COMITE VALMY

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EXTRAITS DES MEMOIRES DE SAMIR AMIN

jeudi 26 avril 2012, par Comité Valmy


EXTRAITS DES MEMOIRES DE SAMIR AMIN

La IVe République

Les années 1947-1957 ont été celles de la IVe République dont j’ai donc vécu ce que j’appellerais aujourd’hui sa crise permanente. Le projet d’une République populaire, fondée sur le tripartisme né de la Résistance (PC, SFIO, MRP), avait été mis en échec par le rejet du projet de Constitution de 1946, puis l’adoption en 1947 de celle qui régit la IVe République jusqu’à sa fin de fait en 1958. Le MRP avait pris très tôt l’initiative de la rupture du front antifasciste de la Résistance ; la SFIO était restée hésitante encore quelque temps. Il fallait attendre jusqu’en janvier 1948 pour que la rupture SFIO-PC fut consommée, les socialistes ralliant alors le camp dirigé par les Etats Unis, qui prenaient l’initiative de déclencher la guerre froide. Le Plan Marshall, proposé en Avril 1948 et accepté immédiatement par le gouvernement français marquait donc la fin de l’après guerre. La signature du Pacte Atlantique (Juillet 1949) en était le prolongement naturel.

La IVe République n’en sortait pas renforcée. On peut même se demander comment elle a fait pour survivre dix ans. Un tiers des Français, électeurs communistes, restaient rivés au projet de démocratie populaire entrevu en 1945-1946, un autre tiers, proches du RPF gaulliste, étaient hostiles au parlementarisme style IIIe République que la IVe avait repris à son compte. Les gouvernements de la IVe République ne pouvaient donc être que fragiles, assis sur un centre qui ne représentait que le troisième tiers de l’électorat, fluctuant entre « centre gauche » (SFIO-radicaux) et « centre droit » (MRP). Tétanisés par les deux oppositions communiste et gaulliste, les gouvernements de la IVe n’avaient ni la force, ni le courage de rompre avec l’héritage de la IIIe. Dès 1945 le pouvoir gaulliste, en dépit de la participation des communistes au gouvernement s’était singularisé par le massacre de Sétif, le bombardement de Damas et, avec celui de Haïphong le début de la sale guerre du Viet Nam. La IVe République s’est donc enlisée dans les répressions et les guerres coloniales sans fin, après l’écrasement sauvage de l’insurrection de Madagascar (1947), la première guerre du Viet Nam (jusqu’à Dien Bien Phu en mai 1954), la guerre d’Algérie (inaugurée par l’insurrection du 1er Novembre de la même année), parvenant à peine à faire – en 1956 – les concessions minimales face aux mouvements du Maroc et de Tunisie avant de s’engouffrer dans la guerre de Suez, puis, quand même, d’amorcer un tournant autocritique timide avec la mise en place d’une semi autonomie accordée aux colonies d’Afrique tropicale en Février 1957.

Cette même faiblesse intrinsèque conduisait la France à rallier graduellement le plan américain pour l’Europe, en renonçant à peser du poids qu’elle aurait pu exercer dans les affaires européennes et mondiales.

Dès Juin 1948 la France rallie le camp américain de la guerre froide par l’accord tripartite sur l’Allemagne. Comme il fallait s’y attendre les Etats Unis ne tarderont pas à préconiser le réarmement allemand (dès 1950), qui ne surprit que ceux qui avaient voulu ne pas voir la logique de leur choix. En Octobre 1950 la France tente de s’opposer à ce réarmement en proposant d’intégrer l’Allemagne occidentale dans une communauté européenne de défense (CED). Un projet qui traînera jusqu’à son enterrement définitif tardif, en Août 1954, tandis que l’Allemagne entrait officiellement dans l’OTAN en tant que participant à part entière en Octobre de la même année. La double opposition communiste et gaulliste à cette politique américaine pour l’Europe avait eu la peau de la CED, mais elle n’était pas parvenue à substituer une alternative au plan américain. Tout simplement parce que les forces sociales et les idéologies que mobilisaient ces deux oppositions n’avaient rien en commun qui le permette.

Il est de bon ton aujourd’hui de dire que la IVe République a inauguré la construction économique européenne, par l’adoption en décembre 1951 du Plan Schuman de la Communauté du Charbon et de l’Acier CECA et en mars 1957 du traité de Rome. C’est oublier de voir que cette forme d’intégration européenne n’était pas vécue à l’époque, ni par les Européens, ni par les Américains, comme une alternative à l’atlantisme dominé par Washington, mais comme son complètement naturel, lui aussi commandé par les exigences de la guerre froide.

L’affaiblissement progressif de la vigueur de l’opposition communiste, son érosion électorale – bien qu’encore lente – conjuguée au caractère timoré propre aux gouvernements du centre, entraînait fatalement un glissement à droite que la formation des « indépendants » annonçait avec le retour de Pinay et des notables d’avant guerre dévalorisés un moment à la libération. L’ancêtre de la future UDF s’était reconstitué. De concession en concession, la tradition laïque venait elle même à être érodée par l’adoption du principe de la subvention aux écoles libres. Le compromis entre cette droite classique renaissante et le gaullisme allait donc nécessairement mettre fin à la IVe République ; la crise algérienne de mai-juin 1958 ne servant que de piédestal pour fonder la Ve. Les communistes isolés, socialistes et radicaux étaient battus d’avance.

L’image un peu terne par laquelle j’ai décrit ici cette IVe République ne rend pas compte de ses meilleurs côtés : le redressement et la modernisation économique qu’elle a amorcés et que la Ve République n’a eu qu’à poursuivre. Cette image n’implique pas non plus que je considère que la Ve République ait représenté un pas en avant. Au contraire, sa constitution présidentielle constitue pour moi un recul sérieux du principe démocratique. Certes le bloc de droite qui s’était constitué autour du général de Gaulle en 1958 a été - fort heureusement - « trahi » par son chef. Ce bloc s’attendait à ce que le nouveau régime poursuive la guerre en Algérie et maintienne la formule coloniale en Afrique tropicale. Néanmoins le choix « européen » de la Ve substitué clairement au choix impérial des IIIe et IVe Républiques, - dans la forme dans laquelle il était conçu et de par son contenu social - engageait l’Europe sur des rails qui devaient finir par conduire à l’impasse néo-libérale d’aujourd’hui et restaurer l’hégémonie américaine dont le gaullisme avait espéré limiter l’empreinte. Mais la discussion de ces limites et contradictions de la droite française sort du cadre de ce chapitre de mes mémoires.

Toujours est-il que l’image terne de la IVe République était celle que nous nous en faisions déjà à l’époque, lorsque j’étais étudiant à Paris. J’entends par nous les jeunes communistes révolutionnaires comme de nombreux anciens résistants. Notre vision stratégique collait au projet de 1945-1946 d’une démocratie populaire. Sa défaite n’était pas consommée, pensait-on. Le glissement à droite pouvait être inversé par la conjonction des luttes sur trois fronts : le front social, le front anti-colonial et le front anti-atlantiste guerre froide. Pourtant sur chacun de ces fronts les luttes allaient progressivement s’affaiblir.

Les grandes grèves de novembre-décembre 1947 se soldaient par la scission dans le mouvement syndical et la création de FO. Aucun mouvement social par la suite n’allait retrouver l’ampleur de celui de 1947. D’autant que la situation matérielle des classes populaires allait quand même s’améliorer. Dès janvier 1949 les cartes de pain disparaissaient. Et les grandes réformes de 1945-1946, les nationalisations, la sécurité sociale commençaient à donner leurs fruits.

Sur le plan anti-colonial la mobilisation contre la guerre du Viet Nam n’a jamais faibli. En rendant impossible l’idée même d’y envoyer le contingent cette mobilisation a aidé le peuple vietnamien à parvenir plus vite à sa victoire. Les Vietnamiens le savent, et le disent. Mais tout autre allait être l’attitude des classes populaires françaises, et de la direction du Parti Communiste, face à la guerre d’Algérie : atermoiements pour le moins qu’on puisse dire dont témoigne le soutien au gouvernement de Guy Mollet en 1956, (dans l’espoir, qui s’est avéré bien illusoire, de la reconstitution d’une « gauche unie » face à la dégradation de la IVe République), lequel pourtant non seulement n’envisageait rien d’autre que de s’enfermer dans une logique de guerre (en envoyant le contingent) mais allait aggraver les choses par l’aventure de Suez (octobre-décembre 1956) et le ralliement inconditionnel au projet sioniste. Ceux qui devaient résister à cette dégénérescence pro-colonialiste - des jeunes qualifiés de « gauchistes » et quelques anciens quand même (comme Jean Paul Sartre) annonçaient le renouveau de 1968, un type de mouvement social fort différent par le recrutement de ses militants et par ses thèmes idéologiques, lui même produit par les transformations profondes de la société française. Mais nous sommes ici encore sortis des limites de l’époque considérée 1947-1957.

La mobilisation contre l’hégémonisme américain et sa guerre froide allait subir elle aussi la même évolution. Cette mobilisation avait probablement atteint son paroxysme pendant la guerre de Corée (1950-1953). La manifestation grandiose du 28 mai 1952, lors de la visite de Ridgway, brisée avec une violence policière inouïe, soldée par l’arrestation de Jacques Duclos, n’a été suivie de rien d’analogue. Il faut dire que la politique soviétique devait elle même contribuer à cet affaiblissement. Les moments successifs d’accalmies (de « détente ») dans la guerre froide, conquis par l’habileté de la diplomatie soviétique (et cela est à porter à son crédit) ont été malheureusement accompagnés d’inutiles discours opportunistes qui ne pouvaient qu’affaiblir la compréhension de la nature véritable de l’impérialisme américain et de son projet. Sur un autre plan le stalinisme faisait les ravages qu’on aurait dû attendre de lui : les révoltes ouvrières de Berlin (dès 1951), de Poznan puis et surtout l’insurrection hongroise de l’été 1956 étaient condamnées par le discours langue de bois d’usage, sans que l’amorce d’une critique du stalinisme ne soit faite. Le XXe Congrès lui même et le fameux « rapport Khroutchev » n’éclairaient guère les lanternes. Les critiques encore feutrées produites par les camarades chinois dès 1957 étaient rejetées sans examen. On comprend que, dans ces conditions, le front anti US-anti guerre froide perdait son sens. S’amollissant au point de devenir un mouvement pacifiste au sens le plus faible du terme, il ne permettait plus de comprendre ni ce qu’était l’ennemi principal - l’hégémonisme américain - ni ce qu’était son adversaire ambigu - le soviétisme. Et, comme on le sait, l’insurrection hongroise de 1956 a mis un terme à la mobilisation anti guerre froide. Comment les choses ont évolué par la suite, de 1957 à l’effondrement de 1989-1991, sort encore du cadre de cette introduction à mes années d’étudiant en France.

Le cours de l’histoire, une fois son déroulement accompli, paraît toujours avoir été inéluctable. Ceux qui s’étaient inscrits d’emblée dans la perspective de ce parcours paraissent avoir été réalistes - l’histoire leur a donné raison - les autres des utopistes. J’appartenais, et j’appartiens toujours à cette seconde catégorie. Je pense - encore plus fort que lorsque j’étais jeune - que l’histoire peut emprunter des cours différents, qu’il y a toujours une variété d’alternatives également possibles (mais toutes ne le sont pas ; il y a de vraies utopies au sens banal du terme). Lutter pour la meilleure d’entre elles - d’un point de vue humaniste et socialiste - c’est à dire pour « l’utopie créatrice » doit être le choix de ceux qui veulent changer le monde et non pas seulement s’y adapter. L’histoire reste indéterminée, ai-je écrit ; et fort heureusement comme le prouve l’erreur de presque toutes les prévisions à long terme. La responsabilité de ceux qui, par timidité, crainte ou toute autre raison moins avouable, s’inscrivent dans le sens du mouvement d’apparence dominant, demeure grave : par leur option ils donnent des chances plus fortes à ce mouvement qu’ils prétendent combattre. Tel fut, en l’occurrence, l’option des responsables à Moscou et de la direction du P.C.F. En France l’option en faveur d’une démocratie populaire n’était pas ridicule. La révolution permanente qui caractérise ce pays depuis 1789 permettait de penser l’amorce d’une transgression allant au delà de la démocratie bourgeoise, sur le chemin de ce que j’appelle aujourd’hui la longue transition. Cette option, si elle avait triomphé, n’aurait pas fait de la France une Pologne quelconque, soumise aux diktats de Moscou. Au contraire elle aurait contribué à modifier les rapport de force à l’échelle européenne et peut être par là même aidé le monde de l’Est du « socialisme réellement existant » (fort peu socialiste en fait) à sortir de son impasse par la gauche, au lieu de tomber à droite comme ce devait être le cas quarante ans plus tard. La France révolutionnaire se serait placée peut être une fois encore en tête du mouvement au lieu de se retrouver, comme elle l’est aujourd’hui, à la traîne dans une Europe néo-libérale et atlantiste sans avenir. Les « réalistes » diront que cela était impossible, parce que les faiblesses intrinsèques du capitalisme français, face à celui des pays anglo-saxons et de l’Allemagne, ne permettaient pas d’autre choix que celui de tenter de « rattraper » le retard. L’argument a sa force, puisqu’il rationalise ce qui s’est passé . Mais il reste discutable : les grandes révolutions qui façonnent à long terme l’évolution globale - en l’occurrence pour les temps modernes celles de la France, de la Russie et de la Chine - n’ont pas été produites par les avancées les plus marquées du capitalisme. A cette vision linéaire de l’histoire - fausse puisque démentie sur le long terme - j’oppose celle d’une progression à travers le développement inégal.

1945-1957 : la mise en place du nouveau système mondial

Vue avec le recul du temps, la première décennie de l’après-guerre est celle de la mise en place du système qui se déploiera au cours des années 1960 pour entrer en crise au cours des années 1970 et 1980. J’ai proposé dans mon Itinéraire intellectuel (pages 23 à 34) une lecture de ce moment de l’histoire telle que nous l’avions vécue à l’époque, et telle qu’aujourd’hui elle me paraît avoir été, avec le recul du temps. Le cadre de référence est important parce qu’il commandait mes options personnelles ; et j’y renvoie donc le lecteur, en ne retenant ici que les axes principaux de cette lecture, sans négliger toutefois un rappel plus précis des transformations qui ont opéré dans les régions directement concernées par les mouvements auxquels j’étais lié plus directement.

Le succès de la stratégie américaine en Europe et au Japon a été rapide et total, grâce au ralliement sans condition de toute la bourgeoisie de ces pays et de tous les partis socio-démocrates. Cette stratégie d’hégémonie mettait l’accent, dès le départ, sur la constitution d’un bloc militaire antisoviétique. Les étapes de la mise en place de l’hégémonie américaine ont été le Plan Marshall (1947), l’OTAN (1949), le traité de San Francisco (1951).

Face à ce déploiement l’URSS demeurait jusqu’au milieu des années 1950 dans une position isolée et défensive, contrainte de rentrer dans la course aux armements pour mettre fin au monopole des Etats Unis dans ce domaine. A Yalta l’URSS avait obtenu le droit de se constituer un glacis protecteur en Europe orientale, mais rien de plus. La mise en place de régimes alignés dans cette région se heurtait néanmoins à des difficultés qui n’ont jamais été véritablement surmontées.

C’est seulement après la mort de Staline (1953) et surtout le XXe Congrès (1956) que l’URSS amorce une stratégie nouvelle visant à rompre l’isolement dans laquelle elle avait vécu jusque-là par une alliance avec le tiers monde, dont la Conférence de Bandung (1955) annonçait l’émergence. Le système soviétique, parvenu à amorcer son rattrapage sur le plan militaire (le premier Spoutnik lancé en 1957 signalait l’évènement), restait néanmoins fragile comme le démontrait l’insurrection de Budapest en 1956.

Le véritable obstacle au déploiement de la stratégie hégémoniste américaine provenait du mouvement de libération nationale d’Asie et d’Afrique, résolu à partir de 1945 à reconquérir l’indépendance des nations non européennes soumises au joug colonial. L’impérialisme n’est ici jamais parvenu - jusqu’à ce jour - à trouver les termes d’un compromis social et politique permettant de stabiliser réellement à son profit l’exercice du pouvoir dans les pays de la périphérie capitaliste. J’interprète cet échec comme la preuve que ce compromis est en fait objectivement impossible, que la polarisation générée par l’expansion capitaliste crée ici, à la périphérie, une situation objective par nature potentiellement révolutionnaire, toujours explosive et instable.

Dans l’espace des quinze années qui suivent la fin de la guerre mondiale la structure du système politique mondial se trouvera transformée d’une manière radicale. Pour la première fois dans l’histoire le système des Etats souverains sera étendu à la planète toute entière. Cette transformation a été imposée par les luttes de libération nationale qui ont mobilisé tous les peuples d’Asie et d’Afrique. Jamais la moindre concession allant dans le sens du changement n’a été faite par l’impérialisme sans lutte pour l’arracher. La formation du système international qui caractérise notre époque n’est pas le résultat d’une exigence interne du capitalisme qui l’aurait souhaité, voire même planifié, mais au contraire le résultat de luttes s’inscrivant dans une logique en conflit avec celle de l’expansion capitaliste mondiale, celle-ci s’adaptant - avec succès certes, du moins dans le court terme - à cette transformation. Cela étant, la puissance hégémonique du système de l’après guerre - les Etats Unis - étant capable de s’adapter plus facilement que les vieilles puissances coloniales sur le déclin, a pu paraître parfois favoriser l’évolution. Je ferai remarquer que si cette apparence correspond à la réalité jusqu’à un certain point en ce qui concerne les concessions faites aux mouvements de libération nationale les plus faibles, acceptant de ce fait le compromis néo-colonial, au contraire les Etats Unis ont pris la direction de la coalition impérialiste pour combattre les mouvements radicaux, qu’ils aient été dirigés par des partis communistes (Chine, Viet Nam, Cuba etc) ou par des nationalistes intransigeants et soutenus par un mouvement populaire radicalisé (nassérisme, socialismes arabes et africains).

Dans cette perspective le moment du grand flux de la libération nationale (1945-1975) qui précède son reflux s’est soldé par des acquis considérables incontestables pour l’ensemble de l’Asie et de l’Afrique et, par un effet de solidarisation des évolutions, pour l’Amérique latine.

Les avancées les plus marquantes ont été produites en Chine, où le combat pour la libération nationale se confondait avec celui pour le socialisme. Lisant dès sa parution en 1952 la Démocratie Nouvelle de Mao Zedong, j’adoptais ce point de vue fondamental que l’époque n’était plus celle de révolutions bourgeoises, désormais impossibles du fait de l’inscription de la bourgeoisie locale dans le projet expansionniste impérialiste, mais celle de la révolution socialiste. Celle-ci, à la périphérie du système capitaliste, se développait dans une stratégie ininterrompue par étapes, la révolution anti-impérialiste démocratique de libération, dirigée par le prolétariat et son parti (communiste), en alliance étroite avec la paysannerie, neutralisant la bourgeoisie nationale et isolant l’adversaire constitué par le bloc féodal-compradore, créant ainsi les conditions d’un passage rapide au stade de la construction socialiste.

Reproduite au Viet Nam et en Corée cette stratégie s’est heurtée aux agressions militaires des impérialistes. La première guerre du Viet Nam (1945-1954), comme la seconde (jusqu’en 1975) et la guerre de Corée (1950-1953) constituaient la preuve de la volonté collective des impérialistes de s’opposer à ce mouvement.

Le critère de succès du mouvement de libération nationale se mesurait donc à l’aune de ces avancées maximales. Il était évident, pour nous que toute libération qui n’irait pas jusque-là n’aurait pas achevé son parcours. On pensait qu’objectivement les conditions existaient pour y parvenir partout en Asie et en Afrique, à commencer par l’Egypte.

Comme tous les jeunes Egyptiens de l’époque j’avais été enthousiasmé par l’ampleur de la radicalisation du mouvement populaire, anti-impérialiste et social, qui culminait le 21 février 1946, et par le succès du mouvement communiste qui, malgré sa jeunesse avait gagné le respect de tous ceux chez qui en Egypte vibrait une corde patriotique et sociale. Il était la seule force qui osait s’opposer à la monarchie, exécrée par les couches politisées des classes populaires et la petite bourgeoisie radicalisée. Il paraissait donc apte à diriger un front uni à la manière chinoise ou vietnamienne. La répression continue - l’Egypte n’avait connu aucun moment démocratique véritable dans toute son histoire moderne, tant la crainte du communisme était forte dans les classes exploiteuses et chez les maîtres impérialistes - n’empêchait pas « le drapeau rouge » de flotter sur la vallée du Nil, comme on disait à l’époque, et c’était vrai : une démocratie bourgeoisie authentique aurait à l’époque permis aux communistes de gagner sans aucun doute les larges masses et peut être même des élections. Ni la bourgeoisie, ni les puissances occidentales ne pouvaient accepter ce risque.

La création d’Israël et la première guerre de Palestine (1948) ont donné un répit aux forces réactionnaires locales. Mais la défaite de 1948 portait en elle l’effondrement certain de la monarchie, pilier politique central de la domination impérialiste et réactionnaire. Dès 1950 la victoire électorale du Wafd, contraint de dénoncer le traité inégal de 1936, l’amorce d’une guérilla dans la zone du Canal occupée, signifiaient bien que l’espoir d’une révolution anti-féodale anti-compradore était possible. L’incendie du Caire (février 1952), le renvoi du gouvernement wafdiste et l’ingouvernabilité du pays qui a suivi ont finalement conduit au coup d’Etat des Officiers libres (juillet 1952) qui simultanément donnait l’espoir d’une avancée sociale possible et coupait l’herbe sous les pieds des forces progressistes porteuses de l’avenir du pays.

Toujours est-il que, après avoir nourri l’espoir d’un soutien occidental et fait toutes les concessions qu’il fallait dans ce sens, le nassérisme était amené à comprendre qu’il n’y avait rien à attendre des Etats Unis dont l’objectif, depuis la déclaration tripartite de 1950 (Etats Unis, Grande Bretagne et France), était de contrôler directement la région tout entière par des régimes à leur solde, en s’appuyant sur leurs deux prolongements militaires - Israël et la Turquie - et en imposant aux Arabes l’adhésion à des pactes militaires prenant le relais des protectorats britanniques et français déconfits. En refusant le pacte de Bagdad proposé par Washington (1954) Nasser devenait la cible d’une offensive visant à le renverser. C’est exactement à ce moment que se cristallise le front de Bandoung (1955) et que, par ce biais, l’URSS brise son isolement en offrant son soutien aux mouvements de libération nationale du tiers monde en conflit avec les impérialistes. La livraison d’armes tchèques à l’Egypte entraînait la décision d’abattre Nasser (octobre 1956), ce que la France, en réponse au soutien apporté au FLN algérien, et l’Angleterre, en réponse à la nationalisation du canal de Suez (juillet 1956), se proposaient. L’échec de cette dernière aventure coloniale dans laquelle s’illustraient côte à côte les conservateurs de Londres et les socialistes de Paris ayant oublié qu’ils ne pouvaient agir que conformément aux plans américains et sous leurs instructions ouvre alors un tout nouveau chapitre du déploiement de la libération nationale en Egypte, opérant dans des conditions très différentes de celles de la décennie précédente. La bourgeoisie, en Egypte comme ailleurs, semblaient reprendre le contrôle et la direction de la libération nationale, contrairement aux thèses fondamentales dominantes depuis 1945.

Le Mashrek arabe dans son ensemble s’apprêtait à remettre en question les équilibres fragiles construits dans l’entre-deux-guerres. La formation du parti baathiste, qui allait présider aux destinées de la région à partir de la fin des années 1950, ne nous échappait pas, pas plus que la compétition idéologique entre le mouvement communiste et le baathisme, dont nous doutions de la sincérité des prises de position anti-impérialistes et dont le style parfois fascisant nous inquiétait. Depuis les émeutes de Sétif en 1945 et de Tunisie en 1952 nous savions que les jours du pouvoir colonial au Maghreb étaient comptés. Mais qui dirigerait la libération ? La monarchie marocaine et la bourgeoisie tunisienne à qui la France remettait les pouvoirs en 1956 (une conséquence directe de la guerre d’Algérie, commencée le 1er novembre 1954) seraient-elles capables d’imposer leur ordre néo-colonial ? Le puissant mouvement populaire et plébéien que représentait le FLN algérien surmonterait-il l’anticommunisme de ses dirigeants, un anticommunisme malheureusement facilement alimenté par les attitudes suivistes des communistes maghrébins accrochés au PCF dont l’attitude était pour le moins ambiguë dans cette région ?

En Iran la puissance du parti Toudeh nous gonflait d’optimisme, en dépit du retrait soviétique, abandonnant en 1945 les républiques autonomes d’Azerbaïdjan et du Kurdistan. Le chauvinisme que le Shah pouvait capitaliser à son profit à cette occasion allait être de courte durée. De 1951 à 1953, Mossadegh, en nationalisant le pétrole, amorçait avec beaucoup d’avance sur les autres les grandes batailles de l’avenir. L’échec devait garantir la dictature sanglante du Shah pendant un quart de siècle. En 1954 d’ailleurs, l’Iran entrait avec la Turquie aux côtés des Etats Unis dans la bataille pour tenter d’imposer à toute la région sa soumission à la pactomanie américaine.

Les luttes de libération de l’Asie et de l’Afrique occupaient effectivement le devant de la scène mondiale depuis 1945. Nous étions convaincus de ce fait. De surcroît nous estimions que, parce l’URSS et la Chine, isolées, sur la défensive, ne pouvaient nous apporter que leur soutien moral, il fallait compter sur nos propres forces.

Mesurant le succès de la libération nationale à l’aune des victoires de la Chine et du Viet Nam, nous pensions que les guerres et guérillas de libération engagées depuis 1945 dans tout le Sud-Est asiatique avaient le même potentiel. Lorsque, progressivement donc, les pouvoirs réactionnaires ou nationalistes modérés locaux l’ont emporté, au début des années 1950, nous estimions que cette défaite ne pouvait être que provisoire. Bien entendu nous n’imaginions pas que dans l’époque nouvelle qui s’ouvrait - celle de Bandoung - la configuration du conflit entre l’impérialisme et les nations du tiers monde se présenterait d’une manière différente de celle qui avait dominé jusque là.

C’est pourquoi aussi, nous avions considéré que la partition de l’Inde en 1947-1948 et la constitution du gouvernement du Congrès en Inde constituaient des victoires majeures de l’impérialisme qui ici s’était révélé capable de mettre un terme brutal au déploiement d’une guerre de libération à la chinoise. Le rapprochement diplomatique de l’Inde de Nehru et de la Chine et la signature du traité de 1954 sur le Tibet nous paraissaient être de bonnes choses, mais ne modifiaient en rien notre jugement concernant le parti du Congrès. L’année suivante, à partir de Bandung, les choses ont commencé à paraître se présenter différemment.

Jusque vers la fin des années 1950, je partageais la vision « marxiste-léniniste » du soviétisme dominant, concernant les questions fondamentales relatives à la nature du socialisme et à sa construction effective en URSS. Je ne me rendais pas encore compte que la théorie de la polarisation capitaliste dont j’amorçais la formulation obligeait à repenser la nature du défi véritable posé par l’expansion du capitalisme réellement existant dans des termes différents de ceux définis par le contraste révolution-bourgeoisie ou révolution-socialiste à la périphérie du système, qui étaient les termes du marxisme-léninisme et même du marxisme classique.

Cela étant, certains d’entre nous n’étaient pas dupes de l’image d’Epinal fournie par la propagande soviétique concernant la perfection de son système. On avait parfois voyagé dans les pays « socialistes », constaté l’absence de démocratie, lu suffisamment pour ne pas ignorer la violence de la répression. Deux autres réalités, pas toujours prises suffisamment en considération, nous paraissaient plus importantes que les « imperfections » du soviétisme.

La première est que l’hostilité haineuse des pouvoirs occidentaux à l’égard de l’Union soviétique (qu’on pense à ce que fut le Mac Carthysme, ou même, trente ans plus tard, la vision de « L’Empire du Mal » par Reagan ou Bush) nous faisait penser que le système de ce pays représentait un danger réel pour le capitalisme. Non pas qu’il fût agressif. Au contraire nous voyions bien qu’il était sur la défensive et, à juste titre, je n’ai jamais cru un instant qu’un politicien occidental qui ne fût pas un imbécile ait pu croire à l’intention de Staline d’envahir l’Europe occidentale. Notre position de solidarité avec l’URSS n’exigeait même pas une conviction totale concernant la nature du système. Nous étions habitués à penser - à juste titre - que depuis 1492 les puissances occidentales ne sont jamais intervenues dans une région quelconque du tiers monde pour y défendre une cause défendable, mais que leurs interventions ont toujours été, sans exception, néfastes pour nos peuples. Nous comprenions donc, spontanément presque, que le capitalisme impérialiste ne peut tolérer qu’un pays quelconque refuse de se soumettre aux impératifs de ses diktats et que c’était cela que l’Occident reprochait à l’URSS.

La seconde est que nous portions un jugement critique sur la démocratie bourgeoise, beaucoup plus radical que celui de nombreux progressistes occidentaux. Nous voyions quotidiennement comment cette démocratie était systématiquement refusée pour nos peuples et comment les diplomaties occidentales ne l’invoquaient que si cela était tactiquement dans leur intérêt. Rien a changé sur ce plan. Il reste que l’argument - s’il se comprend au plan psychologique - n’est pas valable, car par définition le socialisme, ou même toute avancée populaire dans sa direction, doit être plus démocratique que toute démocratie bourgeoise. Nous tordions trop le bâton dans l’autre sens. Pourtant, lorsqu’il s’agissait de nos pays, nous étions sévères - à juste titre - concernant le déficit démocratique des régimes nationalistes populistes. Nous avions ici raison, mais aurions dû voir que l’argument s’appliquait également à l’URSS.

Concernant la « crise générale du capitalisme », pour employer les termes de la formulation soviétique de l’époque, nous étions très optimistes. Nous pensions que les conditions objectives étaient pour l’essentiel identiques à celles de la Chine dans tous les pays du tiers monde et que, par conséquent, la radicalisation de la libération nationale et sa poursuite jusqu’à la révolution socialiste était à l’ordre du jour. L’émergence ultérieure d’une nouvelle tentative bourgeoise nationale à partir de Bandung prouve a posteriori que nous avions simplifié l’analyse. Cela étant nous ne croyions pas que la révolution socialiste était à l’ordre du jour ailleurs que dans la périphérie du système.

Mon insertion militante

On militait d’abord au PC, donc plongé dans la vie politique française. Chose qui m’a toujours paru naturelle. Je ne conçois pas qu’on vive dans un pays sans s’y intéresser. Je suis un internationaliste convaincu, sans problème. Etudiants nous étions actifs dans l’UNEF. On s’y battait contre les fascistes, dirigés déjà par l’illustre Le Pen. Manifestations de rue violentes et interventions de la police, toujours pour protéger les fascistes comme il se doit. Isabelle se souvient que Le Pen encerclé et mis mal en point (mais pas même battu) avait été sauvé par une charge de police commandée par le Commissaire du Ve. Monté dans la voiture de ce dernier, Le Pen sortait indemne, allait sans doute boire un verre avec le Commissaire, tandis que les militants communistes étaient eux embarqués et battus par les flics. Pourtant c’était, comme d’habitude, l’escouade de fachos qui avait été les agresseurs...

La vie militante française comportait des dimensions intellectuelles, discutables certes mais tout de même remarquables. Débats approfondis sur la politique, l’histoire, critique littéraire et artistique se succédaient à grand rythme. Pas une semaine sans qu’un de leurs sujets ne nous occupât.

Mais on militait également beaucoup au sein de nos organisations de « coloniaux ». C’était pour moi, tout aussi important, davantage même. Le « 22 » offrait le cadre idéal pour mener ce combat dans un esprit anti-impérialiste et internationaliste, réunissant des jeunes d’Asie, d’Afrique et des Antilles.

D’abord nous répondions, au coup par coup, aux événements marquants de la lutte de libération des peuples auxquels nous appartenions. Le procès des députés Malgaches (Raseta) et leur condamnation, les émeutes de Casa de décembre 1952, la déposition du Sultan Ben Youssef en août 1953, les vicissitudes de la guerre du Viet Nam (le trafic des piastres en 1953), plus tard celles de la nouvelle guerre d’Algérie - la visite de Guy Mollet à Alger en janvier 1956 et sa déculotade, l’arraisonnement de l’avion marocain qui transportait Ben Bella en septembre 1956, les troubles de Tunisie et le retour de Bourguiba en juin 1955, les concessions de 1957 qui ouvraient la perspective d’une autonomie pour les colonies d’Afrique etc.

La victoire des Vietnamiens à Dien Bien Phu (mai 1954) nous a réjouit, Isabelle et moi. Enfin cette guerre ignoble allait se terminer par la victoire de ceux à qui elle devait revenir. C’est une joie que nous n’avons jamais cachée. Internationalistes à fond, nous haïssons l’impérialisme, de quelque nationalité fut-il. Comme il aurait été normal qu’un Allemand se réjouisse de la défaite d’Hitler. J’ai éprouvé la même joie lorsque les Américains furent boutés hors de Saïgon en mai 1975 et trouvé fort amusantes les images télévisées de la fuite des généraux américains se bousculant les uns les autres pour grimper dans les hélicoptères, avec sous leurs bras les paquets d’objets d’art volés au Viet Nam. Comme quoi les armées impérialistes ne sont jamais glorieuses. Visitant récemment le Viet Nam nous avons eu l’occasion de discuter de Dien Bien Phu et de lire ce que Bigeard a écrit à la suite de son retour sur les lieux. Cela a été l’occasion d’un échange intéressant de lettres entre Isabelle et Bigeard, qui semble avoir été plus une victime du système qu’il ne le paraît.

Pour moi en particulier les événements concernant le Moyen orient et l’Egypte : la guerre de Palestine de 1948, le coup d’état de la CIA contre Mossadegh en Iran (1953), la dénonciation du traité de 1936 par l’Egypte et l’amorce d’une guérilla dans la zone du canal (1951), l’incendie du Caire (février 1952), le coup d’Etat nassérien de juillet 1952 et ses suites en 1954, les arrestations de communistes de 1954 à 1956, puis la nationalisation du Canal (juillet 1956) et la guerre de Suez (octobre-décembre 1956), sur lesquelles je reviendrai plus loin.

Sur un plan plus général la grande conférence de Bandung (1955) et la rupture sino-soviétique (amorcée dès 1957) constituent les dates marquantes, les grands tournants de notre histoire contemporaine.

Nous ne nous contentions certainement pas de suivre les événements et d’y réagir. Nous estimions que nos responsabilités - et nos capacités peut être - exigeaient de nous une réflexion plus systématique, capable de nous associer à l’élaboration des stratégies de libération et de construction du socialisme. Une tâche double. D’une part une réflexion théorique concernant les problèmes fondamentaux de l’expansion capitaliste. C’était le sujet que j’avais choisi pour ma thèse de doctorat (« L’accumulation à l’échelle mondiale ») et qui est resté toute ma vie jusqu’à ce jour ma préoccupation théorique fondamentale. D’autre part une réflexion plus directement politique concernant la relation libération nationale-construction du socialisme, concernant donc l’essentiel du devenir de nos pays du tiers monde.

Le Comité de liaison des Etudiants anticolonialistes au sein duquel je militais et dont Jacques Vergès était le secrétaire général a joué un rôle important au cours des années 1948-1954 et a même, à mon avis, exercé une influence non négligeable à plus long terme et à une plus grande échelle, par sa contribution à la radicalisation de jeunes qui ont par la suite été des hommes (peu de femmes à l’époque !) politiques actifs dans leurs pays respectifs. Mener à bien cette tâche exigeait beaucoup de fermeté stratégique combiné à de l’habilité tactique. Il fallait rester suffisamment proche des « masses nationalistes » pour être admis par elles, mais en même temps les faire avancer au delà de ce nationalisme anti-impérialiste spontanée pour leur faire acquérir une « conscience de classe socialiste ». Il fallait dialoguer en permanence avec les dirigeants des mouvements de libération nationale tels qu’ils étaient, parfois certes « démasquer » certains d’entre eux, quand ils se compromettaient avec les impérialistes, français ou américains, mais parfois aussi les aider eux mêmes à avancer. Jacques Vergès y déployait alors son grand talent pour une cause qui valait la peine qu’on y consacre toutes ses capacités et toute sa volonté.

Les nuances de notre stratégie et de nos tactiques n’étaient pas toujours comprises par les autorités dirigeantes du PCF, auquel nous demeurions dévoués par principe. Nous étions fréquemment qualifiés de « déviants nationalistes petits bourgeois » ou « d’opportunistes » - de droite ou de gauche selon les circonstances. On nous opposait des discours dogmatiques dans la langue de bois qu’on connaît.

Le fond du problème parait simple, avec le recul du temps. La ligne politique avait été donnée par le fameux rapport de Jdanov de 1948, qui définissait le monde comme partagé entre deux camps, celui du socialisme (et de la paix) et celui du capitalisme (et de la guerre). Une analyse qui ne me paraît pas avoir fausse, en réponse à la guerre froide que les Etats Unis déclenchaient. Mais qui était simplificatrice sur de nombreux plans. En choisissant la guerre et la paix comme axe central de l’action de masse, elle donnait la priorité à la défense de l’URSS et des pays de l’Europe de l’Est encerclés et menacés et par là même inspirait une réduction dangereuse du camp du socialisme aux Etats socialistes (ou dits tels) et soumettait les stratégies révolutionnaires ailleurs aux priorités de cette défense. C’est le reproche que plus tard le maoïsme adressera à l’URSS. Mais par ailleurs la dualité simple de Jdanov ne permettait pas de comprendre qu’une autre contradiction fondamentale traversait « le camp du capitalisme », celle qui opposait les peuples colonisés d’Asie et d’Afrique aux métropoles impérialistes et à leur protecteur américain. Or notre action - celle du Comité des Etudiants anticolonialistes - se situait précisément sur le tranchant de cette contradiction. Fallait-il soumettre tout, dans cette lutte de libération de nos peuples, aux impératifs de la guerre froide ? La simplification de Jdanov faisait tomber dans le piège que les Américains tendaient ; comme les Soviétiques les Américains aussi décrivaient le monde comme partagé dans deux camps, qu’eux appelaient le « communisme » (satanisé) et le « monde libre », comme si dans celui-ci les peuples dominés étaient libres !

Par ailleurs la doctrine Jdanov pouvait être interprétée d’une manière qui flattait indirectement le chauvinisme impérialiste français, de dire que les peuples colonisés par la France ne devaient pas lutter pour leur libération mais combattre avec le PCF pour faire passer la France dans le camp du socialisme (entraînant ainsi ses dépendances). Il est intéressant de remarquer que beaucoup de ceux qui furent nos pires adversaires, les plus dogmatiques d’entre les dogmatiques - comme Annie Besse - sont devenus par la suite des chantres de l’anti-communisme banal. Ils nous traînaient devant des « commissions d’enquête », souvent dirigées par de tristes médiocres - comme Raymond Guyot, secrétaire de la Fédération de la Seine du PCF. Les choses s’envenimèrent au point qu’il fallut aller plus haut, devant Maurice Thorez lui même. Et je dois dire, pour l’histoire, que Thorez trancha en notre faveur. Quoi qu’on pense, Thorez avait l’étoffe d’un grand homme politique français. Je crois qu’il avait vu que beaucoup de ces jeunes joueraient un rôle dans leur pays et que cela ne serait pas si mal qu’ils soient des amis du PCF, et derrière lui de la France, ou d’une certaine France tout au moins.

Que les plus violents dans la rhétorique dogmatique, en fait les plus serviles plutôt que les plus convaincus soient passés de l’autre côté de la barrière avec tant de facilité ne devrait pas étonner. C’est une loi presque générale du comportement humain. Des années plus tard, en septembre 1991, dans un colloque organisé à Budapest, le fameux Oleg Bogomolov se produisait. Il avait été l’un des chefs de la censure idéologique du PC de l’URSS, officiant à la direction de l’Académie et n’avait jamais failli dans ses tâches de « pourfendeur » des déviationnistes (comme moi entre autre, dont il avait dénoncé la théorie « petite bourgeoise » mettant l’accent sur la polarisation mondiale propre au capitalisme !) qu’il savait toujours « fustiger » à coup de citations hors contexte. Mais voilà que maintenant, à peine deux mois après que le parti ait perdu sa position dominante en URSS, Oleg Bogomolov se déclare tout de go carrément « anticommuniste ». J’en riais aux éclats et, prenant la parole, je dis en substance : « Gospodin Bogomolov (Gospodin - qui était utilisé avant la Révolution pour dire Monsieur en russe, terme auquel la Révolution avait substitué celui de camarade - Tovaritch - est rétabli en Russie) - s’il est bien celui à qui je pense et non pas, par hasard, un homonyme - semblerait s’être converti à l’anticommunisme depuis quelques semaines seulement, mais rassurez-vous, je le connais depuis trente ans et depuis trente ans je l’ai toujours considéré comme anticommuniste ! »

J’ai fait de cette réflexion sur l’époque le sujet central de mon Itinéraire intellectuel. Cette réflexion, très riche il faut le dire sans fausse modestie, ne se déployait pas seulement sur un plan théorique ; elle impliquait un débat permanent avec les responsables des mouvements. C’est elle qui m’a amené à fréquenter, un grand nombre de ceux qui devinrent les dirigeants de la nouvelle Afrique indépendante, d’intellectuels brillants d’Asie et d’Afrique, comme elle m’a amené à donner ma part de contribution aux débats du communisme égyptien (directement à travers les polémiques qui opposaient Hadeto au PC et indirectement par la participation à la revue Moyen Orient de 1949 à 1953).

Le milieu politique colonial en France

Durant ma vie d’étudiant, mon action militante m’avait amené naturellement à connaître et à fréquenter de très larges pans des milieux politiques africains.

Il y avait d’abord les jeunes - à l’époque - c’est à dire principalement des étudiants africains, ceux qui devaient créer en 1950 la célèbre FEANF, dont j’ai connu pratiquement toute la première génération. Peu d’ouvrages ont été écrits sur ce milieu qui mériterait d’être analysé en profondeur. En feuilletant simplement les morceaux de documents réunis par Charles Diané dans son ouvrage La F.E.A.N.F. je réalise que j’avais passé des heures entières à discuter avec la plupart de ces militants, par exemple ceux du Sénégal (Babacar Niang, Cheikh Anta Diop, Mamadou Dia - le médecin et l’homonyme du Premier Ministre-, Baidi Ly, Ogo Kane Diallo, Maktar M’Bow - le futur directeur général de l’UNESCO, Assane Seck, Amady Dieng), du Congo (Joseph Van den Reysen, Henri Lopez), du Cameroun (Osende Afana, Tchaptchet, Woungly Massaga), du Togo-Dahomey (Franklin, Tevoedjre, Behanzin), de la Haute Volta (Kaboré), bien qu’un certain nombre d’entre eux - étudiants en province - ne venaient qu’épisodiquement à Paris, et que beaucoup de noms échappent à cette petite liste. Cette première génération devait fournir, par la force des choses, beaucoup de cadres majeurs - de gouvernement ou d’opposition plus ou moins radicale - dans les Etats indépendants après 1960. Je les ai donc presque tous retrouvés plus tard dans ces fonctions. Je me suis véritablement lié d’amitié personnelle avec quelques uns, en particulier l’ivoirien Malik Sangaré, qui fut le plus jeune participant au Congrès de fondation du RDA à Bamako en 1946 (il est chirurgien à Abidjan) et Abdou Moumouni, le physicien nigérien. Ayant terminé mes études en 1957 je n’ai pas connu la seconde génération, venu en nombre beaucoup plus important à partir de 1955-1956, à la veille de la loi cadre qui devait accorder une semi autonomie aux colonies d’Afrique subsaharienne. L’accélération de la formation de cadres africains avait pris son envol et de ce fait, le militantisme devait évoluer, peut être même changer de nature : la perspective d’être dans le système se substituait à celle de le combattre. Progressivement allait se dessiner l’embryon de la future nouvelle classe, celle de jeunes préoccupés avant tout de mettre à profit leur « rente-diplôme ».

Non moins intéressants étaient mes rapports avec ceux qu’on doit appeler les « politiciens » de la nouvelle Afrique - dirigeants de partis - sections du RDA ou autres - syndicalistes, élus au Parlement français ou au Conseil de l’Union Française. Paris était pour beaucoup d’entre eux un lieu soit de séjours prolongés (les parlementaires) soit de visites plus ou moins fréquentes. J’étais amené, généralement en délégation, à les rencontrer, et beaucoup d’entre eux discutaient longuement avec nous. Parmi ceux-ci certainement Gabriel d’Arboussier, Senghor, Houphouet, Ouezzin Coulibaly, Hamani Diori, Apithy, Mamadou Konate, Félix Tchicaya, Sékou Touré, Bakari Djibo, Doudou Guèye, Gisèle Rabesahala et d’autres, dont les noms m’échappent. Je n’ai jamais rencontré Ruben Um Nyobé (est-il jamais venu à Paris ?), bien que les plus jeunes camerounais de l’UPC - Tchaptchet, Massaga, Osende Afana (exécuté par les sbires d’Ahidjo) et, plus tard Moumie (assassiné par les services français) - m’aient plongé dans le bain des débats internes de ce parti plus radical que les autres, dès le déclenchement de l’insurrection de 1955.

Quels souvenirs ai-je retenus de ces discussions avec les dirigeants du mouvement politique en Afrique ? Mon témoignage vaut ce qu’il vaut. Il sera sincère, mais je ne suis pas sûr que l’interprétation que j’en donnerai aujourd’hui est celle que j’en tirais à l’époque. De surcroît si ma mémoire est dans l’ensemble bonne je ne me souviens bien que de certaines rencontres tandis que beaucoup d’autres se perdent dans le flou.

Les occasions de rencontre étaient fournies d’abord par nos protestations contre les mesures répressives prises à l’encontre des militants étudiants. On allait donc voir en délégation les parlementaires et les dirigeants. Je dois dire ici pour l’histoire que ceux-ci nous soutenaient toujours. Il est vrai que nous n’allions pas voir les « pourris », propulsés par l’administration coloniale dans des élections falsifiées. Mais tous les autres, qu’il s’agisse de RDA radicaux ou très modérés, ou de non RDA comme en particulier Senghor, condamnaient la répression. Mais leurs interventions n’avaient pas - à l’époque - le poids suffisant, face à des gouvernements - auxquels ils appartenaient parfois ou qu’ils soutenaient - toujours soucieux avant tout de protéger leur administration, fut-elle ultra. Je me souviens d’un Senghor fulminant disant : « oui, on me répète qu’il s’agit de communistes - Et après, qu’y a-t-il de mal à cela. Quand on est jeune, on est communiste. Normal ».

Nous allions également rencontrer ces dirigeants pour discuter des problèmes brûlants à l’ordre du jour - généralement des débats à l’Assemblée Nationale ou au Conseil de l’Union Française. Par exemple les évènements de Dimbokro et la répression sanglante en Côte d’Ivoire (1950), l’abolition du travail forcé et son application douteuse, le procès des parlementaires malgaches - Raseta et Ravoahangy. Il s’agissait pour nous d’exprimer le point de vue des « Etudiants anticolonialistes », de soutenir et d’encourager les déclarations des dirigeants jugées positives et progressistes, de critiquer celles qui nous paraissaient insuffisantes. Yves Benot dans Les députés africains au palais Bourbon de 1914 à 1958 a donné une analyse fine et précise de ces débats et des positions qui y furent prises par les uns et les autres.

Mais le plus important peut être est, qu’à ces occasions, il nous arrivait parfois d’aborder les questions stratégiques de fond. Que voulait-on ? Quels devraient être les objectifs stratégiques de la lutte anticolonialiste ? L’indépendance - fut elle encore en apparence éloignée - ou l’assimilation, ou la construction d’une « Union française véritable », c’est à dire d’un Etat multinational, plus ou moins fédéré ou confédéré ? Aujourd’hui on peut croire que la seule option progressiste ne pouvait être que celle de l’indépendance. Mais à l’époque les choses se présentaient d’une manière plus complexe, surtout dans les années 1946-1950.

Pour les mouvements politiques les plus radicaux - l’UPC du Cameroun, surtout à partir de l’insurrection de 1955 et de la répression sanglante qui allait se poursuivre jusque longtemps après l’indépendance de 1960 - l’indépendance était l’objectif stratégique évident, mais, encore mieux, cet objectif était associé à la révolution socialiste. C’était le modèle vietnamien, que les mouvements dans les colonies portugaises allait à leur tour tenter de mettre en oeuvre. Mais l’UPC était seule du genre dans les colonies françaises d’Afrique subsaharienne.

Pour les Malgaches également, dont l’attachement à l’identité nationale qui est la leur avait toujours été présent durant la colonisation, l’objectif stratégique était l’indépendance. Si l’idée d’une Union Française était acceptée, c’était une concession possible - ne réduisant pas l’autonomie nationale totale revendiquée - dans le cadre d’une confédération floue. Un peu comme Ho Chi Minh l’avait proposé à Paris en 1945-1946.

Mais pour les autres pays d’Afrique de l’Ouest et du centre les choses étaient moins tranchées. D’abord parce qu’on se battait sur le terrain pour l’assimilation au sens de l’abrogation des lois spéciales pour les colonies ; on revendiquait l’extension des lois françaises à tous les territoires d’outre mer. C’était certainement tactiquement irréprochable. A titre d’exemple amusant et peu connu, - les livres d’école. Ce sont les instituteurs africains qui ont réclamé la suppression des livres scolaires « spéciaux », « faits pour les colonies » - et donc forcément au rabais - et exigé qu’on leur substitue ceux en usage en France. C’est ainsi que fut mis en usage le célèbre manuel scolaire d’histoire rappelant aux enfants noirs « leurs ancêtres les Gaulois »... Mais à supposer que les luttes l’aient emporté sur ce terrain, qu’en aurait été le résultat ?

Les partis communistes des Antilles et de la Réunion se sont battus sur ce terrain et ont fini par l’emporter effectivement. Le résultat s’impose aujourd’hui : l’assimilation a créé une dépendance économique et sociale telle qu’il est difficile de concevoir que le mouvement puisse être inversé et que les Antilles et la Réunion puissent un jour - pour le meilleur ou pour le pire - devenir indépendants. Paradoxe apparent : si aujourd’hui les Antilles et la Réunion sont devenues indissociables de la France, elles le doivent aux efforts des communistes, couronnés de succès. La droite, qui s’était toujours opposée à l’assimilation des droits, défenseur hier de l’esclavage et plus tard du statut colonial, n’auraient donc pas évité que le mouvement conduise, ici comme dans les Antilles anglaises et à Maurice, à la revendication indépendantiste.

Le même degré d’assimilation aurait-il été possible - à supposer qu’il ait été véritablement voulu et poursuivi - à l’échelle de l’Afrique ? La réponse invite à dépasser le cadre de la « question nationale ». Car l’assimilation totale au plan économique et social n’implique pas nécessairement l’abolition de la spécificité culturelle et de la diversité nationale. Les Antillais et les Réunionnais sont, selon les uns, des nations différentes de la nation française, selon d’autres ils ne le sont pas. Mais tout le monde s’accordera pour considérer que les Africains n’étaient pas et ne pouvaient être - ou devenir - des Français. Si je dis que l’assimilation « à l’antillaise » n’était pas possible à l’échelle de l’Afrique ce n’est donc pas pour des raisons nationales-culturelles, mais pour des raisons économiques. Tout au moins dans le cadre d’un système qui serait resté fondamentalement capitaliste. Aurait-elle été possible dans un autre système ? N’oublions pas que c’était l’objectif stratégique du PCF, au moins en 1946 : construire une « vraie » Union française, comprise comme populaire et fortement centralisée et homogène au plan de son organisation économique et sociale, mais diverse à celui des nations qui la composent. Autrement dit un Etat socialiste multinational, après tout comme l’URSS l’était. Je ne sais pas si cela aurait été réellement possible ; en tout cas l’histoire ne l’a pas voulu ainsi. Cela aurait certainement impliqué des sacrifices économiques pour le peuple français, appelé à soutenir le rattrapage dans ses ex-colonies. Après tout c’est ce que les Russes ont fait dans l’URSS : la Russie a financé l’Asie centrale et la Transcausasie (et c’est pourquoi l’analogie faite entre l’Empire soviétique et les Empires coloniaux n’a pas de sens, comme je l’ai écrit). Mais l’histoire a bien montré aussi la fragilité de cette construction dont les Russes eux-mêmes, semble-t-il, ont cessé de souhaiter le maintien.

Lorsque nous ouvrions le débat sur la perspective stratégique avec les dirigeants africains on était conduit à poser ces questions, même si leur formulation restait ambiguë et parfois confuse. Or sur ce plan il me semble que ma mémoire ne me trompe pas. La plupart des dirigeants africains n’y avaient tout simplement jamais réfléchi, sauf les Malgaches et les Camerounais qui avaient opté pour l’indépendance, comme d’ailleurs les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Laotiens et les Maghrébins. La plupart des dirigeants africains qui se battaient pour l’assimilation sur le terrain (« les mêmes lois » etc...) n’avaient pas de vision stratégique. Ils étaient des tacticiens et rien de plus. Mon souvenir des conversations sur ce thème qu’on avait tenté d’avoir avec Houphouet (qu’on allait voir pour soutenir financièrement nos actions et qui le faisait) est que cela le faisait bailler. Il n’en comprenait pas la portée, visiblement. Même chose, me semble-t-il, pour beaucoup d’autres, dont Sékou Touré. Certains par contre y avaient réfléchi : d’Arboussier et Senghor. Parvenus l’un et l’autre, bien qu’adversaires sur le terrain politique, à la même conclusion : l’objectif stratégique devait être un Etat multinational associant la France et ses anciennes colonies. Mais le premier pensait que la réalisation de l’objectif passait par la révolution socialiste en France, le second qu’il était possible d’y parvenir par une évolution graduelle. Curieusement donc, et contrairement à bien des opinions courantes, Senghor était - au moins sur ce plan - plus proche du Parti Communiste qu’il n’y paraît.

En tout état de cause la question allait être tranchée par l’histoire en fermant cette option. D’abord bien entendu parce que la droite française n’avait jamais voulu autre chose que des colonies. L’Union française était ainsi vidée de tout contenu autre possible. Le Parti Communiste lui même s’en rendait compte et progressivement abandonnait le projet de la République populaire multinationale, tandis que la SFIO, timorée, ralliait de fait les positions colonialistes traditionnelles. On comprend alors que les jeunes Africains aient pris l’initiative de proclamer l’objectif stratégique de l’indépendance. Le P.A.I. (Parti Africain de l’Indépendance) a été le produit de cette maturation. Tardive finalement, il faut le dire, puisque datant de 1957 seulement. Date à laquelle déjà se dessinait en pointillé la possibilité de l’indépendance que la loi Cadre ouvrait. Sans doute quelques évènements extérieurs avaient accéléré la maturation : la révolte des Mau Mau au Kenya (mais ce pays, anglophone et lointain était fort peu connu chez les étudiants de Paris), la guerre d’Algérie éclatant en novembre 1954 (et l’Algérie était, dans le mythe général, pensée comme « française », qu’elle le veuille ou non ... et sa rébellion avait surpris !), mais surtout la rébellion de l’U.P.C., justement dans cette Afrique « française » subsaharienne. Cela ne réduit en rien la portée historique de l’initiative des fondateurs du P.A.I., au nombre desquels mon ami Abdou Moumouni avec lequel je discutais beaucoup de toutes ces questions. Mais du coup, parce que cette initiative prenait les devants (la loi cadre ne prévoyait pas formellement l’indépendance), les politiciens africains la condamnaient. Erreur de jugement de leur part, puisque l’indépendance vint quand même, et plus vite que prévu, non seulement pour le pays qui avait voté non au référendum de 1958 (la Guinée) mais même pour ceux qui avaient voté oui ! Du coup ces politiciens pouvaient apparaître, aux yeux de la nouvelle génération, comme des « hommes du passé ».

Le débat qui a succédé ne pouvait donc que conduire à une relecture du passé qui contredit ce que j’ai dit plus haut. La négritude défendue par Senghor devenait le paravent derrière lequel se cachait sa démission face à la France coloniale. La phrase « la raison est hellène, l’intuition est nègre » prenait une dimension décisive dans la condamnation. Contresens, partiel tout au moins, puisque l’idéologie de la négritude, construite dans les années 1930 par des Antillais autant - et davantage même - que par des Noirs d’Afrique, répondait à un tout autre défi, qui n’avait rien à voir avec les options politiques en question ici, celui de répondre au racisme, et guère plus.

Ainsi donc le succès que l’action du noyau des Etudiants Anticolonialistes a enregistré en milieu africain ne fait pas de doute. Nous cherchions d’ailleurs également à étendre nos relations aux mouvements des autres pays africains. Je me rendis à cet effet à Londres en 1952 pour rencontrer les étudiants du WASU (West African Students Union) et d’autres, d’Afrique orientale et australe. Le Gold Coast (le Ghana actuel) était connu pour être la colonie d’Afrique la plus avancée, ayant connu un démarrage économique une cinquantaine d’années en avance sur la Côte d’ivoire qui reproduira ce modèle dans son « miracle » ultérieur avant de s’enliser à son tour dans la voie sans issue de la mise en valeur coloniale. On connaissait la réponse au défi qu’esquissait Nkrumah dans son appel au panafricanisme, en avance d’un demi siècle sur les exigences objectives d’une réponse réelle au défi par la régionalisation. Nous pensions que cette réponse était, à terme, la seule valable. Nous ramions donc à contre courant puisque, avec la balkanisation que la loi cadre allait institutionnaliser, la tendance au repliement sur les « territoires-futurs Etats » progressait, surtout dans la nouvelle génération des étudiants pressés de s’inscrire dans le mouvement pour en tirer un bénéfice immédiat. Nous portions également une attention particulière au Soudan, pays de jonction entre les mondes arabe et noir, dont nous savions, depuis la chute de la monarchie en Egypte, qu’il s’acheminait vers l’indépendance (que le pays obtint avant les autres en Afrique, dès 1956), les Britanniques n’étant plus en mesure d’en retarder indéfiniment l’échéance. Nous étions évidemment également convaincus que la lutte armée engagée par les Mau Mau au Kenya inaugurait une étape nouvelle du mouvement de libération nationale. Ces trois thèmes ont été ceux de nos longues discussions de Londres. C’est à cette occasion que je rencontrais Babu, qui quelques années plus tard allait conduire la révolution dans son pays - Zanzibar - ; nous sommes immédiatement devenus de véritables amis et ne nous sommes plus perdus de vue, nous retrouvant plus tard dans la revue Révolution, puis à Dar Es Salam. La discussion principale avait porté sur la Démocratie Nouvelle de Mao Zedong et la validité de cette stratégie pour la libération de l’Afrique et la construction du socialisme.

L’action des Etudiants Anticolonislistes dans le milieu nord africain était plus difficile. C’est qu’ici nous nous heurtions à de grands partis nationalistes fortement anticommunistes - l’Istiqlal du Maroc, le Destour de Tunisie et même le MNA algérien de Messali Hadj, en dépit de son recrutement fondé à l’origine sur le prolétariat émigré en France, fondateur de l’Etoile nord africaine de l’avant guerre. Or ces partis dominaient la scène et étaient soutenus par l’écrasante majorité des étudiants du foyer (le 115 Bd St Michel). Les communistes n’étaient pas ici seulement minoritaires, ils étaient isolés. Un isolement renforcé parfois par la politique malheureuse du P.C.F., comme par son absurde théorie de la « nation algérienne en voie de formation par l’apport combiné des Arabes, des Berbères et des Pieds Noirs », formulée par Thorez en 1936 et toujours en vigueur officiellement. Le marocain Hadi Messouaq, qui tentait de briser cet isolement, était l’un des meilleurs participants actifs de nos discussions sur ces questions. Mais il restait difficile de traduire en actes les projets de sortie de cet isolement, ne serait-ce que parce que les dirigeants nationalistes ne venaient que rarement en France (sauf lorsqu’ils y étaient assignés à résidence). Les conflits internes latents dans les partis nationalistes - qui préparaient la constitution ultérieure de l’U.S.F.P. au Maroc, des ben Yousseffistes (puis des ben Salahistes) en Tunisie, de la révolte contre le CC du MNA et la proclamation du FLN en même temps que celle de la guerre de libération en Algérie - nous échappaient. On les observait de l’extérieur. Guère plus. Le résultat a été que beaucoup de communistes ne sont ralliés par la suite à ces courants plus radicaux, sans pouvoir y conquérir des positions d’influence réelle.

Les milieux « indochinois » étaient eux - parfaitement autonomes. Surtout, évidemment, les Vietnamiens qui ne pouvaient guère se partager qu’en deux camps tranchés : celui qui soutenait la guerre de libération au Viet Nam et celui des corrompus à la solde de Bao Dai. Beaucoup des premiers ont rejoint la lutte au pays. On ne fréquentait pas les autres, bien sûr. La position des Cambodgiens était un peu différente. Ni le Cambodge, ni le Laos n’étaient alors véritablement engagés dans la guerre de libération, bien qu’ils y fussent associés à la marge. La méfiance historique des Cambodgiens vis à vis du grand frère vietnamien était visible pour quiconque savait observer attentivement. J’ai connu à l’époque Khieu Samphan, étudiant en économie comme moi. Je n’ai rencontré brièvement Saloth Sar (le futur Pol Pot) qu’une fois ou deux, alors qu’il était étudiant (il est rentré rapidement dans son pays). Des journalistes peu scrupuleux ont par la suite brodé sur le thème de mes « rapports » avec Samphan, et j’ai été qualifié de « mentor » de celui-ci. C’est une calomnie stupide : Samphan a exactement mon âge et je ne vois pas comment j’aurais pu être son maître à penser !

Les Antillais naviguaient à part, pour les raisons que j’ai données - la bataille pour l’assimilation - mais ils bénéficiaient du grand prestige mérité de leurs brillants intellectuels, souvent poètes. Le Haïtien Depestre, les Antillais Césaire et Damas étaient de ceux qu’on écoutait beaucoup, avec lesquels d’ailleurs on discutait librement. Des rencontres toujours rafraîchissantes.

Je reviendrai plus loin dans ces Mémoires sur les milieux arabes moyen orientaux - Syriens, Irakiens et Egyptiens. Les Syriens et les Irakiens, assez nombreux à Paris, étaient fortement organisés par leurs propres partis communistes. Il étaient dominants chez les étudiants actifs, tandis que les baasistes - ou futurs baasistes - ne paraissaient pas encore préoccupants. Mes premiers contacts avec les Partis communistes arabes de la région, comme avec le Toudeh iranien, remontent à cette époque. J’y reviendrai à propos de l’histoire du communisme arabe et égyptien.

Mise en ligne CV le 26 avril 2012


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