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Du public au privé : le sort du pétrole libyen
Valentin Martin – Comité Valmy

mercredi 16 janvier 2013, par Comité Valmy


Du public au privé : le sort du pétrole libyen

La révolution jamahiriyenne de 1969 a consisté en de nombreuses nationalisations. Successivement les banques, le commerce extérieur, l’immobilier, les biens fonciers, et les majors pétrolières sont passés dans le giron national.

A cause de ces mesures, Kadhafi s’est attiré de nombreux ennemis. En Libye, il s’est mis à dos les élites liées à l’ancienne monarchie, les militaires de carrière, l’establishment religieux en butte au modernisme du régime (pas de port du voile, relatif féminisme du Livre Vert), les propriétaires fonciers et surtout les entrepreneurs en mal de libéralisme économique 1). A l’étranger, les réserves pétrolières fraîchement nationalisées ont attisé rancoeurs et convoitises. En 1972, la fortune réalisée par les compagnies pétrolières Hunt Oil et BP subit un coup d’arrêt. L’or noir libyen constitue une des mannes les plus considérables du globe (premières réserves africaines, cinquième mondiale, brut d’une excellente qualité) La Libye produit 1,6 million de barils par jour, soit environ 950 millions d’euros par semaine. Selon les experts, le chiffre pourrait atteindre 4 millions de barils par jour une fois les investissements nécessaires effectués.

Embargo et asphyxie de la Libye

En 1986, le gouvernement américain accuse la Libye de terrorisme et jette l’embargo sur le pays. Le 15 avril 1986, un raid américain a lieu sur Tripoli et Benghazi. Les relations commerciales sont rompues. En 1992, les Nations-Unis accusent à leur tour la Libye d’être liée à l’attentat de l’avion de la Pan America en 1988 et imposent des « sanctions » à la Libye. A cette époque, le camp socialiste est à l’agonie et s’effondre deux ans plus tard. Les « sanctions » occidentales contrarient fortement le développement du pays.

En 2004, asphyxiée par l’embargo, le gouvernement libyen n’a guère d’autre choix que de faire marche arrière. Le dédommagement des victimes de l’attentat de Lockerbie sera assurée par la Libye ; la Libye renonce à ses « armes de destruction massive » ; enfin, la Libye accepte d’ouvrir une partie de ses ressources aux compagnies privées étrangères. Marathon Oil, Occidental Petroleum, ConocoPhillips peuvent reprendre leurs opérations. Un consortium composé de compagnies australiennes, grecques et espagnoles obtient l’autorisation d’ouvrir des installations dans la zone de Marzouk.

Parallèlement, le pays accepte les obligations fixées par les statuts du FMI, incluant la levée des barrières au commerce, la suppression des prix subventionnée, la privatisation d’entreprises d’Etat. Le rapport du FMI de 2004 affirme que la modernisation de l’économie ne sera réalisable qu’au prix d’une « réduction drastique du rôle dominant du secteur public ». Un accord pour l’exploration et le « partage » de la production (EPSA IV) est signé avec les compagnies multinationales. Onze des quinze licences d’exploration sont alors attribuées à des compagnies américaines (Occidental, Amerada Hess, Chevron Texaco...). Dans le rapport établi par le groupe américain de conseil en stratégie Monitor, on déplore que l’économie libyenne soit dans un « carcan contrôlé par l’Etat ». Elle souffrirait de toutes les pathologies d’un « Etat distributif » : obstacles à l’entrepreneuriat privé, faible productivité, peu d’intérêt pour les investissements directs étrangers.

Pendant six ans, le tour de force du gouvernement libyen est d’adopter le langage du libéralisme mais de conserver les usages du socialisme. En mars 2004, une liste de 360 entreprises d’Etat promises à la privatisation est publiée. Le gouvernement proclame une nouvelle « Stratégie économie nationale ». Un « Centre de promotion des exportations » et un « Conseil des privatisations et investissements » sont créés.

En réalité, Kadhafi n’a cessé de s’opposer aux compagnies étrangères et aux intérêts des privés. En 2005, le secteur privé ne représente toujours que 2 % du PNB 2) . Plusieurs hommes d’affaires sont arrêtés pour avoir violé les principes du socialisme populaire du Livre Vert. L’industrie pétrolière reste entièrement gérée par l’entreprise nationale publique National Oil Corporation (NOC). Bref, en 2010, comme le note le rapport de la Banque Africaine de Développement, la privatisation de l’économie est « très en retard ». Aucun résultat concret dans le domaine des « privatisations » n’est apporté. La faute aux « tendances idéologiques » qui freinent ce mouvement.

Le spectre des nationalisations

En 2009, lors d’une conférence vidéo avec les étudiants de l’Université de Georgetown, Kadhafi annonce qu’il a l’intention d’intégralement nationaliser le secteur pétrolier. « “Tous les pays exportateurs devraient opter pour une nationalisation”, clame-t-il. Aussitôt, des échanges de lettre de l’Ambassade américaine de Libye avec les divers ministères américains se multiplient à ce sujet. Une des lettres confidentielles a été publiée par le Telegraph. On y apprend que les experts de Washington n’excluent pas la possibilité d’une nationalisation du pétrole et du gaz en Libye sur le modèle de la nationalisation qui avait déjà eu lieu en 1972.

Certes, il est possible que ce projet de nationalisation voté par l’Assemblée Nationale du Peuple soit un simple effet d’annonce. Mais dans tous les cas, il semble certain que le gouvernement a l’intention de renégocier les contrats de production avec les compagnies privées (EPSA) en faveur des Libyens. Déjà, en 2008, la National Oil Corporation les avait renégociés avec ENI, Petro Canada, un consortium américano-autrichien OMV, et le consortium européen Repsol/Total/OMV/Hydro. L’Etat libyen en a tiré un bonus 5,4 millions de dollars. Les quatre dernières compagnies durent également payer un bonus de 3 millions de dollars. En 2008, les parts des actions des compagnies internationales ont connu une chute drastique aux alentours de 10-15%, alors que la National Oil Corporation possédait 80% des parts. Aussi, les déclarations de Kadhafi en 2009 ont de quoi inquiéter davantage les milieux de l’industrie pétrolière.

Mais la politique pétrolière de Kadhafi ne s’arrête pas aux frontières de la Libye. Avec les financements du pétrole, le leader libyen entend créer les Etats-Unis d’Afrique, dotés d’une armée et d’institutions propres. Les Africains savent que ces dernières années les stations service OiLibya ont fleuri dans tous les pays du sud-Sahel. La compagnie publique a supplanté la plupart des compagnies occidentales dans une dizaine de pays. En 2008, OiLibya rachète la totalité des parts de Shell Ethiopie et une part conséquente d’Exxon Mobil au Kenya. OiLybia a le projet de construire deux gigantesques pipelines en Afrique pour approvisionner en gas-oil cinq pays d’Afrique. Plus grave, Kadhafi jouit en Afrique d’une relative popularité. Le financement d’infrastructures grâce à l’argent du pétrole libyen véhicule une image positive de la Libye à travers l’Afrique. Seydou Sissouma, porte-parole du président malien, affirme pour le journal Slateafrique que : « La Libye a accepté de partager ses ressources avec d’autres. Ce n’est pas ce que font d’autres producteurs de pétrole africains, comme le Nigeria. »

L’intervention de l’OTAN et des multinationales

Après l’invasion de la Libye par l’OTAN qui a lieu de janvier à octobre 2011, mois de la mort de Kadhafi, une nouvelle équipe, d’inspiration libérale, arrive au gouvernement. La plupart a été formée aux Etats-Unis. Le ministre des finances et du pétrole par intérim, Ali Tarhouni, est professeur d’économie à l’école de commerce de Washington. Le journal CNN Money ose espérer que son arrivée au pouvoir ouvrira une « ruée vers l’or pour les compagnies occidentales ». Abdurrahim El Keeb, premier ministre du CNT, enseigne à l’université de Caroline du Nord et à l’université d’Alabama, et enfin à l’Université Américaine de Sharjah aux Emirats Arabes Unis. Quant à Nouri Berouin, le nouveau président de la NOC, il vient également des Etats-Unis. Ces nouveaux dirigeants ont attendu l’été 2011 (la fin de la « révolution ») pour s’envoler des Etats-Unis afin de « révolutionner » l’économie libyenne.

Dès lors, chacun se demande à la manière de Lénine dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme : « A quel groupe de brigands financiers reviendra la plus grande part du butin ? » Fin 2010, Vincent Bolloré signe un contrat pour la gestion du port de Misrata. En avril 2011, selon une lettre que s’est procuré Libération, les responsables du CNT promettent d’attribuer 35% du pétrole brut aux Français. En juin 2011, Total envoie ses représentants sur place pour rencontrer les rebelles, dans le sillage du groupe de BTP français Vinci préoccupé par la reconstruction du pays. Le 6 septembre 2011 à Paris, le Medef organise une réunion d’information sur les opportunités offertes par la Libye, à laquelle participent plus de 400 entrepreneurs influents et le secrétaire d’Etat au commerce extérieur Pierre Lellouche.

Une fois les nouveaux dirigeants en place, les réunions d’affaire s’enchaînent dans les bureaux de la National Oil Corporation. Le 8 décembre 2011, le nouveau ministre du pétrole et du gaz rencontre l’ambassadeur britannique pour discuter des aspects de la « coopération rapprochée des deux pays dans l’industrie pétrolière ». Le 19 mars, il rencontre Bernard Avignon, directeur général de Total Libye, pour discuter du développement de ses installations en Libye, et notamment du projet de construction d’un nouveau puits, et des recherches sismiques engagés dans la concession 17. Puis les rencontres se suivent : de la Turkish Petroleum Company, ou de la compagnie italienne ENI qui a débuté un forage en novembre 2012.

Le 24 septembre 2012, lors du Sommet pour le pétrole, le gaz et le développement durable de la Libye (Libya summit Oil and Gas and Sustainable Growth), Balrwin déclare que cette nouvelle période offrira des opportunités pour les investisseurs. Nous traiterons toutes les compagnies nationales et internationales avec une même transparence et crédibilité. » Lors du « North Africa Oil and gas summit », qui s’est tenu à Vienne, Balrwin, répète : “Plusieurs grandes compagnies multinationales cherchent à promouvoir des partenariats économiques avec nous, et nous accueillons favorablement ces gestes qui nous aideront à développer nos ressources en hydrocarbures. De nombreux changements vont venir, et parmi eux : une concurrence équitable et transparente, le traitement de toutes les compagnies sur une même base commerciale. »

Le démembrement de la National Oil Corporation

Parallèlement, sur le plan intérieur, la compagnie nationalisé NOC, née en 1970 se retrouve démembrée afin de laisser davantage d’autonomie à ses filiales. En décembre 2012, la NOC est transformée en National Corporation for Oil Refining and Petrochemicals Industry. Sous prétexte de séparer les activités de production et de raffinage, la réforme vise à détruire la grande compagnie d’Etat. Le président du « Libya Oil and Gas Summit », Mohamed Elabdaly annonce dans le Tripoli Post que : « dans le nouveau système, les compagnies autrefois contrôlées par la compagnie d’Etat National Oil Corporation auront davantage d’autonomie... Notre objectif est la décentralisation. » La compagnie anti-Kadhafi Agoco qui assure 20% de la production libyenne se déclare satisfait du nouveau degré d’autonomie à l’égard de la NOC. Un responsable d’Agoco souligne que les intérêts de Londres, Paris, et Rome seraient « tous pris favorablement en compte ». Cette restructuration du secteur pétrolier annoncée par le ministre du pétrole va améliorer les termes des contrats pour les compagnies étrangères, en particulier pour les majors pétrolières 3). Des milliers de personnes ont manifesté dans les rues de Benghazi pour exiger le retour de la National Oil Corporation.

Oil and Gas Libya 2013 se tiendra en avril 2013 à Tripoli. On y confirmera les nouvelles stratégies pour l’économie libyenne. Un budget sera alloué à la modernisation des infrastructures pétrolières. Cela aura pour but « de stimuler le secteur privé avec une ampleur jamais égalée ».

Se dépeignant officiellement comme non-alignée, la Libye jamahiriyenne présentait pourtant bien les traits d’une économie socialiste : abolition du salariat, préséance du public par rapport au privé, avec ses points forts (IDH le plus élevé d’Afrique) et ses faiblesses (corruption). C’est pourquoi en 1987 Kadhafi a proposé à Gorbatchev de rentrer dans le Pacte de Varsovie. Avec la chute de l’URSS, la Libye s’est retrouvé isolée et constituait un des derniers Etats ayant refusé l’économie de marché. Public/privé : cette opposition fut certainement structurante dans le déclenchement du conflit libyen, comme elle l’a souvent été dans les conflits de la Guerre Froide. Elle pourrait également être un des aspects souvent passés sous silence (derrière les aspects religieux ou institutionnels) du conflit syrien. Le marché du pétrole syrien est également entièrement contrôlé par Sytrol, une compagnie d’Etat.

Valentin Martin – Comité Valmy

Notes :
1) F. Burgat, La Libye, Que Sais-je ?, 1996, Paris. P.76
2) Banque Mondiale, Socialist People’s Libyan Arab Jamahiriya Country Economic Report, juillet 2006, 146 p., p. 23-28
3) APS Review Downstream Trends, December 24, 2012


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