COMITE VALMY

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Point de vue

La grande Europe des nations,
une réalité pour demain
Jean Dufourcq *

dimanche 26 mars 2017, par Comité Valmy

Le 10 juin, à l’initiative d’Action Pour une Confédération Paneuropéenne et de l’Institut de la Démocratie et de la Coopération, une structure russe très active à Paris, s’est tenue à l’Assemblée Nationale, une journée de réflexion sur le thème de "La grande Europe des Nations, une réalité pour demain ?"
Cette initiative a permis un débat géopolitique de haut niveau avec des interventions souvent très intéressantes. Nous relayons ici, avec l’autorisation de l’auteur la riche intervention de l’amiral Jean Dufourcq qui défend une thèse qui mérite d’être étudiée.
Claude Beaulieu


***

CFC 15

Paris, Assemblée nationale, IDC 10 juin 2013

La grande Europe des nations,
une réalité pour demain

Jean Dufourcq

Je vous remercie vivement de m’avoir invité à réfléchir avec vous à la question européenne, une question posée depuis bien longtemps et qui n’a toujours pas trouvé de réponse satisfaisante et durable.
Je voudrais vous faire part d’emblée de la thèse que je défends, pour essayer ensuite d’en démontrer la pertinence et de suggérer un mode opératoire pour sortir de l’ornière stratégique dans laquelle l’Europe me semble profondément embourbée aujourd’hui.

La voici.
On ne pourra forger aucune ambition européenne si l’on met de côté l’histoire, la géographie et la culture des peuples européens, et leur expérience stratégique.
L’histoire nous a appris qu’aucune nation européenne ne pouvait exercer durablement de leadership sur les autres sans occasionner de guerre régionale ou mondiale. La géographie nous montre que si l’Europe n’a d’autres vraies frontières qu’humaines, la Méditerranée comme la Baltique en sont des mers intérieures qui relient un fort noyau continental, courant de l’Atlantique à l’Oural, à un archipel européen, britanno-scandinave au Nord, nord-africain au Sud. La culture des Européens est, quant à elle, une lente distillation d’un héritage greco-latin, germano-slave, sémito-chrétien, transcendé par les Lumières en une pratique sociopolitique commune.
Voilà selon moi la carte de visite identitaire que tout projet européen doit prendre en compte. Je ne vois donc aucun point d’équilibre européen qui aurait comme seul ciment un vague fonctionnalisme occidentaliste, attaché à défendre les privilèges de peuples développés.
Les Européens doivent aujourd’hui démontrer qu’ils sont capables de se mettre d’accord sur un projet de puissance qui leur soit propre, une vision de l’avenir qui les caractérise et un cadre géostratégique et géoéconomique qui les distingue. L’Union européenne doit rassembler une famille au sens large, pas gérer un club d’actionnaires.
Pour y pourvoir, et là est la thèse, il nous faut viser une plus grande Europe, de l’Atlantique à l’Oural et du Cap Nord au Sahel. Elle rassemblera des Etats, pour la plupart nationaux et fédéraux, qui auront pris en main la destinée des peuples dont ils ont la charge. Et ce défi concerne 1 milliard d’habitants sur les 9 que comptera la planète à mi-siècle.

Ceci posé, comme bien d’autres, j’ai observé depuis 2011 une crise majeure de l’identité européenne, tant les Européens ne savent plus se mettre d’accord sur l’essentiel : leurs intérêts, leurs valeurs, leurs responsabilités, leurs solidarités.

La crise financière l’a brutalement mis en évidence, en opposant le Nord au Sud, le cœur du continent à la périphérie. Au point que la construction européenne s’est enlisée, que des voix suggèrent même de la détricoter et que des pays veulent s’en affranchir par référendum. L’intégration européenne constituant depuis plus de 50 ans la colonne vertébrale de la politique extérieure française, nous voici, nous Français, sommés de défricher des pistes nouvelles pour sortir de l’impasse actuelle qui nous pénalise et qu’accentuent les distorsions entre l’Union européenne à 27 bientôt 28 et l’Eurozone à 17

. Pourquoi en sommes-nous là ?

Pour tenter d’y répondre, je vous propose quelques développements et points d’appui en cinq idées.

Première idée :
La démarche européenne est double depuis l’origine, une réponse et un pari.

La réponse, c’est celle qu’il fallait donner à un long passé tragique de guerres intestines en Europe par affrontement des nationalismes, une mise en œuvre décisive et irréversible du plus jamais cela de 1914 et 1940, ce suicide collectif des Européens.

Quant au pari, il stipulait que l’intérêt général collectif allait l’emporter sur tous les intérêts particuliers nationaux ; la Commission européenne était chargée d’y veiller.
Il ne fait pas de doute que la réponse apportée depuis les années 1960 a été convaincante et que la conflictualité intra européenne a désormais cédé la place de façon durable à une coopération, certes compétitive mais globalement bénéfique.
Mais il est plus hasardeux de penser que le pari de l’intérêt collectif a été gagné, la posture communautaire n’ayant guère convaincu en imposant d’une part une forme de concurrence qui divise et oppose, et en s’attachant d’autre part à dénationaliser les postures politiques, économiques et sociales, mais en restant à la périphérie du patriotisme européen et de la souveraineté collective.
Et aujourd’hui, on peut bien se demander si la réponse positive apportée à une conflictualité intraeuropéenne désormais dépassée est vraiment une réponse irréversible quand on voit que le pari d’un avenir commun bénéfique n’est pas tenu.
Cette question grave dans son essence revient subrepticement dans les esprits.

Deuxième idée

L’Union en charge de l’intégration européenne a de fait quitté une trajectoire initiale vertueuse après la guerre froide, depuis qu’elle est sortie de l’ombre de l’Otan.

Depuis lors, en effet, elle est en crise et a du mal à s’assumer seule dans un espace ouvert et dérégulé par une compétition globale dopée par la mondialisation.
Les symptômes en sont nombreux, politiques, culturels, économiques, militaires … L’intégration européenne semble avoir atteint ses limites acceptables.
On peut en fait expliquer la crise de confiance stratégique qu’expriment les peuples européens par trois vraies raisons au moins.

a) Tout d’abord, l’Union européenne n’a pas de modèle établi de puissance pour aborder la crise et la multipolarité, ou plutôt elle en a trois qui ne convergent pas : pour simplifier, le Britannique de grand marché ouvert, l’Allemand de puissance civile, sociale, commerciale, le Français, de puissance globale de plein exercice stratégique, industriel, militaire, culturel. La synthèse recherchée semble s’éloigner à mesure que l’on invoque l’Europe puissance, comme le montre le fiasco constaté de l’Europe dite de la défense.

b) Ensuite, l’Union européenne s’est laissé enrôler, sous un label euro atlantique attrape-tout, dans une manœuvre occidentale globale d’expansion à visée économique et stratégique mondiale. Elle a buté à la fin de la guerre froide sur l’articulation entre approfondissement et élargissement et perdu la cohérence de son projet initial en s’étendant inconsidérément. Renonçant à viabiliser sa gouvernance intérieure, elle s’est adonnée aux multiples défis de la mondialisation sans prendre le temps d’affiner ses responsabilités et de définir des intérêts propres qui sont noyés dans la dynamique de l’économie libérale.

c) Enfin elle a abordé avec une légèreté post-moderne des questions stratégiques simples, éternelles et centrales : les frontières, les infrastructures, l’énergie, le commerce, la monnaie. Elle n’a pas su définir et adopter une posture géostratégique lisible à l’extérieur et convaincante à l’intérieur et n’a pas voulu s’assumer au plan de sa sécurité globale, préférant rester sous tutelle extérieure.

Aussi est-elle maintenant au milieu du gué, hésitant sur son avenir, décourageant les tièdes, inquiétant les petits et décevant partenaires et concurrents. On voit la Chine après la Russie s’inquiéter de cette fragilité et l’exploiter comme les Etats-Unis l’ont fait avant eux. Comment la sortir de ce mauvais pas ?

Troisième idée :

La démarche d’intégration communautaire doit être réévaluée.

Le retour en arrière vers une Europe communautarisée des 15, des 12 voire des 6 est impensable dans un monde en extension rapide. Le rêve européen des pères fondateurs, si tant est qu’il ait été fondé sur une juste analyse, celle de la CECA, de l’Euratom, de la CED ou de l’UEO des années 1950, semble aujourd’hui inaccessible et périmé, de même que la supranationalité, en substitut des formules historiques d’ordre national, fédéral, confédéral, n’a pas su s’imposer à des peuples sceptiques et aux expériences politiques hétéroclites.

Pourquoi donc se taper la tête indéfiniment sur ce mur d’une supranationalité universaliste que les peuples récusent ? Pourquoi l’amplifier avec la négociation qui s’ouvre sur la zone de libre échange euroatlantique, que les partenaires américains taillent à la mesure de leurs forces et à celles de nos faiblesses.
Pour sortir de cette impasse, certains sont en effet tentés d’affaiblir encore les Etats et de distribuer un peu plus leurs responsabilités régaliennes dans des structures transversales administrant les bonnes pratiques fonctionnalisées de systèmes multinationaux. Cette vision utilitariste substitue aux Etats et à leurs principes constitutifs des organes intermédiaires vus comme nécessairement vertueux car articulés sur la défense et le partage des biens communs de la planète. C’est philosophie politique qui tire sa légitimité de l’économie mondialisée s’oppose à l’histoire des peuples en niant leurs identités.

Le vieux continent européen ne peut y souscrire car ceux qui le constituent ont une autre expérience sociopolitique. Il faut donc les pousser à s’organiser entre eux et à choisir un modèle d’avenir qui respecte leur identité profonde.

Quatrième idée

Comment reconstruire un projet paneuropéen ?

Je ne vois pas d’autre piste aujourd’hui qu’une fuite en avant résolue de l’Union actuelle vers une plus grande Europe, de l’Atlantique à l’Oural et du Cap Nord au Sahel.

Une union plus souple, moins rigide, plus ouverte. Un format élargi, plus audacieux, plus en phase avec la mondialisation accélérée d’une planète qui compte aujourd’hui 7 milliards d’habitants mais dont la régionalisation s’accélère aussi autour de pôles hétérogènes d’un milliard et demi d’habitants, comme en Chine, en Inde, en Afrique. Des intégrations moins exigeantes permettent en effet à la fois de préserver une cohérence géopolitique et de prendre rang avec un ensemble d’un poids suffisant dans cette planète toujours en croissance.

Une telle formule de famille européenne élargie permettrait d’approfondir de multiples noyaux durs restreints, là où c’est possible : comme un cœur rhénan carolingien vraiment intégré, un espace hanséatique baltique et un ruban danubien restaurés, un bassin méditerranéen occidental régénéré, un archipel britanno-scandinave et une connexion germano-slave mieux structurés, un espace slave rationnalisé. Histoire et géographie ai-je dit.

Elle offrirait également au monde grand-russe la possibilité de revitaliser sa racine européenne et permettrait à une Eurasie rénovée de servir de pont et de tampon entre l’Europe blanche et l’Asie jaune, tout comme l’Euro-méditerranée devient peu à peu la passerelle et le sas entre l’Europe blanche et l’Afrique noire et l’Euroatlantisme préserve les intérêts communs historiques des Européens et des Américains.

Tel peut être un projet paneuropéen étendu à l’échelle du continent. Moins une alliance selon les modèles du XIXè et XXè siècles qu’un partenariat fondé sur la proximité socio-historique et la communauté de destin et d’intérêts.

Cinquième et dernière idée

Il faut redonner à l’Europe sa centralité et sa souplesse

Au moment où la stratégie américaine pivote vers l’Ouest et l’Asie, on voit l’Europe tentée ou sommée de se comporter comme la bordure orientale de l’Amérique, chargée de veiller aux intérêts occidentaux communs dans sa zone. C’est ainsi que bien des experts de l’Otan l’expriment et y voient comme une chance pour l’Union européenne de se voir autorisée à exercer une tâche stratégique ; ce serait la nouvelle vocation d’un pilier européen central dans une Otan dont les Américains se contenteraient d’exercer la seule direction politique et le contrôle stratégique.

Cette nouvelle posture américaine est, me semble-t-il, une chance, d’abord parce que ce pivotement de la désormais puissance relative américaine va permettre à l’Europe de s’émanciper de sa tutelle et de repenser sa posture en fonction de son expérience stratégique.

La construction européenne est on l’a dit une nécessité historique : réponse politique et pari économique. Mais c’est aussi une posture collective utile et féconde à l’heure de la mondialisation, alors que seule la géoéconomie, voire la géofinance, semble aujourd’hui prévaloir, au point d’avoir éloigné le Royaume-Uni du continent.

Ce qu’il faut sans doute, c’est un ensemble européen qui ne soit pas une forteresse assiégée mais un espace dont la diversité a été intégrée dans une architecture suffisamment flexible pour absorber et valoriser toutes les différences internes au service du développement. C’est une continuité énergétique sécurisée avec nos voisins slaves et asiatiques et une zone partagée de coprospérité économique avec nos voisins d’Afrique du Nord.

Ce dont nous avons besoin de ce côté-ci de l’Atlantique, c’est d’une sécurité collective des espaces européens, centrée sur des intérêts communs régionaux identifiés et non d’un bouclier anti-missile conçu ailleurs pour neutraliser une attaque hypothétique provenant d’un arc de crise dont la tragédie est d’abord socio-économique. Au sein de cet ensemble, ce qu’il faut, c’est laisser s’agréger plus étroitement en noyaux homogènes ceux qui souhaitent fusionner leurs destins comme l’Allemagne et la France, c’est laisser coopérer militairement de façon étroite ceux qui le peuvent, comme la Grande Bretagne et la France l’ont décidé il y a deux ans ou se rassembler ceux qui veulent gérer un bassin d’intérêt commun comme les Latins et les Maghrébins tentent de le faire dans l’espace 5+5.

L’Union européenne actuelle est-elle capable de cette métamorphose et de cet avatar pragmatiques ? J’en doute, surtout si nous l’enfermons dans une Eurozone frileuse, dans une relation sourcilleuse avec un voisinage flou, dans un enrôlement stratégique consenti à des projets extérieurs et dans une soumission passive aux systèmes prédateurs d’une finance qui se criminalise.

Pour conclure cette vision politique, quelques mots de stratégiste réaliste,

On l’a vu, c’est principalement entre elles que les puissances européennes se sont fait la guerre pendant des siècles et souvent pour des questions de souveraineté territoriale ou de compétition nationale. Aussi dès lors que le voisin à la frontière est non plus un ennemi mais d’abord un partenaire, les Européens ne se voient plus d’ennemis proches et gèrent des périphéries, avec des sas d’entrée, des procédures et des partenariats.

On les accuse facilement de lâcheté et de pacifisme, alors que c’est d’une sagesse acquise à grand prix qu’on devrait les féliciter. Les vraies frontières de l’Europe sont celles des peuples qui ont acquis cette vertu d’extirper la conflictualité de l’altérité en payant le prix élevé d’expériences tragiques. On déplore leurs budgets militaires mesurés et leur combativité déclinante, alors qu’ils pourraient avoir compris avant d’autres que la paix durable n’est pas le silence des armes que procure la victoire militaire mais le voisinage assumé de l’altérité et le développement construit des intérêts communs.

J’espère avoir démontré par ces quelques idées que le respect de l’histoire, de la géographie et de la culture d’un côté, l’altérité assumée de l’autre sont le fondement du paradigme stratégique européen. Ils sont la base nécessaire d’une Europe d’un milliard d’habitants qu’aucune union politique rêvée ne fusionnera sans doute jamais mais qu’une Europe des nations et des peuples pourra rassembler dans une vision collaborative de l’avenir.

Jean Dufourcq


* Contre-amiral (2S), docteur en science politique, rédacteur en chef de la Revue Défense nationale. Ancien des forces sous-marines, de la DEG, du CAP et de l’IHEDN et de l’Irsem à Paris, de la RPUE à Bruxelles et du collège de l’Otan à Rome. Cette réflexion reprend et amplifie des travaux antérieurs déjà publiés.

Mise en ligne CV : 30 juin 2013


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