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L’art de faire parler ceux qui ne sont plus là pour répondre ! Par Gilbert Legay

vendredi 18 décembre 2009, par Comité Valmy


Le 4 janvier 1960, une Facel Vega, conduite par Michel Gallimard, neveu de l’éditeur, percute un arbre de la nationale 5, au lieu-dit Le Petit-Villeblevin dans l’Yonne ; « la route était droite, déserte et sèche »(v. Jean Daniel, Soleil d’hiver). Michel Gallimard meurt après cinq jours de coma, son épouse Janine et sa fille Anne sont indemnes mais Albert Camus, assis à l’avant de la voiture, est tué sur le coup. C’est un médecin du nom de Marcel Camus qui fera le constat du décès.

Comme il est normal, le cinquantième anniversaire de ce drame donnera lieu à commémorations, et hommage sera rendu à un écrivain, philosophe et humaniste, parmi les plus importants du 20ème siècle. La rumeur a circulé d’un possible transfert au Panthéon des cendres d’Albert Camus, et d’ores et déjà, des articles ont été publiés qui saluent son talent, la modernité de sa pensée et où affleurent de subtils relents de récupération dont il faut craindre la multiplication.

Ainsi, voir en lui un visionnaire (éditorial de Combat du 2 décembre 1944), annonçant la création d’une « fédération européenne », suite aux accords que le général de Gaulle allait signer à Moscou quelques jours plus tard… Sans rapport avec l’Europe actuelle, le traité incluait l’URSS afin que « l’Allemagne soit toujours surveillée sur deux frontières » ! Dans la même logique, ne risque-t-on pas de le présenter comme un ardent précurseur de la mondialisation au prétexte qu’il a apporté, au nom de la Paix et par hostilité aux « idéologies conquérantes », son amical soutien à Garry Davis qui se voulait « citoyen du monde » ? … Aucune similitude avec l’actuelle mondialisation au service de la circulation des capitaux pour le plus grand intérêt des multinationales et des institutions financières !

Il faut toujours éviter la facilité qui consiste à interpréter les propos de ceux qui ne sont plus là et qui ont parlé dans un contexte historique différent, au risque de leur faire dire le contraire de ce qu’ils pensaient ! Ainsi sur l’Europe fédérale, Jaurès qui voulait rassembler le peuple des travailleurs et Hugo, qui rêvait d’une Europe sur le modèle républicain avec Paris pour cité, c’est-à-dire « la liberté ayant pour capitale la lumière »(v. Victor Hugo, discours du 29 août 1876) ont déjà été victimes de ce type de récupération. Sur le même sujet, il est permis de douter de l’adhésion de Camus à l’Europe du « marché libre et non faussé », lui qui écrivait : « une société basée sur l’argent ne peut prétendre à la grandeur ou à la justice »(v. éditorial de Combat du 16 novembre 1944).

Pour éviter que la pensée d’Albert Camus soit mal interprétée, il est bon de rappeler que lui, le résistant, s’est exprimé sans ambiguïté sur des sujets encore à l’ordre du jour : le patriotisme, la liberté, la justice, la démocratie, la fraternité, le programme du CNR, la morale et la révolution, la responsabilité des politiques : « La République que nous voulons créer suppose des ministres et des députés qui voudront bien considérer que tout ne se termine pas avec le portefeuille ou le mandat » (v. éditorial de Combat du 14 décembre 1944).

Il a été d’une égale clarté pour défendre la laïcité, « la garantie la plus certaine de la liberté des consciences » (v. éditorial de Combat du 27 mars 1945) et il aurait déploré les attaques sournoises décochées contre ce principe de raison et de Paix.

En 1945, Albert Camus avait proposé, par refus de toute répression violente en Algérie, de régler le problème « par la seule justice, pour éviter un avenir irréparable » (v. article de Combat du 23 mai 1945) ; avec la même lucidité, il avait émis sur le racisme une sentence sans appel : « les signes, spectaculaires ou non, de racisme révèlent ce qu’il y a de plus abject et de plus insensé dans le cœur des hommes » (v. article de Combat du 10 mai 1947, repris dans Actuelles) !. Le journaliste, qu’il était aussi, attachait une grande importance à l’information : « …on crie avec le lecteur, on cherche à lui plaire quand il faudrait l’éclairer.

A vrai dire, on donne toutes les preuves qu’on le méprise ! » (v. article de Combat du 1 septembre 1944), il craignait le retour d’une presse identique à celle d’avant 1939 : « L’appétit de l’argent et l’indifférence aux choses de la grandeur avaient opéré en même temps pour donner à la France une presse, qui n’avait d’autre but que de grandir la puissance de quelques-uns et d’autre effet que d’avilir la moralité de tous » (article du 31 août 1944, repris dans Actuelles).

La suite de l’histoire prouve que ses craintes étaient fondées ; malgré les ordonnances de 1944 sur la presse et la loi de 1984 qui interdit les concentrations, certains qui se jugent au-dessus des lois, ont donné une autre version de la liberté de la presse et des médias.

Ceci pour rappeler que les falsifications de l’Histoire restent un sport trop souvent pratiqué pour tromper les citoyens ; ainsi, au nom du gaullisme, tourner le dos à l’Europe des Nations et à une politique d’indépendance, aux antipodes de la volonté du général !.. Là encore, il suffit de relire les textes.

Gilbert Legay

2 Messages de forum

  • Bravo pour ce texte clair et net qui rend hommage aux idées de Camus, clairvoyantes et toujours d’actualité, et qui tord le cou aux méprisables tentatives de récupération symboliques et politiques. Merci !
  • Bonjour, Je laisse un Algérien répondre à ma place :

    Excellent rappel fait par Malik Antar d’ALGER REPUBLICAIN. Il écrit notamment ceci à propos de Camus au Panthéon : "Il n’a jamais condamné le colonialisme en tant que système et n’a jamais dénoncé les tortures et autres sévices et la guerre criminelle entreprise contre le peuple algérien." ou encore : "...rappelons simplement l’une de ses dernières déclarations : l’indépendance de l’Algérie serait « pour la nation française le prélude d’une sorte de mort historique et, pour l’Occident, le risque d’un encerclement qui aboutirait à la kadarisation de l’Europe et à l’isolement de l’Amérique »". Le peuple algérien... quel peuple algérien ? pour paraphraser Golda Meir. Gaston PELLET


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