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De Gaulle et la Russie éternelle
Par Natalia Naoumova
et Le traité franco-soviétique du 10 décembre 1944

lundi 30 avril 2018, par Comité Valmy


De Gaulle et la Russie éternelle

Intervention de Natalia Naoumova,

Professeur à l’Université d’Etat de Moscou

à l’IDC le 15 décembre 2010.

Je suis très honorée de participer à ce colloque. Je souhaiterais parler d’un sujet plus calme que celui que mon collègue vient d’aborder. Il s’agit du rôle du général de Gaulle dans les relations avec la Russie.

Je souhaiterais d’abord aborder le rôle de De Gaulle dans la signature du traité franco-russe en 1944. C’est de Gaulle qui a été responsable du rapprochement entre la France combattante et la Russie soviétique. A Londres, il organisait dès juillet 1941 une rencontre entre son représentant, René Cassin, et l’ambassadeur soviétique, Ivan Maisky. L’URSS a signé un accord avec la France libre en novembre 1941. De Gaulle considérait que la coopération avec l’URSS était naturelle en vue de l’ennemi commun qui était le nazisme. Pendant longtemps, De Gaulle comptait sur l’URSS dans sa lutte pour la reconnaissance internationale que les Américains ne voulaient pas lui accorder.

De Gaulle demandait plusieurs fois de visiter Moscou. Il n’a reçu une réponse qu’en 1943 mais la visite n’a pas eu lieu. De Gaulle était préoccupé par sa lutte avec son rival, le général Giraud. Les relations ont aussi souffert après le sommet de Téhéran (28 novembre – 1er décembre 1943) auquel de Gaulle n’était pas invité. En mars 1944, de Gaulle a fait une déclaration qui était mal reçue par Moscou sur la nécessité de créer une fédération des Etats occidentaux. Finalement, après la libération, la question de la visite en Russie se posait de nouveau et celle-ci a eu lieu en été 1944.

Qu’est-ce de Gaulle attendait de cette visite ? D’abord, il voulait que la France pèse autant que les Anglo-Saxons et qu’elle dispose de son propre marge de manœuvre. Il voulait obtenir un accord sur l’Allemagne, afin que l’URSS soutienne la France au sujet de la Rhénanie et de la Ruhr. Dernièrement, il voulait signer avec l’URSS un traité d’alliance et d’assistance mutuelle, comparable au traité franco-russe de 1892.

Ces trois objectifs étaient liés les uns aux autres. La France considérait que sa position sur l’Allemagne était plus proche de la position russe que de la position anglo-saxonne. De Gaulle expliqua à Staline qu’il voulait empêcher toute possibilité d’un renouveau de la guerre par une Allemagne désireuse de prendre sa revanche. Il a essayé de convaincre Staline de le soutenir dans son plan de faire rattacher la Rhénanie à la France mais Staline ne voulait pas rompre son accord avec Churchill et Roosevelt sur la question. Staline a donc répondu au général que de telles questions devaient être négociés ensemble avec les Anglais et les Américains. De Gaulle fut donc contraint de faire des concessions importantes à Staline : il était obligé de reconnaître la ligne Oder-Neisse. Il proposa que la Ruhr devînt une zone internationale administré par les Alliés y compris l’URSS. De Gaulle renonça également au projet de bloc occidental dans son entretien avec Staline le 6 décembre. De la prudence qu’il avait manifesté en 1943-1944, de Gaulle en était arrivé à une conception plus dynamique des relations franco-soviétiques.

Une autre concession de de Gaulle portait sur la question de la Pologne. La partie soviétique liait la solution de cette question à la signature d’un traité franco-soviétique. De Gaulle refusait de reconnaître le Comité Polonais de Libération (le Comité de Lublin, soutenu par l’URSS) car il avait déjà noué des relations diplomatiques avec le gouvernement polonais en exil à Londres. Néanmoins, il consentit à un échange officieux de représentants avec le Comité de Lublin et à la fixation de la frontière orientale de la Pologne sur la ligne Curzon.

Le traité signé le 10 décembre 1944 au terme de longues et difficiles négociations est un document essentiel de la politique extérieure de la France et de l’URSS. Dans son essence, il définissait la politique extérieure des deux Etats, particulièrement sur la question allemande. Sur ce point, les intérêts français et soviétique coïncidaient parfaitement. Le traité renforçait la position internationale de la France et elle a contribué à ce que la position de la France soit prise en compte par les Alliés lorsqu’il s’agissait le sort de l’Allemagne et l’organisation du monde après le conflit. La France obtint une zone d’occupation en Allemagne, une place au Conseil de contrôle, et elle devint membre permanent du nouveau Conseil de sécurité des Nations Unies. Le traité, qui fut accueilli favorablement en Grande-Bretagne aussi bien qu’en URSS, a contribué à la défaite de l’Allemagne nazie. Il représente une étape importante dans la création d’un système de sécurité collective en Europe. Il était l’expression de cette idée essentielle que la France et l’URSS tendaient vers un but commun, malgré leurs différents systèmes social et politique. Malgré ceci, la Guerre froide qui s’annonçait mettra un terme à ces espoirs et fera éclater la coalition anti-nazie.

Je voudrais maintenant aborder la question de la visite du président de Gaulle en URSS en 1966 et le rôle que celle-ci a joué dans le développement des relations franco-soviétiques. Je voudrais dire dès le départ que les relations avec l’URSS constituèrent l’axe géopolitique majeur de la politique étrangère de la Ve République sous la présidence du général de Gaulle. De Gaulle considérait les relations internationales surtout d’un point de vue national. Pour lui, les pays socialistes étaient surtout des Etats nations avec des traditions bien définies. Il pensait que les intérêts pouvaient lier les peuples malgré leurs divergences idéologiques. De Gaulle considérait la collaboration franco-soviétique sous l’angle de l’ancienne Entente, estimant que des forts liens d’amitié liaient les deux pays était un facteur d’équilibre et de détente internationaux.

Mais à la charnière des années 1950 et 1960 il y avait de sérieux obstacles à ce processus. La crise de Berlin en 1958 – 1962, la décolonisation et en particulier la guerre d’Algérie avaient placé Paris et Moscou dans des camps opposés. La crise de Cuba et le rapprochement franco-allemand n’avait fait qu’aggraver les divergences. Pendant la crise de Cuba, de Gaulle soutenait fermement la position de Washington et Moscou a réagit vivement à la signature du traité de l’Elysée en 1963. C’est à cette occasion que de Gaulle s’en est pris au pouvoir soviétique, le traitant de « la dernière et la plus forte puissance coloniale de notre temps ».

Pourtant, c’est justement à ce moment, alors que Paris fait preuve de fermeté, que se produit un tournant. Il est facile de comprendre ce qui déterminait les deux Etats à négocier ce tournant. Pour de Gaulle, nouer le dialogue avec l’Union soviétique signifiait élever la France au niveau d’un partenaire de l’une des super-puissances et d’obtenir une position d’équilibre dans le dialogue avec les Etats-Unis. Pour les dirigeants soviétiques, le rapprochement avec Paris permettait d’obtenir de la France plus de souplesse dans le dialogue est-ouest et son accord pour la tenue d’une conférence sur la sécurité européenne. C’était un moyen de déstabiliser le bloc atlantique.

Comme on le sait, de Gaulle s’élevait contre la division du monde en deux blocs, tenant pour « mauvaise » et « dangereuse » une telle configuration. En même temps, la division de l’Allemagne ne le souciait pas particulièrement et il ne se pressait pas de la voir unifiée. Malgré cela, l’état de bipolarité du monde ne lui paraissait pas correct et il proposait de s’en affranchir au moyen d’une entente globale entre pays européens. Il s’agissait en tout premier lieu de conclure un traité européen avec l’URSS en vue d’une normalisation de la situation allemande, mais seulement après discussion des conditions relatives à ses frontières et à son armement.

C’était une révolution dans la conception des relations internationales de l’époque. Jusque là, la détente était envisagée comme le résultat de pourparlers en vue d’un traité de paix et de la solution de la question allemande. De Gaulle proposa l’inverse : d’abord la détente qui ensuite permettrait la résolution de la question allemande et qui mènera éventuellement à un traité de paix.

Dans le contexte du réchauffement du climat international qui s’était instauré, de Gaulle a reçu l’invitation de se rendre en URSS. Il a donné son accord, mais à condition que sa visite ne soit présentée ni comme un geste inamical à l’égard des Etats-Unis ni comme le résultat d’une demande de la France. Au printemps 1965, il déclara : « Nous ne somme pas demandeurs. Les Soviétiques doivent préciser leurs intentions. »

Après la visite effectuée à Paris en avril 1965 par le ministre soviétique des affaires étrangères, Andreï Gromyko, de Gaulle fait part du renouveau des relations « fructueuses » avec le reste de l’Europe et il évoque les accords constructifs entre l’Atlantique et l’Oural. En décembre 1965, il déclara une fois de plus : « En dépit des régimes différents , la France et la Russie sont unies par des liens naturels et des intérêts communs. »

Ainsi peut-on parler de concordances de points de vue entre la France et l’Union soviétique. Le raisonnement de de Gaulle était parfaitement juste. Après sa réélection en décembre 1965, le général a pu continuer librement d’avancer en matière de politique étrangère. En mars 1966 ; il annonça le départ de la France de la structure de commandement intégré de l’OTAN et effectua, du 20 juin au 1er juillet, une longue visite, aux objectifs multiples, en Union soviétique.

Le président français insista sur l’idée de renaissance européenne, impossible à ses yeux sans l’Union soviétique. Les entretiens aboutirent à de nombreux points de convergence, comme la normalisation des relations inter-européennes, la condamnation de l’intervention américaine au Vietnam, la réorganisation de l’ONU et sur d’autres questions encore. En revanche, sur la question allemande les points de vue demeurent incompatibles. Si Paris et Moscou excluent la possession de l’arme atomique par l’Allemagne, Brejnev exprime un avis divergent sur les autres questions. Pour le dirigeant soviétique, l’Allemagne fédérale ne pense qu’à la revanche e constitue donc une source d’inquiétude, à la différence de la RDA qui est un Etat pacifique. Dans sa réponse, de Gaulle déclare qu’il ne peut reconnaître la zone d’occupation soviétique comme un véritable Etat. Brejnev insiste sur le projet de conférence de sécurité européenne qui doit se dérouler sans les Etats-Unis. De Gaulle ne se prononce pas sur ce point, rappelant toutefois les raisons pour lesquelles les Etats-Unis doivent participer à la solution de la question allemande. Il affirme que cette conférence ne doit être que le couronnement de la détente et non pas un moyen d’y parvenir.

Malgré tout, en dépit de nombreuses divergences, la visite de de Gaulle en URSS constitua un acte fondateur de la vie internationale. En premier lieu, c’était la première visite en URSS de la part d’un chef d’Etat d’un important pays capitaliste au terme de nombreuses années de confrontation dans le cadre de la guerre froide. Elle inaugura une ère nouvelle, celle de la détente dans les relations est-ouest.

En second lieu, Moscou se mit à considérer Paris comme un véritable partenaire. Cette visite fut donc un succès : une commission mixte franco-soviétique créée et, ce qui revêt une importance particulière, des accords furent conclu entre les deux gouvernements qui se concrétisèrent lors de la visite du premier ministre Kossyguine en décembre 1966.

La condamnation commune de la guerre au Vietnam rapprocha les deux parties. Lors de la guerre de Six Jours en mars 1967, le deux pays adoptèrent une position proche.

En troisième lieu, en dépit des limites de la détente et de nouveaux obstacles (en rapport avec les événements de la Tchécoslovaquie de 1968 qui dissipèrent l’illusion du caractère invisible de la détente) l’étroite collaboration franco-soviétique constitue toujours l’un des aspects originaux des relations internationales jusqu’au début des années 1980, où s’amorce une nouvelle spirale de la guerre froide.

Il est important de constater que, malgré la différence de niveau de leur puissance militaire et leur appartenance à des blocs opposées, les deux Etats continueront à développer leur collaboration. C’est l’un des aspects de l’héritage du régime gaulliste. Cela est vrai de la présidence aussi bien du gaulliste Georges Pompidou que de l’ « indépendant » Valéry Giscard d’Estaing, qui a plusieurs reprises rencontrèrent les dirigeants soviétiques t s’efforcèrent d’élargir le dialogue entre les deux pays. C’est la confirmation de la sagesse de la déclaration de de Gaulle en décembre 1944 : « Pour la France et la Russie, être unies, c’est être fortes, être désunies, c’est être en danger. C’est une condition indispensable du point de vue de la géographie, de l’expérience et du bon sens. »
On ne peut qu’espérer que les dirigeants actuels de nos deux pays n’oublieront jamais ces paroles.

INSTITUT DE LA DÉMOCRATIE ET DE LA COOPÉRATION

***

Note du Comité Valmy

Le traité franco soviétique du 10 décembre 1944

Le 10 décembre 1944, le gouvernement provisoire de la République française à signé à Moscou un traité d’alliance et d’assistance mutuelle avec l’Union soviétique. En présence du général de Gaulle et de Staline, Georges Bidault et Molotov concrétisent l’alliance qui a pour but de se prémunir de la menace allemande et d’empêcher toute tentative d’agression du futur vaincu. On ne trouve plus beaucoup d’éléments d’information sur ce traité mais il était dit-on prévu qu’il serait révisé 20 ans plus tard face à une Allemagne ayant éventuellement retrouvé ses capacités impérialistes. (Ce qui était prémonitoire.)
La collaboration franco-soviétique existait depuis la présence de l’escadron de chasse Normandie-Niemen sur le front de l’est. Il semble même que le Général de Gaulle ait envisagé de s’installer à Moscou après que les Anglais aient le 5 mai 1942, occupé Madagascar, à son insu. Il en aurait informé Bogomolov et Molotov.

Sous réserves : le contenu du traité de décembre 1944

Le gouvernement provisoire de la République française et le présidium du Conseil suprême de l’Union des républiques socialistes soviétiques, ont résolu de conclure un traité.

Article 1. Chacune des hautes parties contractantes continuera de combattre aux côtés de l’autre jusqu’à la victoire finale sur l’Allemagne. Chacune des hautes parties contractantes s’engage à prêter à l’autre l’aide et l’assistance dans cette lutte par tous les moyens dont elle dispose.

Article 2. Les hautes parties contractantes n’accepteront ni d’entrer en négociations séparées avec l’Allemagne ni de conclure sans mutuel consentement un armistice ou un traité de paix soit avec le gouvernement hitlérien, soit avec tout autre gouvernement ou autorité créé en Allemagne dans le but de prolonger la politique d’agression allemande.

Article 3. Les hautes parties contractantes s’engagent à prendre d’un commun accord toutes mesures nécessaires pour éliminer toute nouvelle menace provenant de l’Allemagne, et à faire obstacle à toute initiative de rendre possible une nouvelle tentative d’agression de sa part.

Article 4. Dans le cas où l’une des hautes parties contractantes se trouverait impliquée dans des hostilités avec l’Allemagne, l’autre lui apportera immédiatement toute l’aide et l’assistance de son pouvoir.

Article 5. Les hautes parties contractantes s’engagent à ne pas conclure d’alliance et à ne participer à aucune coalition dirigée contre l’une d’elles.

Article 6. Les hautes parties contractantes conviennent de se donner l’une et l’autre toute l’assistance économique possible après la guerre, en vue de faciliter et de hâter la reconstruction des deux pays et de contribuer à la prospérité du monde.

Fait à Moscou, en double expédition, le 10 décembre 1944.

(d’après Le Traité d’alliance et d’assistance mutuelle
entre la République Française et
Union des Républiques Socialistes Soviétiques)

Mise en ligne CV : 6 juin 2014


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