des officiers qui se sont fait tailler à Popelioukh, … ils ont pris position à Popelioukh. Le détachement s’est installé pour y passer la nuit. Mais pendant la nuit, ils se sont fait encercler par des petliouriens qui les ont proprement taillés. Enfin, proprement… ils leur ont crevé les yeux et découpé des épaulettes ».

Leur devise n’a souffert aucune modification essentielle, ce dont nous remémore Boulgakov : « Slava ! – Gloire -, hurlait l’infanterie aux enseignes jaune et bleu. Slava ! Croassait le village de Gaï à travers ses bosquets ».

Dans Kiev, mère des villes russes, les unités de petliouriens entraient sans rencontrer nulle résistance, comme les partisans du maïdan, amenés d’Ukraine occidentale presque 100 ans plus tard. Comme nous le raconte avec précision « La Garde Blanche », les précurseurs historiques de ces derniers, formés en bataillons de pétliouriens, entrèrent en cortège dans la ville : « Kozyr-Liechko, ne rencontrant aucune résistance jusqu’à la flèche de la Polytechnique, n’eut pas à attaquer la ville ; il y entra, victorieusement, largement ».

D’habitude, dans l’interprétation du texte de Boulgakov, l’image de l’officier petliourien reste dans l’ombre par rapport aux héros principaux du camp opposé. Cependant, dans le cadre de la tragédie qui se déroulait alors sur la terre d’Ukraine, et qui s’y déploie de nouveau aujourd’hui, ce personnage revêt une importance indéniable. Boulgakov use de traits précis pour brosser en cet homme le portrait du petliourien typique. Ni ouvrier, ni paysan, il est militaire. Comme c’est souvent le cas aujourd’hui dans les bataillons punitifs, il s’agit d’un représentant de l’intelligentsia, et même d’une catégorie professionnelle pacifique : il est enseignant. Et justement, le génie de Boulgakov se manifeste dans sa faculté de faire comprendre ce paradoxe auquel sont confrontées de nos jours en Nouvelle-Russie les malheureuses victimes des représentants, non pas petliouriens mais banderistes, de l’intelligentsia. Au moyen d’un seul trait, il raye la fausseté de l’ancienne vie pacifique de Kozyr-Liechko (dont la seconde partie du nom rappelle celui d’un figurant actuel de la vie politique ukrainienne) : « … pour lui, Kozyr, la guerre était une vocation, l’enseignement, juste une longue et lourde erreur ». Ce n’est pas la guerre qui crée les membres des bataillons punitifs ; elle fait juste remonter à la surface la noirceur cachée dans leur âme. Voilà sans doute comment il convient de comprendre Boulgakov. On comprend alors comment le principe de la guerre civile devint possible en Nouvelle-Russie. Il naît d’un nationalisme effréné qui remonte quasiment à l’enfance. En suite de quoi, la conscience des Ukrainiens se voit mutilée et permet la transformation de respectables enseignants, médecins et journalistes en zombies banderistes assoiffés de sang. Voilà comment tout cela se produisit.

Il est bien sûr désagréable de constater que les sombres prévisions et mauvais pressentiments des grands écrivains russes soviétiques ne furent pas contredits dans les faits. Mais on n’y peut rien. Comme le dit la chanson, les paroles prophétiques, on ne peut s’en défaire. Nous savons maintenant que les craintes de A.M. Gorki n’étaient malheureusement pas vaines. Les « citoyens mécaniques » libéraux ont vaincu en août 1991, permettant finalement aux traîtres de détruire le socialisme et d’abattre l’Union soviétique. Malheureusement, comme le craignait tant Platonov, nous avons perdu les représentants de l’avenir de l’Union soviétique, et le pharisaïsme qu’il dénonçait fleurit de nouveau avec abondance, loin de la foi véritable.

La chute du communisme a permis aux forces du mal de ré-insuffler une vie dans le cadavre raide du fascisme, et de nouveau celui-ci transforme les personnes en cadavres sans âme, tels que nous les voyons aujourd’hui, réunis dans les bataillons punitifs banderistes. Et se dressent contre eux, comme jadis contre les bandes de Petlioura, les courageux défenseurs du Monde Russe, comme dans le roman de Mikhaïl Boulgakov.

9 juin 2015

Sources :

http://svpressa.ru/culture/article/124450/

Russie Sujet Géopolitique


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