COMITE VALMY

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Lingua Quarti Imperii :
L’usage de la langue anglaise et la politique.
B. Gaveau

lundi 16 décembre 2013, par Comité Valmy


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Lingua Quarti Imperii :

L’usage de la langue anglaise et la politique.

L’un des résidus de la loi ESR finalisant la loi LRU est la possibilité, pour les universitaires d’enseigner dans une langue étrangère -tout le monde sait bien que c’est l’anglais dont il s’agit- et donc de faire passer les examens, écrits ou oraux dans cette langue. Ceci est naturellement contraire à la Constitution, qui établit le français comme langue officielle de la République française. L’étape suivante sera d’écrire les lois françaises et de rendre les jugements des tribunaux en anglais : c’est probablement ce qui se produit déjà dans les tribunaux arbitraux. Ceci est la démonstration, s’il en était encore besoin, de l’inféodation des partis de gouvernement à la politique atlantiste et à la domination dans tous les domaines des Etats-Unis, mais plus particulièrement en ce qui nous concerne ici les domaines intellectuels, culturels et scientifiques.

Les arguments des politiciens et législateurs sont imbéciles : comme toujours, ce sont des gens qui n’ont jamais travaillé vraiment et qui veulent compenser leur insuffisance professionnelle par une idéologie qui leur est dictée de plus haut. On prétend donc que cela renforce l’attractivité des universités françaises. Mais si des étudiants étrangers désirent venir étudier en France, c’est évidemment pour entendre parler français, sinon, ils iraient dans les pays anglo-saxons...à moins qu’ils ne soient trop mauvais pour être acceptés par les universités américaines ou britanniques et qu’ils se rabattent alors sur des universités de second choix. Le second argument est que l’anglais est la langue incontournable des sciences, des publications et des colloques, qui permet à tous de se comprendre, à la manière dont les savants d’autrefois utilisaient entre eux le latin. La comparaison est tellement grotesque qu’il faut mieux ne pas s’y attarder : certains scientifiques dont la langue originale n’est pas l’anglais croient écrire ou parler dans cette langue et ne produisent souvent que des textes totalement incompréhensibles, sans queue ni tête, traduction mot à mot de leur langue originale.

Pourquoi l’anglais ? ou du moins cette espèce de langue-poubelle qu’on croit être l’anglais. Naturellement, un mot d’une langue quelconque peut être anglicisé facilement, puisque la langue anglaise se caractérise par une gammaire et surtout une morphologie très rudimentaire sinon inexistante, comparées à celles d’une langue comme l’allemand ou l’italien ou le français, sans parler du latin ou du grec. C’est du moins le cas aux USA et c’est pourquoi il est si facile d’y immigrer, au moins linguistiquement : tout le monde y comprend tout le monde, quelle que soit la manière de parler. Je me souviens d’un plombier immigré italien venu déboucher une conduite dont le commentaire était : "Questo is un’ fucking djobbo". Ou bien de certains indigènes à New-York : "Hey, man, get your fucking arse move out here". On notera en passant l’usage permanent du mot "fucking" qui joue désormais en américain le rôle d’un article ou d’un démonstratif. En plus sérieux, lorsque vous envoyez un texte à une revue américaine, il n’est pas rare que le "referee", typiquement un russe, dont vous détectez la nationalité par son usage ou absence d’usage aléatoire des articles définis ou indéfinis ou des prépositions, prétende vous corriger ce qu’il croit être vos fautes de grammaire, son rapport contenant par contre des fautes grossières. Ou bien que l’éditeur de la revue vous corrige ce qu’il pense être une faute de conjugaison, parce qu’il n’a pas compris que vous avez employé le subjonctif qu’il ne connait d’ailleurs pas ou dont il considère l’usage comme une démonstration de pédanterie. Et évidemment, si vous contestez, il impose son point de vue, au motif qu’il est un "native speaker". Aux Usa, certains, pour ne pas dire une majorité, y compris dans la classe des intellectuels ou la classe politique considèrent que l’utilisation d’un vocabulaire nuancé et précis, de formes grammaticales correctes et de phrases bien construites indiquent la préciosité ou l’arrogance de ceux qui les emploient : il suffit d’écouter en version originale un discours d’un président des Etats-Unis pour s’en rendre compte, par exemple Reagan, les deux Bush et Obama. Inutile d’ajouter que cette attitude se répand en Europe. Voilà ce qu’on appelle l’anglais universitaire, que des imbéciles politiciens qui n’ont jamais rien fait veulent nous imposer.

Comme toujours, il se trouve ici un agenda précis et les prétextes invoqués ne reflètent pas d’autres motifs bien plus importants et soigneusement voilés : tout pouvoir tend à céler la réalité sur laquelle il se fonde. Nous savons bien que les USA sont un pays à mentalité prolétaire et anti intellectuelle y compris dans les plus hautes classes sociales et c’est ce modèle que l’on veut imposer. Utiliser une langue déconstruite et appauvrie par un usage que tout le monde veut rendre vulgaire, dénigrer comme prétentieux, arrogants et pédants ceux qui essaient de maintenir un niveau de langue élevé ont pour effet immédiat de rendre les utilisateurs d’abord non désireux puis à la longue incapables d’analyser, de synthétiser, de s’exprimer, par conséquent de critiquer ou au contraire d’approuver en toute connaissance de cause, donc d’imposer un état d’esprit aliéné et vulgaire, uniforme et naïf, dépourvu de tout sens de la rigueur, y compris dans les sciences elles-mêmes. On le constate tous les jours avec la prolifération de textes pseudo-scientifiques de prétendue vulgarisation concernant les mystères insondables de la mécanique quantique, le big-bang, la particule de Dieu, sans compter le réchauffement climatique, les méfaits de l’énergie nucléaire et les avantages des éoliennes, ou le théorème de Fermat et les nombres premiers ; et naturellement, dans le registre économique, les bienfaits de la mondialisation et de la dérégulation, de la compétitivité et de l’innovation, de la loi de l’offre et de la demande et des marchés, le tout doctement exposé par des soi-disant experts. Bien sûr, tout cela avec la complicité de la caste des prolétaires scientifiques eux-mêmes, consommateurs prioritaires et enthousiastes d’une langue appauvrie dont les mots perdent leur signification et leurs nuances et avec l’approbation de leurs lecteurs qui croient comprendre quelque chose alors qu’ils ont été intellectuellement trompés.

Le problème de l’anglais ne date pas d’aujourd’hui. En 1840, Tocqueville le constatait déjà dans "De la démocratie en Amérique", Partie II, I chapitre 16, intitulé : "Comment la démocratie américaine a modifié la langue anglaise." et il constatait qu’il n’y a pas de bonne langue sans termes clairs : "J’aimerais mieux que l’on hérissât la langue de mots chinois, tartares ou hurons, que de rendre incertain le sens des mots français", et plus loin : "Ces mots abstraits qui remplissent les langues démocratiques et dont on fait usage à tout propos sans les rattacher à aucun fait particulier, agrandissent et voilent la pensée ; ils rendent l’expression plus rapide et moins nette. Mais en fait de langage, les peuples démocratiques aiment mieux l’obscurité que le travail." Essentiellement, l’argument de Tocqueville, est que l’anglais transformé par les américains permet de rendre le sens des expressions fluctuant et vague, ce qui permet alors de pouvoir prétendre qu’on n’a pas dit ce qui fut compris ou qu’on n’a pas compris ce qui fut dit : c’est exactement le procédé rhétorique utilisé par les politiciens ou les gestionnaires. Nous devons constater que ce procédé s’est étendu aux scientifiques.

Un siècle plus tard, George Orwell, en 1946, publie un essai intitulé : "Politics and the English Language." Nous citerons quelques passages :"Il est désormais clair que le déclin d’une langue est produit en dernière analyse par des causes politiques et économiques...La langue anglaise devient détestable et inappropriée parce que nos pensées sont idiotes, mais la décadence du langage facilite l’apparition de pensées idiotes." Il continue après avoir cité de nombreux exemples. "Actuellement, le discours et l’écrit politique sont dans une large mesure la défense de ce qui est indéfendable. Des affaires comme le maintien de la loi anglaise en Inde, les purges et déportations russes, le larguage de bombes atomiques sur le Japon, peuvent être en effet justifiés, mais seulement par des arguments trop brutaux pour être présentés à la population et qui ne sont pas en phase avec les buts publics des partis politiques. Ainsi le langage politique se réduit à l’utilisation des euphémismes, à des pétitions de principe et à la simple nébulosité." Plus loin : "Le grand ennemi du langage clair est l’insincérité...Tous les problèmes sont politiques et la politique elle-même est une masse de mensonges, d’évitements des questions, de folie, haine et schizophrénie. Quand l’atmosphère générale est mauvaise, l’usage du langage en souffre."

Je me permettrais simplement d’ajouter que ces usages sont maintenant communs dans les disciplines scientifiques et leurs publications. L’influence de ce que les pouvoirs politiques et scientifiques veulent faire passer pour de l’anglais correct s’étend désormais aux langues classiques, comme on le voit tous les jours. Néanmoins, pour des raisons historiques, politiques et linguistiques, ces pratiques se sont d’abord développées dans l’utilisation américaine de la langue anglaise, parce que l’anglais s’y prêtait plus facilement que les langues classiques.

références :

Alexis de Tocqueville : De la Démocratie en Amérique. Oeuvres, t. 2, Bibliothèque de la Pléiade.

George Orwell : Politics and the English Language. Stanford MLA Application Critical Writing Piece, 2005-2006.

Dans un ordre d’idées similaires, on peut aussi consulter l’ouvrage de Victor Klemperer : "LTI, la langue du IIIième Reich. Carnets d’un philologue." Collection Agora 1996. D’où le titre de nos remarques : LQI, Lingua Quarti Imperii.

B. Gaveau


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