COMITE VALMY

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MAURICE THOREZ ET LA TRADITION NATIONALE
par Pierre HENTGES

vendredi 7 juillet 2017, par Comité Valmy

Le Comité Valmy va publier ce texte de Pierre Hentgès sous forme de brochure. Il accompagnera l’appel occulté de Jacques Duclos "Pour un puissant FRONT NATIONAL UNI" d’octobre 1952.
Notre souhait est de contribuer modestement à redonner vie à cette affirmation de Maurice Thorez : « Ce sont les communistes, ces internationalistes, qui deviennent actuellement les meilleurs défenseurs du patrimoine national. »
CV : 4 janvier 2015


Voir en ligne : POUR UN PUISSANT FRONT NATIONAL UNI - Jacques Duclos (septembre 1952)

MAURICE THOREZ
ET LA TRADITION NATIONALE


Deux idées maîtresses, fondées sur la théorie marxiste de la lutte des classes, ont guidé la politique de Maurice Thorez à l’égard du peuple et de la nation. Au Congrès de Lille, en 1926, il formulait la première en ces termes :
« Ce sont les communistes, ces internationalistes, qui deviennent actuellement les meilleurs défenseurs du patrimoine national. »
Quant à la seconde, sur laquelle il a constamment insisté dans la dernière période de sa vie, c’est que le Parti n’étant pas son but en lui-même, il n’existe que pour les masses créatrices de l’histoire.

Le discours de Lille ouvrait dans l’histoire du Parti communiste français, et l’on peut même dire dans l’histoire de la classe ouvrière française, un processus dont Maurice Thorez parlera lui-même en 1936, empruntant pour cela un mot de Nietzsche, comme d’une revalorisation de toutes les valeurs(1), revalorisation qui devait justement faire apparaître les communistes comme les légataires de tout ce par quoi notre pays a contribué à la civilisation et au progrès humain.

Si aujourd’hui, et cela en partie grâce à Maurice Thorez, nous admettons sans difficulté que le patriotisme et l’internationalisme ne sont en rien contradictoires, il a fallu, pour proclamer que l’un et l’autre se complètent, lutter non seulement contre les calomnies de l’adversaire, mais contre les préjugés dans nos rangs mêmes. Sans doute aussi parce qu’on avait oublié et les leçons de la Commune et l’enseignement de Jaurès, il y a eu, face aux incompréhensions sectaires, quelque nouveauté à unir « dans son cœur la France et le communisme »(2), à proclamer comme le faisait Paul Vaillant-Couturier en 1936, que l’attachement des communistes aux valeurs spirituelles et morales, que la foi qu’ils ont en l’homme « contribue à faire du communisme un moment de la France éternelle et un moment du monde »(3).

C’est un travail analogue d’éclaircissement qu’avait accompli Georges Dimitrov au VIIe Congrès de l’Internationale Communiste quand, dans son rapport du 2 août 1935, il avait montré que « les formes nationales de la lutte prolétarienne de classe et du mouvement ouvrier des différents pays ne contredisent pas l’internationalisme prolétariens » et qu’« au contraire, c’est justement sous ces formes que l’on peut défendre avec succès les intérêts internationaux du prolétariat eux aussi. »(4)

Que de telles conceptions aient pu, de 1920 à 1936, avoir caractère de nouveauté, on en a une preuve dans ce verbe devenir qu’emploie Maurice Thorez au Congrès de Lille. « Les communistes deviennent actuellement les meilleurs défenseurs du patrimoine national ». Qu’ils ne l’étaient pas encore, ou qu’ils n’en avaient pas (ce qui revient à peu près au même) encore conscience, il suffit de voir, ce qui s’écrivait parfois, avant Maurice Thorez, dans notre presse, ce qui se disait parfois avant Maurice Thorez, dans notre parti.

Il faut éviter ici bien sûr de forcer le trait. Quand Anatole France publiait dans L’Humanité du 14 août 1920, avant même le congrès de Tours, un « Appel au prolétariat », οù il condamnait l’intervention militaire contre le pays des Soviets et s’écriait : « Le prolétariat tient entre ses mains le salut de la France, le salut de l’Europe... Français, sauvez la paix du monde ! », c’était bien là, dans une même pensée, l’expression la plus ardente du patriotisme et de l’internationalisme. Une telle attitude n’était-elle d’ailleurs pas encouragée par le Bureau de l’Internationale communiste quand, en juillet 1920, dans sa « Lettre à tοus les membres du Parti socialiste français, à tous les prolétaires conscients de France », il leur disait qu’« il n’est pas possible que la classe ouvrière révolutionnaire de France avec ses hautes traditions révolutionnaires, sa haute culture, son esprit de sacrifice, son magnifique tempérament combatif, ne crée pas un puissant Parti communiste à l’heure οù commence l’agonie de la société bourgeoise.(5)

Il faudrait rappeler aussi ce qu’avait été, au moment de sa création, en 1919, la revue Clarté de Barbusse qui groupait dans son comité directeur aux côtés de l’auteur du « Feu », des écrivains étrangers comme Η.G. Wells, Thomas Hardy, Upton Sinclair, Stefan Zweig et des écrivains français comme Anatole France, Séverine, Georges Duhamel, Jules Romain.

Pourtant si, par exemple, on parcourt aujourd’hui les « Cahiers du Bolchevisme » d’avant le Congrès de Lille, il faut bien dire qu’on ne trouve pas toujours chez les communistes, au moins dans cet « Organe théorique du Parti communiste français (S.F.I.C.) », l’état d’esprit le plus propre à revendiquer comme leur un héritage culturel national :
« Tant qu’il est sous le talon du capital, le prolétariat ne peut évidemment pas avoir de culture » (6).

« Dans toute société, quelle qu’elle soit, la grande majorité des intellectuels ne fait que défendre les intérêts des classes dominantes. Faire alliance avec eux, signifie en réalité faire alliance avec ces classes, et tourner le dos à la révolution. (7)

Voilà ce qu’on écrivait alors, et cela, assez paradoxalement d’ailleurs, parce qu’on recherchait les moyens de faire accéder la classe ouvrière à une culture à elle, une culture de l’avenir. Mais il n’en restait pas moins, comme l’a fait remarquer Aragon que « l’héritage qu’on faisait réclamer à cette classe était singulièrement limité » et qu’on faisait volontiers cadeau de Racine ou de Watteau à la bourgeoisie (8).

Ceci pourtant nous permet de mieux mesurer l’importance du travail de « revalorisation » que va entreprendre le Parti communiste dans le temps même où il déploiera tous ses efforts pour la création du Front populaire. Dans son rapport au Congrès de Villeurbanne, en 1936. Thorez énumère d’un seul coup des questions : « Front unique. Front populaire, attachement au pays, véritable réconciliation française » qui « paraissent simples maintenant, qui ne l’étaient pas pour tous quand le Comité central les posait ».

Elles constituent en réalité toute la politique du Parti, telle que Maurice Thorez en rendait compte au Congrès, et c’est dans tous les domaines que, sous sa direction, le Parti s’était dégagé de « l’ornière routinière et sectaire ».
« Sur le front idéologique — disait-il — nous avons fourbi les nouvelles armes de la classe ouvrière ». L’une de ces nouvelles armes, c’était le patriotisme.

O certes ! Maurice Thorez savait que le « défaitisme révolutionnaire » avait été, dans les conditions de la première guerre mondiale, l’expression même de l’internationalisme prolétarien. Dans sa prison de Nancy, il avait lu dans Anatole France : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels ». (9)
Et dans un discours à la salle Bullier, le 12 février 1932, il avait encore cité la formule « Les ouvriers n’ont pas de patrie », quand il dénonçait le Traité de Versailles et appelait contre lui, à la solidarité avec le peuple allemand, de même aussi qu’il proclamait sa solidarité avec « les peuples coloniaux opprimés par l’impérialisme français ». Mais les révolutionnaires ne sauraient avoir la même attitude envers ce qu’ils n’ont pas et ce qu’ils ont, ni même envers ce qu’ils sont en voie de conquérir.

Relisons donc avec Maurice Thorez le Manifeste communiste comme il nous y a invités, quatre ans plus tard (10), quelques mois après que Dimitrov eut dit au VIIe Congrès de l’Internationale communiste :
« La France est le pays où, comme on le sait, la classe ouvrière donne à tοut le prolétariat international un exemple de la façon dont il faut combattre le fascisme. Le Parti communiste français fournit à toutes les sections de l’Internationale communiste un exemple de la façon dont il faut réaliser la tactique du front unique » (11).
Relisons le Manifeste avec Maurice Thorez au lendemain de ce Congrès de Villeurbanne, où dans les directives qu’il proposait au parti, il disait : « Nous devons, en faisant payer les riches, soulager la misère des pauvres, donner du travail et du pain aux ouvriers et à leurs familles, sauver l’agriculture française, rendre à notre pays la liberté et le bonheur »(12). Marx et Engels écrivent :
« Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit, en premier lieu, conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par-là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot. »
« Voilà ce que nous avons fait, dit à ce moment Maurice Thorez. Voilà ce que nous faisons. Nous luttons pour reconquérir notre pairie. »

NOUS CONTINUONS LA FRANCE.

L’on est assez naturellement tenté ici de comprendre la revalorisation du patrimoine français, comme une incorporation dans la pensée révolutionnaire d’aujourd’hui de ce qu’il y a eu de progressiste avant tout dans la culture du passé. En réalité, si les forces révolutionnaires de France revendiquent comme leur un héritage culturel, c’est parce qu’elles sont les continuatrices de toute l’histoire d’un peuple, de ses travaux et de ses combats, associant « dans un même hommage reconnaissant » la masse des paysans, les prolétaires et l’élite intellectuelle qui ont fait la puissance et la gloire de notre pays » (13).

Il y a toujours implicitement, dans tout ce qu’a dit ou écrit Maurice Thorez, comme dans son action politique, cette idée que les pensées et les combats d’hier ont préparé les pensées et les combats d’aujourd’hui où déjà se forme l’avenir. Ceux qui ont travaillé à ses côtés savent, par exemple, avec quelle connaissance et quelle ferveur il parlait des débats de l’Assemblée constituante avant qu’elle ne proclamât la Constitution de 1791 et que c’est sur cela aussi qu’il s’appuyait pour repousser toute réforme administrative centralisatrice remettant en cause l’autonomie des départements et des communes. Mais, ceci ne fait qu’illustrer sur un point une tendance plus générale, si bien que l’on trouve toujours en lui associées l’affirmation que « nous sommes les héritiers du grand passé dont l’histoire est faite des efforts séculaires du peuple pour se libérer »(14) et l’affirmation que « nous sommes soucieux de l’avenir de notre pays » (15), et que nous voulons faire « une France forte, libre et heureuse ».

Peut-être le lecteur sera-t-il frappé lui aussi, par les affinités qui me semblent exister entre une certaine notion de temps, telle qu’on la trouve chez un homme politique comme Maurice Thorez et chez Louis Aragon, poète ou historien. Chez l’un comme chez l’autre, le présent ne comporte-t-il pas en effet le double miroir de l’avenir et du passé, le présent étant le passé d’un avenir, et tout passé symbole d’un devenir.

L’on sait comment dans les « Aperçus donnés par quelques Soviétiques éminents » qu’il a joints à l’Histoire parallèle, Aragon a introduit l’exposé des vues de l’ethnographe Tolstoï, le grand spécialiste du Khorezm : « Il faut peut-être me comprendre : lorsque je sus que je pouvais poser la question de l’héritage du passé en Union soviétique, question qui, au moins pour moi, est comme le pendant profond du rêve de l’avenir dont ce pays est maintenant hanté... j’ai eu une sorte de vertige ». Par un mouvement analogue, dans son discours de Choisy de 1936, Maurice Thorez affirmait que « nous sommes les porteurs de l’héritage sacré de la Révolution (de 1789) comme des espérances les plus chères de notre peuple » et il exprimait la même conviction encore en citant aussitôt après « ces lignes admirables » de Romain Rolland :
« Rallumer l’héroïsme et la foi de la nation aux flammes de l’épopée républicaine afin que l’œuvre interrompue en 1794 soit reprise et achevée par un peuple plus mûr et plus conscient de ses destinées : tel est notre idéal. » (16)

Dans un article des « Cahiers du Communisme » consacré à « l’apport de Maurice Thorez à l’histoire », Jean Bruhat a souligné le « caractère toujours profondément humain » de ses considérations sur le passé (17).

Chez un dirigeant de notre parti, chez un homme qui a par conséquent les plus hautes responsabilités envers la classe ouvrière et le peuple, on ne saurait s’étonner en effet de l’étendue des connaissances, si l’on n’admirait en même temps la profondeur et toujours l’extrême actualité de la réflexion. En fait, Maurice Thorez a une conception politique et morale de l’histoire. Il croit au progrès, et il y a, pour lui, une solidarité des forces qui en assurent la marche, semblable à la solidarité des générations successives de chercheurs dans l’œuvre d’édification de la science à toutes les époques, ce progrès mettant en jeu les forces intellectuelles, morales, matérielles les plus aptes à enrichir la somme des valeurs qui constituent la civilisation.

L’histoire c’est avant tout pour Maurice Thorez « la grande cause de l’émancipation humaine »(18), « l’immense et perpétuel effort des hommes avides de bien-être, de liberté et de paix » (19) et cela se teinte chez lui d’une affection particulière quand il s’agit de la France.

Jean-Paul Le Chanois nous a apporté sur ce point un témoignage émouvant. Assis auprès de Maurice Thorez sur un banc à Bazainville tandis que « le jour tombait sur ces horizons ouatés d’une légère brume, sur les longs vallonnements qui relient la Normandie à la Beauce et d’où surgit plus loin la flèche de Chartres », le souvenir de Péguy était venu naturellement au cinéaste. Mais quand il cita de mémoire quelques vers de la « Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres » :

« Nous sommes nés au bord de votre plate Beauce
Et nous avons connu dès nos plus jeunes ans
Le portail de la ferme et les durs paysans
Et l’enclos dans le bourg et la bêche et la fosse... »

Maurice Thorez répondit :
Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux... »(20)

Deux mille ans de labeur, mais aussi deux mille ans de combat. Un communiste peut reprendre, en l’appliquant aux nations et aux classes dans les nations, le vers de Victor Hugo qu’il arrivait à Maurice Thorez de citer en parlant des hommes : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ». Celles qui vivent, ce sont celles qui luttent, et l’histoire est un champ de bataille où s’affrontent les forces de réaction et de progrès.

DANS LA TRADITION HUMANISTE

Maurice Thorez puisait dans l’histoire de la philosophie et des doctrines sociales, comme dans l’analyse des courants de pensée qui avaient préparé idéologiquement le communisme, des raisons particulières d’estimer son pays.

« Nous sommes, disait-il, des marxistes-léninistes, des partisans convaincus du matérialisme dialectique, théorie d’avant-garde du prolétariat révolutionnaire.

« Nous sommes par-là, les héritiers authentiques et les continuateurs de la pensée des matérialistes français du XVIIIe siècle, des grands Encyclopédistes, eux-mêmes fils spirituels de cet autre philosophe français, Descartes, dont nous avons célébré récemment la mémoire. » (21)

La pensée d’une nation, comme toute pensée humaine, se forme dans la succession, les contradictions, les luttes, les crises des doctrines sociales, elles-mêmes reflets des classes et des luttes de classe, et la montée des forces de progrès s’accompagne d’une évolution incessante des doctrines progressistes. Mais, dans la mesure même οù l’histoire maintient et renouvelle la contradiction fondamentale entre ce qui meurt et ce qui naît, elle prend valeur de leçon ou de symbole. Qu’il en soit effectivement ainsi aux yeux de Maurice Thorez, cela est si vrai que les références historiques de ses livres et de ses discours servent toujours à « fourbir les nouvelles armes de la classe ouvrière, tout en reprenant audacieusement à l’ennemi ce dont il nous avait frustré et qu’il outrageait » (22).

Cette conception et cet usage de l’histoire, où par une démarche toujours concrète et matérialiste le sentiment patriotique et l’analyse marxiste s’appuient et s’enrichissent mutuellement est à l’opposé, remarquons-le en passant, des vues idéalistes et opportunistes, abstraites et spéculatives que Maurice Thorez dénonçait au XVe Congrès, celles de Bormel et Quillot, par exemple, pour qui « le socialisme présuppose uniquement et simplement une certaine volonté de raison qui est le bien commun de toute la pensée occidentale, une certaine idée de l’individu raisonnable et libre » (23). Les communistes ne cherchent pas à estomper les traits des masses laborieuses de France ou de la nation française dans un halo occidental, ils cherchent au contraire à les rendre conscientes d’elles-mêmes et à les éclairer dans leurs combats.

C’est ce patriotisme conscient que Maurice Thorez exalte en montrant aux Français la valeur de leur patrimoine national et leur mission qui est de le préserver et de l’enrichir. Combien de fois n’est-il pas revenu sur ce thème, depuis ce congrès de Villeurbanne, où il comptait au nombre des mérites (mérites durables nous le savons mieux maintenant) des communistes, d’avoir repris à la réaction « la Marseillaise et le drapeau tricolore de nos aïeux, les soldats de l’an II », jusqu’à ce premier congrès du Parti communiste dans la France libérée, à Paris, en juin 1945, où il déclarait : « La France qu’on aime, ce n’est pas la France des de Wendel, de la réaction et de 1940, la France qu’on aime, c’est celle de la Grande Révolution de 1789, c’est celle de l’insurrection nationale de 1944 ». Et cette pensée n’est-elle pas reprise, en juin 1959, au Congrès d’Ivry, avec plus de gravité peut-être, mais avec aussi cette grandeur qu’acquièrent la pensée libre et le patriotisme quand le pouvoir personnel met en cause les institutions républicaines.

« Que de sacrifices a dû consentir la classe ouvrière de notre pays afin de conquérir le suffrage universel et le système parlementaire aujourd’hui vidés de leur signification ! Que d’âpres luttes contre les régimes autoritaires ! Combien de dizaines de milliers d’ouvriers ont donné leur vie dans les combats livrés en France au XIXe et au XXe siècles pour faire reconnaître les droits élémentaires de l’homme et du citoyen, puis pour les défendre contre la réaction de l’intérieur, et pendant la deuxième guerre mondiale, contre l’envahisseur fasciste allié à cette réaction ! » (24)

C’est en s’intégrant consciemment dans cette tradition de combats pour la liberté que les combats actuels de la classe ouvrière et du Parti communiste prennent toute leur efficacité et tout leur sens. L’exemple le plus saisissant en est sans doute, au temps du Front populaire, la façon dont Maurice Thorez répondait aux invectives de Mussolini contre la Révolution française.

« Le 7 avril 1926. Mussolini disait dans un de ses discours : Nous représentons l’antithèse de tout le monde des immortels principes de 1789... »

« Eh bien ! réplique Thorez, il nous plaît à nous, prolétaires communistes, fils du peuple de France, héritiers de la pensée des matérialistes du XVIIIe siècle, continuateurs de l’action révolutionnaire des Jacobins, il nous plaît que la question soit ainsi posée : Démocratie ou fascisme. »

Et le secrétaire général de notre parti ne s’attachait pas seulement à montrer que « la Révolution française détruisant le féodalisme, donnant à la bourgeoisie la place dominante dans la société, a été une étape historique du progrès social et du progrès de la conscience » ou bien encore que libérant la bourgeoisie, elle a créé les conditions pour le développement et la libération de la classe ouvrière, il rappelait aussi, selon les mots de Goethe, que « tous les peuples opprimés tournaient (alors) leurs regards vers la capitale du monde ». Montrant longuement comment, durant tout le XIXe siècle, la Révolution française avait inspiré les forces en lutte contre le féodalisme ou le joug de l’étranger, Maurice Thorez avait ici évoqué tour à tour les Décabristes russes et Bolivar, la Grèce, l’Italie, la Belgique, la Hollande, la Pologne, l’Allemagne rhénane, tous pays où les mouvements libéraux et nationaux portèrent l’empreinte de notre Révolution... Mais Lénine n’avait-il pas dit aussi que « les bolchéviks sont les Jacobins de la révolution prolétarienne » ? (25)

Insistant sur le fait que les conséquences de la Révolution et de son rayonnement ne disparurent pas avec la chute de la Révolution en France, Maurice Thorez montrait que c’est dans ce sens qu’on pouvait dire de Napoléon, avec Jaurès, » qu’il avait fécondé l’Europe en la bouleversant ».

Cela ne signifie pas que Thorez n’a point gardé le sens critique ni devant les Jacobins, ni devant Napoléon, ni en général devant la révolution bourgeoise.
Alors même qu’il proclamait, en 1937, que le Front populaire était devenu « une acquisition de la classe ouvrière » et que celle-ci la défendrait « envers et contre tous, comme elle a toujours soutenu et défendu la République », il rappelait qu’au jugement de Karl Marx, la République est pour le prolétariat « le terrain en vue de la lutte pour son émancipation révolutionnaire, mais nullement cette émancipation elle-même » (26) et, beaucoup plus tard, en 1955, il citait Marx s’écriant « Messieurs ne vous en laissez pas imposer par le mot abstrait de liberté. Liberté de qui ? Ce n’est pas la liberté d’un simple individu en présence d’un autre individu. C’est la liberté qu’a le Capital d’écraser le travailleur. » (27)

Maurice Thorez parlera aussi de la « tyrannie bonapartiste » (28) et il évoque en passant la place qu’ont occupée dans le pouvoir instauré par Bonaparte, des dynasties bourgeoises comme les Mallet ou les Hottinguer, que l’on comptait encore en 1936, au nombre des « Deux cents familles ». (29)

Mais l’appréciation que Maurice Thorez porte sur la révolution bourgeoise découle évidemment et de la conception de l’histoire comme celle des révolutions sociales successives et de la conception de la République démocratique bourgeoise comme un régime social qui n’a pas épuisé ses possibilités. Ce sont des étapes d’un mouvement en avant.

« Nous sommes — disait Lénine — pour la République démocratique en tant que meilleure forme d’État pour le prolétariat en régime capitaliste.
Et Lénine expliquait :
« Développer la démocratie jusqu’au bout, rechercher les formes de ce développement, les mettre à l’épreuve de la pratique, etc., c’est là une des tâches essentielles de lα lutte pour la révolution sociale.
Tels étaient les textes de l’État et la Révolution qu’évoquait Maurice Thorez au Congrès d’Arles de 1937, après avoir montré que les idées de 1789 avaient au XIXe siècle bouleversé profondément l’Europe et que la démocratie avait alors joué « un rôle nécessaire, progressif et bienfaisant » (30).

Devant le Comité central, réuni à Arcueil, en janvier 1956, Maurice Thorez avait souligné qu’« il n’y a pas de contradiction entre la lutte pour défendre et étendre les droits démocratiques et la lutte pour le socialisme, qui signifie l’établissement d’une démocratie supérieure » et que « c’est en se battant chaque jour pour le maximum de liberté qu’on prépare la libération totale des travailleurs », (31) au XVe Congrès, en juin 1959, à Ivry, il disait encore que « La démocratie, création continue, s’achèvera dans le socialisme » (32).

Les combats pour la liberté ne se séparent donc pas, pour Maurice Thorez, des combats pour la nation, pour son unité et sa grandeur.
C’est là, sans aucun doute, une des raisons profondes pour lesquelles la Révolution française a pris une place à part dans sa pensée politique.
« Luttant contre les privilégiés, contre les faux patriotes de la réaction, nous sommes aujourd’hui la nation, comme l’étaient les sans-culottes de 1790 dressés contre les féodaux au service du roi de Prusse. » (33)

Ce « roi de Prusse, de Bismarck à Truman, a subi certes bien des avatars historiques, mais la classe ouvrière française, par sa nature même de classe montante, dont aucun objectif n’est contraire ni à la cause de la liberté, ni aux intérêts de la nation, est appelée à justifier de façon permanente cette fière proclamation de 1937. C’est pourquoi le Front populaire a naturellement tendu à devenir, face à la menace fasciste, un Front français « héritier et continuateur de la grande Révolution (34), comme sera appelé à l’être tout rassemblement des forces démocratiques qui nous conduira « vers une France vraiment libre, vraiment démocratique, vraiment indépendante » (35).

S’il est vrai, en outre, que les forces patriotiques, ou encore les classes et les partis révolutionnaires, peuvent, aux différentes périodes de l’histoire, présenter dans le dévouement à leur cause des affinités de comportement, Maurice Thorez a pu à la fois exalter le patriotisme des humbles, « le patriotisme de Jeanne d’Arc, paysanne de France abandonnée par son roi et brûlée par l’Église »36 et nous inviter à puiser « dans l’histoire des grands hommes de 1789, de la première République, des leçons d’audace et d’énergie révolutionnaires. » (37)

Cette tradition française, dont Maurice Thorez nous demande d’être les dignes héritiers, ne serait-elle donc pas aussi une tradition humaniste ? Voilà où l’on en vient. Et l’on découvre alors avec quelle insistance Maurice Thorez a exalté l’homme dans le patriote et le révolutionnaire. Il écrira, par exemple, que « la Révolution française, c’était aussi, avec la proclamation des droits de l’homme et du citoyen, un sens plus élevé de la dignité de l’homme » (38). Ou bien encore : « De l’affranchissement des communes et des jacqueries du moyen âge à la grande Révolution ; puis aux soulèvements populaires de 1830 et 1848 et à la Commune de Paris, c’est un même besoin de justice sociale et une même soif de liberté qui ont animé et dressé le peuple de notre pays. » (39)

C’est parce que l’humanisme du passé préfigure toujours par quelque trait l’humanisme de l’avenir, que Maurice Thorez évoque avec la même émotion « les siècles qui ont vu s’élever vers le ciel les flèches de nos magnifiques cathédrales, ces purs joyaux de l’art populaire » et, en Union soviétique, « les usines géantes, les villes entières et aussi les grandioses monuments par quoi s’affirme aujourd’hui l’élan enthousiaste du communisme » (40).

Reprendre l’héritage d’une nation, c’est aussi reprendre l’héritage de ceux qui, par leurs ouvrages, dans la diversité de leurs tempéraments, de leurs intelligences, de leurs imaginations, ont étudié, cherché, découvert, écrit, léguant à la France « cette succession de chefs-d’œuvre qui continuent à soulever, dans le monde d’aujourd’hui, parmi les peuples les plus lointains, l’admiration, la confiance, l’affection pour notre pays (41).

Il n’est pas nécessaire de montrer quelle connaissance Maurice Thorez avait de notre littérature, ni en quelle estime il la tenait. S’il évoquait le rayonnement de la France dans le domaine de la pensée, de la littérature et des arts, il citait Rabelais, Corneille, Racine, Molière, Voltaire, Beaumarchais, Flaubert, Balzac et Émile Zola (42).

Il est évident, cependant, qu’une prédilection le portait vers ce qu’on pourrait appeler la pensée ou la littérature militante, celle où s’est exprimée la libre critique, l’amour du peuple, le sens de l’égalité entre les hommes, de la fraternité entre les nations, celle aussi par qui se sont formées les qualités d’une langue française « sûre, sociale, raisonnable » (43).
Dans le combat corps à corps qu’il livre contre l’idéologie fasciste au Congrès d’Arles, il invoque nos écrivains du XVIIIe siècle : Rousseau et Voltaire, Condillac et Rivarol (44) : ailleurs, dans son discours de Choisy, en 1939, pour le 150e anniversaire des Cahiers de doléances, il dit encore que « notre doctrine, le marxisme-léninisme, est le développement de la science de Diderot et Helvétius. (45)

Comme Paul Vaillant-Couturier qui voyait en Descartes un « champion du libre examen » (46) et l’adversaire de l’esprit scolastique, Maurice Thorez a rendu hommage à l’auteur du Discours de la Méthode. « Quelle puissance révolutionnaire dans cet appel à la Raison... », c’est ainsi qu’il s’était exprimé en 1946, à la Sorbonne, en sa qualité de vice-président du Conseil, lors du 350e anniversaire de Descartes. Pour Maurice Thorez Descartes était à l’origine d’un des principaux courants de pensée qui ont fécondé tout le monde moderne. Marx n’avait-il pas montré, par exemple qu’« à l’intérieur de sa physique, la matière est l’unique substance, la raison unique de l’être et de la connaissance » (47) et Descartes n’avait-il point par-là frayé la voie aux matérialistes français du XVIIIe siècle précurseurs de la Révolution ?

Ne serait-ce pas cependant appauvrir la pensée et le goût de Maurice Thorez, ternir cette « image vraie » qu’Aragon voulait qu’on en gardât, que d’orienter ses intérêts dans une seule direction, celle où toute activité littéraire ou artistique ne servirait qu’à fourbir des armes pour nos combats ?

Nous savons bien que Maurice Thorez, nous savons bien que les communistes ne sont pas ainsi. Maurice Thorez partageait sans aucun doute l’opinion qu’avait exprimée Paul Vaillant-Couturier, dans un rapport approuvé par le Comité central :
« Les communistes savent reconnaître les valeurs partout où elles se trouvent. Ils ne polémiquent pas avec l’histoire. Ils admirent l’esprit créateur d’où qu’il souffle, chez Vauban comme chez Balzac, chez Carnot comme chez Pasteur, chez Robespierre comme chez Napoléon. » (48)
Les communistes, avait dit Paul Vaillant-Couturier, savent lutter contre ce qui leur est le plus étranger au monde « le sectarisme qui rétrécit les perspectives de l’homme » et il avait cité à ce propos deux exemples éloquents :
« Lorsque l’aviation française perd l’un de ses pionniers en Blériot, ou lorsque la science française perd l’un des conquérants des pôles en Charcot, notre Parti ne cherche pas si l’un était un patron de combat et si l’autre était un réactionnaire déterminé, il salue en eux, dans une délibération publique de son Bureau politique, deux grandes intelligences françaises disparues, deux grands créateurs de valeurs humaines. (49)

Eh bien ! Oui ! Le communisme ne se contente pas d’attendre 1a construction d’une société nouvelle pour reconnaître les mérites d’un individu, ni « pour aider l’individu à se réaliser » (50), ni pour aimer ce qui est beau.
Maurice Thorez n’a jamais caché son admiration pour les Oraisons funèbres de Bossuet, ni au témoignage d’Aragon, pour Arthur Rimbaud ou pour Guillaume Apollinaire » (51).

Pour ce qui est de la peinture, on sait l’amitié personnelle qu’il portait à Fernand Léger et à Picasso. Il a écrit pour le premier, la préface de son exposition à Moscou, disant de sa toile « Le 14 Juillet » qu’« elle exprime à travers une forêt de drapeaux, l’élan national d’un prolétariat qui continue la France » et, de toute son œuvre qu’elle « célèbre le travail libéré, tel que l’instaurera le socialisme ». Il a salué, à maintes reprises, le second, « notre grand Picasso », disait-il, « à la maîtrise et la fraîcheur toujours renouvelées » (52). Mais, dans un esprit, auquel notre Comité central est resté fidèle dans sa résolution du 13 mars dernier, il avait mainte fois exprimé l’idée qu’on ne saurait limiter à aucun moment le droit qu’ont les créateurs à la recherche.

Son goût pour Picasso et Léger n’avait, donc, est-il même besoin de le dire, rien d’exclusif. Tout en proclamant son admiration pour nos cathédrales, Maurice Thorez pouvait aimer aussi bien notre art du XVIIe siècle (53) que Delacroix ou Courbet. Et lui qui, lorsqu’il parcourait les routes de notre pays, aimait à établir des correspondances entre les profondeurs géologiques de son sol et la diversité de ses ressources et de ses industries, a retrouvé sans doute le cours même de ses pensées dans le beau discours où Paul Vaillant-Couturier avait montré les affinités entre la terre et l’art de France.

« La douceur de son climat, ses ressources, l’heureuse disposition de ses plateaux et de ses vallées, y ont fixé les hommes de bonne heure, et les ont incités aux travaux de l’esprit. Il y a plus d’un trait commun entre la grâce d’un renne gravé et peint par un chasseur préhistorique sur la paroi d’une grotte ornée de la Dordogne, et celle du cerf qui surmonte la porte du château d’Anet. (54)

PATRIOTISME ET INTERNATIONALISME

La tradition est faite du goût français et de l’intelligence française. Une politique française, qui ne peut être menée qu’aux côtés de la classe ouvrière et de son parti, doit être aussi ce que Georges Cogniot a appelé « une politique nationale de la science ».
En décembre 1937, le Congrès d’Arles recevait les témoignages de sympathie de Langevin, professeur au Collège de France, et de Perrin, prix Nobel, président de l’Académie des sciences (55).

Ce n’est point par hasard, a écrit en 1957 Maurice Thorez, que l’élévation de la recherche au rang d’un service central de l’État, la décision de reconnaître sur le plan gouvernemental une importance primordiale à l’activité scientifique remontent à cette période de 1936 où la classe οuνrίère et les autres travailleurs, manuels et intellectuels, firent sentir leur influence sur la direction des affaires publiques.
Après avoir rappelé, dans le même texte, comment Georges Cogniot, rapporteur du budget de l’Éducation nationale, avait défendu à la tribune du Palais-Bourbon avec les crédits des laboratoires, la dignité et l’indépendance des sciences, Maurice Thorez montrait encore comment au lendemain de la Libération, comme vice-président du Conseil chargé des problèmes de la fonction publique, il donna l’impulsion à la renaissance du Centre national de la recherche scientifique et créa une Commission interministérielle de la Recherche, dont les rapporteurs furent Frédéric Joliot, haut-commissaire à l’Énergie atomique et Georges Teissier, directeur du C.N.R.S. (56).

« Continuer la France » (57), « reconnaître la valeur du capital intellectuel disponible » (58). Voilà, qu’il s’agisse des arts, de la littérature ou de la science, deux points essentiels d’une politique culturelle communiste.
Mais aller vers l’avenir en répondant aux aspirations millénaires des hommes, c’est en même temps vouloir la paix. Et « qui mieux qu’un homme formé par la culture française, disait Paul Vaillant-Couturier, peut ressentir cette obligation impérieuse ? (59) ».

Les sociétés qui ont précédé le socialisme ont certes été, qui ne le voit encore aujourd’hui, violentes et chaotiques. Pourtant Maurice Thorez, comme dirigeant d’un parti révolutionnaire, comme fils d’un peuple qui a toujours porté le poids des conflits internationaux suscités par la contradiction et les rivalités du passé, proclame la volonté ancestrale de paix des paysans, des ouvriers, des intellectuels de France.

Associant, comme il le faisait souvent sous l’effet d’une conviction profonde, la Révolution française et le Front populaire, il disait :
« La victoire du Front populaire (...) signifie comme en 1792, la levée du peuple de France pour le pain, la liberté et la paix » (60). Comme Robespierre, il rappelait aussi que « Personne n’aime les missionnaires armés » (61). Pourtant, lorsqu’à la fin de 1936, on annonça qu’il serait interdit aux Français de s’engager comme volontaires pour défendre la République espagnole attaquée par le fascisme. Maurice Thorez, à la Chambre, exprima son indignation devant une telle mesure qui « serait pour notre pays le reniement de ses plus nobles traditions, celles qui ont fait la gloire de La Fayette, d’Armand Carrel, du colonel de Villebois-Mareuil ». (62)

A cette époque, Maurice Thorez ne cessait de répéter que la France avait à accomplir une mission dans le monde, qu’elle devait pratiquer une politique extérieure démocratique, qu’elle aurait dû prendre l’initiative et la direction d’une grande politique d’organisation de la paix, qu’il s’agissait de rassembler, d’aider, de soutenir toutes les forces de paix.

Que les communistes aiment leur nation, qu’ils se fassent les champions de l’indépendance des nations, ce sentiment se nourrit aussi d’ailleurs à leurs convictions internationalistes.
« De toutes façons, l’amour légitime de son pays, de son peuple, cette sorte d’orgueil national dont a parlé Lénine, ne sauraient justifier le moindre relâchement des liens sacrés de la solidarité internationale entre prolétaires de tous les pays. » (63)

Maurice Thorez, qui a écrit ces lignes, a constamment témoigné de ses sentiments de fraternité à l’égard des autres partis communistes et toujours aussi de son respect profond pour la culture des autres nations. Chez lui, pas de chauvinisme. C’est lui qui qui a dit en 1936 : « Comment pourrions-nous ne pas aimer le peuple allemand ? Comment pourrions-nous rester insensibles aux souffrances qui l’accablent présentement ? » (64).
C’est lui qui rappelle que c’est l’Allemagne qui a donné au monde Gutenberg et Roentgen, Kant et Hegel, Goethe et Heine. Comme on l’a pertinemment rappelé, seul le prolétariat français et son Parti communiste ont su reprendre la parole de Michelet sur l’auteur du « Livre des chants » : Nous lui appartenons par l’admiration et par le cœur ». Le 7 février 1936, L’Humanité n’avait-elle pas publié un procès-verbal du Bureau politique, où on lisait :
« Soucieux de témoigner l’affection fraternelle du peuple de France au peuple allemand, qui a fourni Marx et Engels au prolétariat mondial, et dont Thaelmann symbolise l’espoir libérateur, le Bureau politique a décidé de commémorer la mort du grand poète allemand Henri Heine. » (65)

Maurice Thorez n’avait-il pas rappelé d’autre part ce que le marxisme doit à la philosophie allemande et à Hegel en citant la préface qu’Engels écrivait pour La guerre des paysans :
« S’il n’y avait pas eu précédemment la philosophie allemande, notamment celle de Hegel, le socialisme scientifique allemand — le seul socialisme scientifique qui ait jamais existé — n’eût jamais été fondé. » (66)

Au XIVe Congrès, il évoqua le rôle immense joué dans l’histoire de l’humanité par la culture arabe, sa contribution au développement mondial des sciences, de la philosophie, de la littérature et des beaux-arts :
« La langue arabe est devenue pour des siècles le latin de l’Orient. Le philosophe de Cordoue. Averroès (1126-1198) a exercé une influence puissante sur les doctrines progressistes de l’Europe occidentale. Ce n’est pas sans raison que les plus grands médecins de l’école de Montpellier, des esprits aussi éminents que Kepler et Roger Bacon tenaient les Arabes pour leurs maîtres. » (67)

Non vraiment, Maurice Thorez n’est pas l’homme d’un patriotisme qui appauvrit. Il veut que la France soit ouverte à tous les vents fécondants. S’il en était autrement, le Parti communiste qui s’honore d’avoir rendu au peuple la Marseillaise et le drapeau tricolore ne saurait en même temps s’honorer « de les avoir associés à l’Internationale et au drapeau rouge ».
Grâce pour une grande part à Maurice Thorez, la classe ouvrière a pris une nouvelle conscience de son pays, de ses traditions, de ses symboles. Et ce changement ne pourra plus jamais être remis en cause.
Après Thorez les travailleurs de France ne verront plus jamais leur patrie, comme ils la voyaient autrefois. Après Thorez, ils savent mieux que « le prolétariat n’est pas un barbare campant dans la cité moderne » (68).
Mais en même temps, ils ont appris à mieux estimer les autres nations.

***

Reportons nos regards, avant de conclure, sur cette France que Maurice Thorez a tant aimée et que nous aimons tant comme lui :

« La situation géographique de la France, baignée par l’Océan Atlantique et la Méditerranée, la répartition heureuse des plaines et des montagnes, l’existence de grandes voies navigables et la facilité des communications, la fertilité du sol et la douceur du climat, l’industrie de ses habitants ont fait, depuis des siècles, de notre pays un des plus riches et des plus beaux du monde. » (69)

Voici son peuple formé par un apport successif, un mélange, une fusion, n’excluant point une persistance, des Ligures, des Gaulois, des Phocéens, des Romains, des Bretons, des Germains, etc. (70) Voici son passé tel que l’évoquait Jaurès :

La première des nations de l’Europe continentale, la France avait été organisée, et sa force concentrée avait été par là même une force rayonnante, rayonnement de puissance, rayonnement d’orgueil, rayonnement de pensée, rayonnement de générosité, rayonnement de violence : les croisades, la Catholicité française du XIIIe siècle, la primauté insolente et radieuse de Louis XIV, l’universalité de l’Encyclopédie, la Révolution des Droits de l’homme, enfin l’orage napoléonien qui fécondait l’Europe en la bouleversant » (71).

Voici toute une nation de travailleurs qui ont relevé la France libérée, mais meurtrie de 1944, voici la femme française « qui a souffert, résisté, lutté et qui veut assurer la sécurité de son foyer, l’avenir de ses enfants », voici ces intellectuels qui, en raison même du développement accéléré des connaissances dans un grand siècle aussi de création artistique et littéraire « prennent une part croissante aux transformations du monde moderne. » (72)
C’est cette nation que Maurice Thorez appelle constamment à l’unité pour qu’elle se crée elle-même un avenir radieux, en avançant dans le sens de l’histoire, du progrès, de l’émancipation des exploités et des opprimés. Conscient de la responsabilité particulière de son parti dans cette tâche, Maurice Thorez veut que les communistes mesurent à toute sa valeur l’héritage du passé pour le léguer à nouveau plus grand et plus fécond. Il est persuadé au demeurant, que c’est de la dignité et de la richesse morale du communisme d’aujourd’hui que dépendra l’humanité de demain. « Comme au dernier congrès de la jeunesse, disait-il, à notre XVe Congrès, je voudrais appeler les communistes à se faire les champions de la morale » au moment même où il exprimait sa foi dans la France et « ses radieuses destinées. » (73)
Quant à lui, au terme d’un livre « qui est l’histoire d’une vie entièrement consacrée au service de la classe ouvrière et de mon pays... », il proclame qu’« il n’existe pas de bonheur plus grand que celui de s’identifier avec son peuple, pas de fierté plus légitime que celle de transmettre aux générations montantes le flambeau du communisme »(74)

Pierre HENTGES

Pierre Hentgès : ancien résistant communiste, journaliste à l’Humanité de 1949 à 1972 dont il fut notamment, le correspondant à Moscou. Il est décédé le 8 décembre 1992 à Vallauris où était retraité avec son épouse Philippa qui fut aussi sa collaboratrice.

Notes
1) Œuvres de Maurice Thorez, T. 11, p. 110.
2) Maurice Thorez emploie cette expression en faisant l’éloge de P. Vaillant-Couturier, Fils du Peuple, Editions Sociales, 1960, p. 158.
3) Cité par Maurice Thorez, idem.
4) VIIe Congrès de l’Internationale communiste, compte rendu abrégé, Editions en langues étrangères, Moscou, 1939, p. 170.
5) Cité dans Histoire du Parti communiste français, Editions Sociales, Paris, 1964, pp. 94-95.
6) Cahiers du bolchévisme, 13 octobre 1925, p. 1973.
7) id., pp. 2017-2018.
8) Aragon « Pour une image vraie » (troisième article) Lettres Françaises du 6 août au 19 août 1964.
9) Cité dans Fils du peuple, Editions Sociales, éd. de 1960, p.73.
10) Discours prononcé à la salle Wagram, le 30 janvier 1936, Œuvres de Maurice Thorez, T. 11, p. 169.
11) Le 2 août 1933, Œuvres choisies de Georges Dimitrov, Editions Sociales, Paris, p. 72.
12) Œuvres de Maurice Thorez, T. 11, p. 127.
13) Fils du peuple, Editions Sociales, 1960, pp. 108-109.
14) Œuvres de Maurice Thorez, T. 11, p. 83. 16) Œuvres, T. 12, p. 60.
17) Cahiers du Communisme, avril 1950, p. 36.
18) Œuvres, T. 12, p. 58.
19) id., p. 56.
20) Cahiers du Communisme, avril-mai 1965, p. 166.
21) Rapport présenté à l’assemblée des cadres du 26 octobre 1937, au Palais de la Mutualité, Œuvres, T. 14, p. 162.
22) Œuvres, T. 11, p. 110.
23) XVe Congrès du Parti communiste français, numéro spécial des Cahiers du Communisme, juillet-août 1959, p. 50.
24) XVe Congrès du Parti communiste français, numéro spécial des Cahiers du Communisme, juillet-août 1959, p. 59.
25) La France du Front populaire et sa mission dans le monde rapport présenté au Congrès d’Arles de 1937, Œuvres, T. 14, pp. 237-251.
26) Œuvres, T. 14, p. 88, la citation de Marx est extraite de Luttes de classe en France, Editions Sociales, Paris, 1952, p.31.
27) Maurice Thorez, Œuvres choisies, T. 3, p.20.
28) Œuvres, T. 21, p. 99.
29) Œuvres, T. 11, p. 26.
30) Œuvres, T. 14, p. 249, Les citations de l’Etat et la Révolution se trouvent aux pages 23 et 72, Editions Sociales, Paris, 1947.
31) Cité dans Fils du peuple, Editions Sociales, éd de 1960, p. 342.
32) id., p. 330.
33) Œuvres, T. 13, p. 175.
34) id., p. 143.
35) Fils du peuple, Editions Sociales, éd. de 1960, p. 342.
36) id p. 132.
37) Œuvres, T. 14, p. 241.
38) Œuvres, T. 14, p. 242.
39) Œuvres, T. 11, p. 55.
40) Œuvres, T. 14, p. 166.
41) Pierre Abraham, dans Histoire littéraire de la France, Editions Sociales, 1963, p.10.
42) Œuvres, T. 14, pp. 44-45.
43) id., p. 241.
44) id., pp. 240-241.
45) Cahiers du Communisme, avril-mai 1965.
46) Au service de l’esprit, rapport présenté au Comité central, le 16 octobre 1936, dans Vers des lendemains qui chantent, choix de textes de P. Vaillant-Couturier, Editions Sociales, 1962, p. 271.
47) Karl Marx, La Sainte Famille, chap. VI, figure dans Marx-Engels, Études philosophiques, Editions Sociales, 1961, p. 139.
48) Œuvre citée.
49) P. Vaillant Couturier, œuvre citée, p.267.
50) id.
51) Pour une image vraie, Lettres Françaises, n° du 6 au 19 août 1964. 52) XVe Congrès du Parti communiste français, Cahiers du Communisme, numéro spécial, juillet-août 1959, p. 70.
53) Œuvres, T. 14, p. 240.
54) Œuvre citée, p. 283.
55) Œuvres, T. 14, p. 157,
56) Préface à la brochure de G. Cogniot : Pour un politique nationale de la Science, Editions du Parti communiste français (février 1957).
57) P. Vaillant-Couturier, Œuvre citée, p. 285.
58) Maurice Thorez, Œuvres choisies, T. 5, p. 40.
59) P. Vaillant Couturier, Œuvre citée, p. 264.
60) Œuvres, T. 12, p. 59.
61) id., T. 13, p. 134.
62) id., p. 155.
63) Cahiers du Communisme, décembre 1949, p. 1456.
64) Œuvres, T. 11, p. 146.
65) Voir Georges Cogniot : Henri Heine, pages choisies, Les classiques du peuple. Editions Sociales, 1964, p. 42.
66) Œuvres choisies, T. 3, p.241.
67) Rapport du XIVe Congrès du P.C.F., p. 33, Cahiers du Communisme (juillet-août 1956).
68) Le Parti communiste, les intellectuels et la culture, Résolution du Comité central du 13 mars 1966, dans Waldeck Rochet, Le marxisme et les chemins de l’avenir, Editions Sociales, 1966, p. 86.
69) Œuvres, T. 11, p. 12.
70) Maurice Thorez à la Conférence nationale de Gennevilliers, 21 janvier 1939.
71) Cité par M. Thorez, Œuvres, T. 10, pp. 77-78, et T. 11, p. 84.
72) Résolution du Comité central du 13 mars 1966. Numéro spécial des Cahiers du Communisme, mai 1966, p. 79.
73) Œuvres, T. 21, p. 106-107.
74) Fils du peuple, Editions Sociales, éd. de 1960, p. 362.


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