COMITE VALMY

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70ème anniversaire du traité de non-agression entre l’URSS et l’Allemagne - Opinion

En politique, il faut agir conformément aux intérêts de l’Etat et de son peuple Iouli Kvitsinski

Source : RIA Novosti 20 août 2009

vendredi 21 août 2009, par Comité Valmy


Le 23 août 2009, 70 ans se seront écoulés depuis la signature du Traité de non-agression entre l’URSS et l’Allemagne connu sous le nom de Pacte Molotov-Ribbentrop. Aucun autre traité interétatique n’a probablement suscité autant de controverses et d’avis contradictoires que ce Pacte. Dans de nombreuses publications parues depuis, les historiens, les hommes politiques et les représentants de l’opinion publique ont stigmatisé Staline et son entourage, ou bien ils ont essayé de justifier la nécessité du Pacte.

Dans son interview à RIA Novosti, le premier vice-président du Comité des affaires internationales de la Douma (chambre basse du parlement russe) Iouli Kvitsinski a évoqué la question de savoir si la Russie devait avoir honte de ce Pacte, si les griefs formulés contre la Russie sont fondés, dans quelles conditions et pourquoi le Pacte a été conclu.

- Qu’est-ce que le Pacte Molotov-Ribbentrop : une honte ou une victoire de la diplomatie soviétique ?

Le Pacte était opportun, indispensable, légitime dans les conditions de l’époque, et réaliste du point de vue de la stratégie politique. Il faudrait revoir les décisions hâtives du IIe Congrès des députés du peuple de l’URSS, selon lesquelles le Pacte était immoral et contraire au droit international, et faire adopter des déclarations appropriées par les deux chambres du parlement russe actuel portant des évaluations plus lucides.

A la fin des années 30, surtout après les Accords de Munich, l’URSS se trouvait isolée dans l’arène internationale. Cette situation est ordinairement dangereuse pour un Etat, elle était surtout dangereuse dans le contexte où les puissances de l’axe avaient commencé à appliquer une politique de déclenchement de conflits armés toujours nouveaux. C’est pourquoi le Pacte Molotov-Ribbentrop fut une démarche sagace de la part de Staline qui a permis à l’Union Soviétique d’atteindre beaucoup d’objectifs utiles et qui a pratiquement prédéterminé la création de la coalition antihitlérienne après l’offensive allemande lancée le 22 juin 1941 contre l’URSS.

- Peut-on dire que les Accords de Munich ont été le motif qui a poussé à conclure le Pacte ?

J’estime que oui. La Grande-Bretagne et la France avaient manifesté si nettement le désir de s’entendre avec Hitler aux dépens des intérêts des autres Etats et d’accélérer la progression d’Hitler et de ses troupes vers les lieux se trouvant à proximité immédiate des frontières de l’Union Soviétique qu’il eût été insensé de t’atermoyer. Il est vrai que Staline avait essayé de mener des pourparlers militaires avec la Grande-Bretagne et la France, mais ils n’avaient donné aucun résultat. Il était évident que les Britanniques et les Français faisaient traîner les choses en longueur dans l’espoir qu’en cas de guerre entre l’Allemagne et l’URSS ils seraient le troisième larron et qu’ils assureraient ainsi leur sécurité.

- Est-ce qu’une menace évidente existait pour l’URSS au moment de la conclusion du Pacte ?

La situation était alarmante, car il était parfaitement évident qu’Hitler ferait la guerre à la Pologne. Cette dernière ne pouvait certainement pas bénéficier d’une aide efficace des puissances occidentales, ce qui permettait à Hitler de s’approcher des frontières de l’URSS et d’essayer d’étendre son influence et son contrôle aux Etats baltes, en créant ainsi une tête de pont pour lancer des actions militaires contre l’Union Soviétique. Il était impossible de lui faire confiance, compte tenu de son objectif stratégique consistant à détruire l’Etat slave russe sous prétexte d’en finir avec le bolchevisme. En réalité, la lutte contre le bolchevisme ne fut qu’un élément décoratif dans la politique du "Drang nach Osten" et de l’annexion de l’Europe de l’Est.

- Qui a pris la décision de conclure le Pacte ?

Le Bureau politique (Politbureau), organe politique supérieur de l’Union Soviétique, adoptait toutes les décisions stratégiques. Mais, à ce moment, Staline jouait un rôle particulier au sein du Bureau politique, il était la dernière instance décisionnaire. Sans sa volonté de conclure le Pacte, celui-ci n’aurait certainement pas vu le jour.

- De nombreux historiens occidentaux estiment que, sous Staline, l’URSS n’était nullement intéressée à assurer sa sécurité en s’alliant avec la Grande-Bretagne et la France, que son rapprochement avec l’Allemagne avait été dicté par le désir d’élargir sa sphère d’intérêts et que l’Union Soviétique est responsable, dans la même mesure que l’Allemagne, du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Que pourriez-vous répondre à ces affirmations ?

En fait, du point de vue du droit international, le Pacte de non-agression avait une importance insignifiante dans nos rapports avec l’Allemagne. Le Traité de 1926 sur la non-agression et la neutralité restait en vigueur. Le Pacte fut une manifestation politique de la volonté de l’Allemagne et de l’Union Soviétique de ne pas entrer en conflit armé à ce moment-là. En ce qui concerne les Accords de Munich, j’avais déjà évoqué sa signification et l’impression qu’ils avaient produite sur Moscou. Le fait est que les Accords de Munich avaient mis en lumière le rôle dangereux joué alors par la Pologne. Les Polonais avaient participé au dépeçage de la Tchécoslovaquie�

- Vous avez en vue la région de Tesin �

Oui, Tesin, ainsi que les documents du renseignement polonais, selon lesquels, en cas de guerre entre l’Allemagne et la Russie, la Pologne devait être l’allié naturel de l’armée allemande et poursuivre, avec les Allemands, le but d’anéantir l’Etat soviétique, ce qui était conforme aux intérêts nationaux de la Pologne. Si vous visitez les musées de Minsk, vous verrez que les fortifications datant des années 30 dans la partie occidentale de l’URSS n’étaient pas construites pour se protéger de l’Allemagne. Elles avaient été construites compte tenu du danger militaire permanent émanant de la Pologne qui ourdissait des intrigues mettant en cause notre sécurité. C’est pourquoi, lorsqu’on dit que nous devions défendre la Pologne et sa sécurité, ce n’est pas sérieux. La Pologne ne voulait pas de notre aide. La Pologne avait annoncé aux Alliés que, si l’URSS soutenait en 1938 la Tchécoslovaquie contre l’Allemagne, elle était prête à envoyer son armée contre nous. Certes, ce qui arriva à la Pologne est fâcheux du point de vue des intérêts du peuple polonais, mais cela sanctionnait la stupidité et l’aventurisme du gouvernement polonais qui avait mis en cause la souveraineté et le destin de la Pologne. Du point de vue de Staline et des dirigeants soviétiques, l’élimination de la menace immédiate de guerre à proximité de la frontière soviétique au moyen des efforts d’un autre Etat était une tactique efficace qui ne pouvait qu’être saluée.

- A quelle fin l’URSS a-t-elle introduit ses troupes en Pologne orientale le 17 septembre 1939 ?

Cette opération poursuivait deux buts : repousser les frontières avant le début d’une guerre inévitable et gagner du temps. Le protocole secret annexé au Pacte ne stipulait pas que nous occupions ces territoires. Il y était indiqué que c’était une sphère de nos intérêts. Varsovie fut occupée par les Allemands. Le gouvernement avait fui dans le Sud et ne dirigeait plus le pays. Les troupes soviétiques avaient pénétré en Pologne sans lancer de véritable opération militaire, seulement dans les territoires - la Biélorussie occidentale et l’Ukraine occidentale - dont la Pologne s’était emparée lors de la guerre russo-polonaise (février 1919- mars 1921), en vertu du traité de Riga de 1921, en dépit des décisions de l’Entente : il s’agit de la "ligne Curzon" (nom conventionnel de la frontière orientale de la Pologne sur décision du Conseil suprême de l’Entente lors de la conférence de paix de décembre 1919 à Paris. La "ligne Curzon" fut tracée de façon à ce que toutes les terres peuplées principalement de Polonais se trouvent en Occident et celles à population non polonaise - Ukrainiens, Biélorusses et Lituaniens - à l’Est. Or, la Pologne traita par le mépris les recommandations de l’Entente et déclencha des hostilités contre l’URS, ce qui aboutit au traité de paix de Riga en 1921, en vertu duquel les terres peuplées d’Ukrainiens, de Biélorusses et de Lituaniens qui faisaient jadis partie de l’empire de Russie furent rattachées à la Pologne - NdlR). Il serait erroné de parler d’iniquité. Ensuite, nous avons modifié cette frontière avec les Allemands dans le cadre du Traité sur l’amitié et la frontière en date du 28 septembre 1939, en abandonnant les régions purement polonaises faisant partie de notre sphère et en les échangeant contre la Lituanie, contre Vilnius. Nous avions jugé indispensable de nous soucier de la sécurité et de l’intégrité territoriale de la Lituanie (partie traditionnelle de l’empire de Russie), avec laquelle nous avions signé un Traité d’alliance militaire, et de satisfaire les aspirations nationales des Lituaniens.

- Ensuite, ce fut l’adhésion des pays baltes �

Autant qu’on puisse en juger par les documents, nous étions entrés dans les pays baltes, car nous ne pouvions pas compter sur une attitude amicale à notre égard de la part des gouvernements baltes de l’époque. Nous savions que les Allemands avaient l’intention d’envahir la Lituanie et la Lettonie. Il fallait l’empêcher par une mesure préventive. D’abord, ce fut la conclusion de traités de coopération militaire avec les pays baltes, ensuite l’entrée de ces pays dans l’Union Soviétique. (Après l’agression d’Hitler contre la Pologne qui eut lieu le 1er septembre 1939, Moscou avait proposé aux gouvernements des pays baltes de conclure des traités d’assistance mutuelle. Le Pacte d’assistance mutuelle conclu avec l’Estonie le 28 septembre prévoyait la création de bases militaires et le déploiement d’un contingent de 25000 hommes sur son territoire. Selon le traité analogue signé le 5 octobre avec la Lettonie, un contingent de troupes soviétiques fort de 25000 hommes fut déployé dans ce pays. Le Traité sur la transmission à la République de Lituanie de la ville et de la région de Vilno (aujourd’hui Vilnius) et sur l’assistance mutuelle entre l’Union Soviétique et la Lituanie prévoyant l’introduction d’un contingent soviétique de 20000 hommes fut signé le 10 octobre. A la mi-juin 1940, des éléments favorables aux nazis avaient redoublé d’activité dans les gouvernements des pays baltes, ce qui créa une menace d’intervention des troupes hitlériennes dans ces pays. Le 14 juin, l’URSS posa le 16 juin un ultimatum à la Lituanie, à la Lettonie et à l’Estonie exigeant la formation de gouvernements amicaux envers l’URSS et l’entrée de contingents supplémentaires de troupes sur leur territoire. Ces conditions furent acceptées. Un mois plus tard, des blocs électoraux procommunistes remportèrent la victoire dans les trois Etats. Les gouvernement nouvellement élus proclamèrent la création des Républiques Socialistes Soviétiques d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie et adoptèrent la Déclaration sur leur adhésion à l’URSS. Les 3-6 août 1940, les républiques Baltes furent admises au sein de l’URSS - NdlR).

- Revenons à nos jours. Comment pouvez-vous commenter la résolution de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE qui tire un trait d’égalité entre le stalinisme et le nazisme ?

Les affirmations, selon lesquelles l’Union Soviétique est responsable, au même titre que l’Allemagne, d’avoir déclenché la Seconde Guerre mondiale témoignent de la conscience tourmentée des auteurs de ces initiatives et résolutions. L’Europe occupée n’a opposé d’abord aucune résistance à l’Allemagne. Son industrie avait travaillé pour l’armée allemande. L’Allemagne lança l’offensive contre notre pays avec non seulement 152 divisions allemandes, mais aussi 29 divisions roumaines et finlandaises. L’URSS devint alors le seul Etat en mesure de vaincre le nazisme, ce dont témoigne la défaite instantanée de la France et de la Grande-Bretagne en 1940. Il n’est pas sérieux de mettre sur le même plan l’URSS qui écrasa le nazisme et l’Allemagne hitlérienne. Sans le front oriental où nous avons défait des centaines de divisions allemandes au prix de sacrifices immenses, aucune armée des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne n’aurait pu agir en Europe. Leurs troupes ont été vaincues au bout de quelques semaines par l’armée allemande. Sans l’Union Soviétique et l’Armée Soviétique, les conditions étaient réunies pour que l’Europe devienne une colonie allemande, une association germanisée d’Etats gouvernés par les nazis. Cela s’inscrivait dans les plans du Reich, qui parlait, depuis 1944, d’une Europe unie, en précisant que la défense de cette Europe contre le communisme à l’aide des forces unifiées des peuples européens alliées aux légions SS était le devoir suprême des "combattants de la liberté".

- Qu’en pensez-vous, dans quelle mesure les griefs formulés contre l’URSS à propos du Pacte Molotov-Ribbentrop peuvent-ils être adressés à la Russie d’aujourd’hui ?

Il y longtemps que ces griefs sont avancés, depuis le moment où, le 23 août 1939, ce Pacte a fortement déçu la Grande-Bretagne et la France, car il signifiait l’échec de leur politique visant à inciter Hitler à agresser l’URSS. Churchill le qualifia alors d’immense gaffe diplomatique, et il avait raison. Il avait aussi raison d’affirmer que Staline n’avait pas d’autre choix. A la place de Staline, tout autre homme politique occidental aurait fait la même chose.

- Certains défenseurs russes des droits de l’homme invitent aujourd’hui à condamner le Pacte et à présenter des excuses aux victimes. Faut-il le faire ?

Les personnes qui tiennent de tels propos devraient se repentir devant nos anciens combattants et notre pays de leur attitude politique, plus précisément, d’oser proférer de telles absurdités. Nous n’avons pas à nous repentir de quoi que soit. Toute guerre est jugée d’après ses résultats. Les résultats de cette guerre ont été avantageux pour nous, cette guerre nous a transformés en grande puissance mondiale. Cette guerre nous a mis dans un état où, comme on l’affirmait après la guerre contre Napoléon, aucun canon n’a tiré sans l’accord de la Russie. A mon avis, il est absurde de se lamenter aujourd’hui à propos de ce qui a été fait.

- Devons-nous nous défendre lorsqu’il s’agit du Pacte ?

En aucun cas. En politique, il faut agir conformément aux intérêts de l’Etat et de son peuple. Autrement, ce n’est plus de la politique, mais un crime.

Propos recueillis par Oksana Bouriak, RIA Novosti

3 Messages de forum

  • Le 3 septembre 1939, il y a soixante dix ans, une semaine après la signature du fameux pacte germano soviétique, c’est l’invasion de la Pologne par l’Allemagne de Hitler, c’est le début de la deuxième guerre mondiale.

    Toute l’histoire de la deuxième guerre mondiale est contestable. Depuis soixante dix ans, il y a suffisamment de versions relatives aux principaux évènements de cette guerre, la signature du pacte germano soviétique est effectivement un évènement important de cette guerre. Aucune nouvelle version ne sortira cette année ni de RIA Novosti ni de ce site ni de nulle part ailleurs et aucun jugement moral dans aucun sens ne changera rien à l’histoire.

    De mon point de vue, les questions les plus importantes sont les questions des causes de la deuxième guerre mondiale, la question de la situation politique en Allemagne entre 1933 et 1939, la question de la lutte contre le fascisme, la question de la politique du parti communiste allemand entre 1933 et 1939, la question des relations entre l’Allemagne et l’Union soviétique entre 1933 et 1939 et la question des conséquences effectivement de ces relations du point de vue des gouvernements d’un certain nombre de pays européens géographiquement intermédiaires, comme par exemple la Finlande, la Pologne et la Tchécoslovaquie, c’est la fameuse question de la signature des accords de Munich et de l’annexion de la région des Sudètes par l’Allemagne de Hitler. En Pologne, il y a une question de vérité historique importante par rapport à la question des massacres de Katyn. En Union soviétique, il y a la question des relations entre Staline et l’état major de l’armée rouge, par exemple un certain Toukhatchevsky.

    Vous connaissez certainement ces questions et vous en avez certainement une opinion particulière. Ma seule question est la suivante. Combien d’historiens travaillent aujourd’hui par rapport à ces questions, en Russie, en France ou bien dans d’autres pays ? Posons la question par exemple à Annie Lacroix Riz ou bien à Bruno Drweski.

    Salutations militantes

    Bernard Fischer

    www.fischer02003.over-blog.com

    • RÉPONSE À BERNARD FISCHER SUR LE PACTE GERMANO-SOVIÉTIQUE ET QUESTIONS LIÉES. Annie Lacroix-Riz

      30 AOÛT 2009

      Cher camarade, Le tambour du pacte germano-soviétique a commencé à retentir, après celui de Katyn il y a quelques mois, et à toutes autres occasions possibles (on ne manque pas d’anniversaires et commémorations). Mme Marie Jégo, dont les jours et les nuits sont hantés par les bolcheviques, qu’ils soient ou non aux affaires, ironisait hier Le Monde sur « Moscou tenté de réhabiliter le pacte », tranchant ainsi : « Signé le 23 août 1939 par Viatcheslav Molotov et Joachim von Ribbentrop, les ministres des affaires étrangères de l’URSS et de l’Allemagne nazie, le pacte “de non-agression” s’est mué très vite en une alliance entre Staline et Hitler, prompts à dépecer l’Europe de l’Est et du Nord, de la Finlande aux pays baltes en passant par la Pologne. » Ce discours aussi catégorique qu’erroné est conforme à la prose que Le Monde a livrée de longue date à ses lecteurs, son dossier constitué pour le cinquantième anniversaire de la mort de Staline ayant en mars 2003 marqué un des sommets de cette activité notable du « quotidien de référence ».

      Mais il ne suffit pas à un employé du « quotidien des affaires Vedomosti […,] le journaliste Andreï Kolesnikov », de donner dans le genre psycho-tragique (« Le cocktail Molotov-Von Ribbentrop est à détonation lente. Il explose dans la tête des gens. Il mutile la conscience de la nation russe ») pour transformer une journaliste antisoviétique en historienne sérieuse.

      J’ai dans Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, 2006, 671 p., réédité en 2007, et dans De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-1940, Paris, Armand Colin, 2008, 408 p., longuement étudié les questions internationales soulevées par ton courrier de ce jour : ce que tu appelles « la question des conséquences effectivement [des] relations [germano-soviétiques] du point de vue d’un certain nombre de pays européens géographiquement intermédiaires, comme par exemple la Finlande, la Pologne et la Tchécoslovaquie, c’est la fameuse question de la signature des accords de Munich et de l’annexion de la région des Sudètes par l’Allemagne de Hitler. En Pologne, il y a une question de vérité historique importante par rapport à la question des massacres de Katyn. En Union soviétique, il y a la question des relations entre Staline et l’état major de l’armée rouge, par exemple un certain Toukhatchevsky » lequel fut incontestablement coupable de haute trahison (voir les tables des matières et index, et sur l’affaire Toukhatchevski stricto sensu, Le choix de la défaite, p. 393-399).

      Sur Katyn, on lira avec profit l’interprétation de mon collègue britannique Geoffrey Roberts, dans Stalin’s Wars : From World War to Cold War, 1939-1953, New Haven & London : Yale University Press, 2006. Cet excellent ouvrage, comme tous ceux qu’il avait rédigés auparavant (The unholy alliance : Stalin’s pact with Hitler, Londres, Tauris, 1989, et The Soviet Union and the origins of the Second World War. Russo-German relations and the road to war, 1933-1941, New York, Saint Martin’s Press, 1995), n’est malheureusement pas traduit en français, alors que tous les livres accablant Staline (de sa naissance à sa mort) et son entourage sont traduits dans l’année qui suit leur publication : notamment les balivernes horrifiantes du publiciste Simon Sebag Montefiore sur La cour du tsar rouge ou Le jeune Staline). On en trouvera écho dans la longue recension, « Geoffrey Roberts, Stalin’s Wars : From World War to Cold War, 1939-1953 : un événement éditorial », que j’ai mise sur mon site (www.historiographie.info) en 2007, ci-jointe, « Geoffrey Roberts, Stalin’s Wars, From World War to Cold War, 1939-1953 : un événement éditorial ». Tu trouveras aussi dans mon article « Le PCF entre assaut et mea culpa : juin 1940 et la résistance communiste » (www.historiographie.info) également joint à mon courrier électronique, des éléments de réponse à la polémique aussi inlassable qu’infondée sur le pacte germano-soviétique et ses conséquences sur le mouvement ouvrier international, en l’occurrence français. Cet article visait démontrer la malhonnêteté d’une énième opération médiatique vouée à un immense tapage, le livre, pitoyable par l’absence d’information et de documentation originale, de Jean-Pierre Besse et Claude Pennetier : Juin 40, la négociation secrète. Les communistes français et les autorités allemandes. Vénéré par Le Monde et Libération (entre autres), il avait logiquement trouvé grand crédit auprès du PCF, accoutumé depuis qu’il a gagné sa respectabilité de membre de la « gauche européenne » (et renoncé du même coup à son identité communiste) à battre sa coulpe sur son très honorable passé. De Munich à Vichy, largement consacré aux questions intérieures (et notamment à la répression anticommuniste), traite de l’aspect « français » du pacte germano-soviétique pour la période qui précède celle de l’article.

      Comme je l’ai rappelé hier à un ami belge qui me sollicitait à propos du pacte germano-soviétique, non sans évoquer les « perversions » présumées du stalinisme (terme intellectuel minimal, dans la gamme des crimes et horreurs staliniens dont la population française, « européenne », etc. est abreuvée quasi quotidiennement), je n’ai pu faire publier la critique du livre très important de Roberts « dans les présumés Cahiers d’histoire critique, héritiers (dévoyés) des Cahiers d’histoire de l’institut de recherches marxistes que j’ai accompagnés naguère, au motif que ladite revue critique ne pouvait supporter de “couvrir” mon indulgence pour les Soviets : ce que j’ai écrit sur la Pologne des colonels et son rôle abominable dans l’entre-deux-guerres (Le choix de la défaite et De Munich à Vichy), ce que Roberts, Carley et moi-même montrons de l’isolement diplomatique et militaire de l’URSS à l’époque de la “guerre d’hiver” donne un tout autre éclairage à la “tuerie” alléguée que l’URSS aurait dû reconnaître et expliquer, si elle l’a bien commise (je conserve une sorte de doute, vu à la fois, d’une part, la nature de la décision et son caractère strictement unique, et, d’autre part, l’absence de toute information archivistique internationale sur ces événements du début de 1940 – mais j’ai peut-être “raté” les bons courriers) ; de même qu’elle aurait dû reconnaître et expliquer, au moins après la guerre, l’incontestable accord secret sur le “partage” germano-soviétique de 1939 des zones d’influence, Pologne incluse) » (extrait d’un courrier du 29 août).

      Je visais ci-dessus aussi l’excellent ouvrage de l’historien américano-canadien Michael Jabara Carley, 1939, the alliance that never was and the coming of World War 2, Chicago, Ivan R. Dee, 1999, par bonheur traduit, 1939 : l’alliance de la dernière chance : une réinterprétation des origines de la Seconde Guerre mondiale, Presses de l’Université de Montréal, 2001, au surplus disponible en ligne. Carley déteste le commissaire du Peuple aux Affaires étrangères Molotov, auquel il prête selon la mode du temps tous les caractères de l’affreux stalinien borné ; il regrette beaucoup son prédécesseur Litvinov, remercié le 3 mai 1939 en raison à la fois du comportement des Anglo-Français et de ses propres illusions sur ces derniers ; mais il reconnaît autant que Roberts (puis moi-même) l’absence de responsabilité des Soviets dans l’événement du 23 août 1939, et le maintien strict de la ligne extérieure soviétique à l’ère Molotov.

      J’ai appris hier, après avoir rédigé le message cité ci-dessus, que les autorités russes venaient de publier une série de documents sur la politique extérieure polonaise depuis 1934. J’ai cru comprendre que ces textes comportaient les accords secrets entre Berlin et Varsovie, consécutifs à la signature de « l’accord d’amitié » germano-polonaise du 26 janvier 1934 (conclu pour dix ans). Je les lirai avec d’autant plus de plaisir que les archives françaises et allemandes (notamment) des années 1933-1939 m’en ont déjà livré bien des détails. Rappelons que, auprès de Pilsudski, le décisionnaire officiel polonais de l’événement, le colonel Beck, était un stipendié notoire de Berlin selon les archives originales diplomatiques et militaires françaises (c’est aussi clair dans les allemandes publiées), et qu’il le demeura au-delà même de la défaite ignominieuse de la Pologne (aussi ignominieuse que la débâcle française). Pilsudski l’avait fait chef de la politique extérieure polonaise depuis l’automne 1932, et Beck recueillit en mai 1935 la succession de son bienfaiteur (alors décédé) à la tête de la dictature. Ces deux officiers d’une armée en ruines dès ses origines (voir le texte d’archives joint, « L’Armée polonaise au début des années vingt ») n’étaient que les mandataires des privilégiés polonais, tels que « le prince Janusch Radziwill, un des propriétaires fonciers les plus importants non seulement de Pologne, mais de l’Europe entière » : soudé non seulement aux Junker allemands mais aux grands sidérurgistes allemands, ce noble de naissance allemande fut un des principaux inspirateurs d’une politique pro-allemande qui signifiait la mort de la Pologne en tant qu’État, et d’une dictature parfaitement adaptée, surtout depuis le coup d’État de Pilsudski de 1926, à « l’intérêt des grands propriétaires » (EMADB, renseignement militaire Depas 866, 17 juin 1935, 7 N 3024 ; « Principales personnalités que pourra rencontrer » le MAE (Laval, lors de son voyage à Varsovie), note jointe à la lettre 247 de Laroche à Laval, Varsovie, 10 avril 1935, URSS 1918-1940, 982, archives du MAE). La Pologne du trio infernal Beck-Pilsudski-Radziwill passait pour un pivot du « cordon sanitaire » franco-anglais, ce qui lui avait valu en 1920-1921 l’octroi, grâce à l’aide militaire française, via Weygand (et son adjoint de Gaulle), de la Galicie orientale pourtant promise par la « Ligne [ethnique] Curzon » à la Russie. Elle se mua en caniche du Reich hitlérien à partir de l’accord du 26 janvier 1934, sans abdiquer ses fonctions de chien de garde du « cordon sanitaire » utile à tous, « Alliés » occidentaux compris ; ni de garant de la soumission du peuple polonais à une des dictatures (régime convenant à particulièrement à la mission de « cordon sanitaire ») comptant parmi les plus sanglantes de l’entre-deux-guerres : dans le riche attirail est-européen français, Varsovie se disputait à cet égard le premier rang avec Belgrade et Bucarest ; on sait par ailleurs quel cas Paris, champion des « droits de l’Homme » alors comme aujourd’hui, fit de la « démocratie bourgeoise » régnant à Prague. Le rouleau compresseur de la propagande nous a cependant seriné depuis les années 1990 que l’Europe orientale avait « retrouvé » avec la chute de l’URSS et la libération consécutive des nations satellites esclaves « la démocratie » qu’elle avait perdue « depuis 1945 » (1918-1939, un paradis démocratique ; 1939-1945, le nirvana démocratique).

      On trouvera dans les deux ouvrages cités ci-dessus confirmation de mes affirmations qui peuvent sembler brutales, et notamment information documentée sur la participation directe des colonels polonais, Beck en tête « vautours » ou « hyènes » selon les aimables qualificatifs de leurs complices allemands, français, anglais, etc. , à la liquidation de la Tchécoslovaquie, à celle de la Petite Entente (théoriquement) antiallemande qui groupait Tchécoslovaquie, Yougoslavie et Roumanie, et à la persécution des juifs de Pologne. J’y apporterai des précisions supplémentaires et présenterai de nouvelles sources dans ma contribution en vue du colloque international de Varsovie prévu à la mi-octobre sur la campagne de Pologne de 1939 (« La Pologne dans la stratégie politique et militaire de la France (octobre 1938-août 1939) », colloque auquel participera Geoffrey Roberts. Que la politique polonaise ait été conduite en complicité totale avec le Reich hitlérien n’atténue en rien, comme le montrent lesdits travaux, l’écrasante responsabilité des dirigeants économiques et politiques de la France, ivres d’antisoviétisme, aussi prompts à l’aplatissement devant l’Allemagne que leurs homologues polonais, et acteurs de premier plan dès 1938 de la persécution des juifs de Pologne réfugiés en France (entre autres juifs étrangers), question traitée dans De Munich à Vichy . Notons que les dirigeants « républicains » avait laissé toute liberté aux fascistes italiens et nazis allemands pour poursuivre leurs ennemis sur le territoire français respectivement depuis 1922-1923 et 1933 (voir Le choix de la défaite). Ceci vaut évidemment pour les Apaiseurs de Londres et de Washington. La Pologne était une petite puissance soumise aux grandes puissances impérialistes, France alors incluse, et les responsabilités qu’assumèrent ses dirigeants 1° dans les crimes commis contre les peuples slaves (Polonais compris) et contre les juifs et 2° dans sa disparition en tant qu’État de 1939 à 1945 furent largement partagées par ses tuteurs étrangers.

      Pour ne citer qu’un exemple, ce n’est pas la Pologne qui avait seule le pouvoir d’interdire à l’armée rouge l’entrée du territoire polonais en 1938 (pour sauver la Tchécoslovaquie) ou en 1939 (pour sauver la Pologne elle-même) mais ses maîtres français et anglais, qui avaient en outre sur le papier « garanti » ses frontières en mars-avril 1939, et qui l’encouragèrent à traiter Moscou en « valet de ferme » selon l’expression de Jdanov (juin 1939). Exactement comme les élites tchécoslovaques cédèrent, par souci de classe et par effroi de voir sauver leurs frontières par l’armée rouge, aux pressions exercées par Paris et Londres pour obtenir d’elles la destruction de leur propre État.

      Les dirigeants russes paraissent disposés, pour des raisons qui leur appartiennent, à aborder leur histoire nationale de l’entre-deux-guerres et de la Deuxième Guerre mondiale d’une façon plus sérieuse que ce ne fut le cas depuis, non pas même la fin de l’URSS, mais l’ère khrouchtchévienne. Laquelle traitait avec un haut degré de fantaisie l’histoire des années 1920-1950, ainsi que l’avait observé dès 1964 dans La Russie en guerre l’excellent journaliste et écrivain britannique Alexander Werth, père, longtemps russophile, du pape français d’une « soviétologie » érigée en histoire des « crimes de Staline », Nicolas.

      L’historienne que je suis se réjouit de ce tournant perceptible depuis quelque temps, et apprécie au moins autant que s’annonce la fin de la phase d’intoxication pure et simple qui a caractérisé les trois dernières décennies concernant l’URSS et son histoire. La citoyenne aussi. Les deux attendent avec impatience de savoir comment l’idéologie dominante va nous rendre compte en mai-juin 2010 du 70e anniversaire de la Débâcle française de mai-juin 1940, sur laquelle il y a tant à dire.

      Bien cordialement,

      Annie Lacroix-Riz


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