COMITE VALMY

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Comaguer - Au fil des jours et des lectures n°124 - 2 Janvier 2012

Cette crise de la dette démontre chaque jour l’inefficience des marchés
André Orlean

lundi 2 janvier 2012, par Comité Valmy


L’économiste André Orlean est directeur de recherches au CNRS et président de l’Association française d’économe politique. Son interview parue dans « La Tribune » du 22 Décembre 2011 sous le titre Cette crise de la dette démontre chaque jour l’inefficience des marchés présente un grand intérêt :

1-Sur le plan de l’économie :

Il va au cœur des critiques contre « les marchés », ces OEMI, Objets Economiques Mal Identifiés. Il explique pourquoi les marchés financiers sont par nature irrationnels et portent la crise comme la nuée l’orage.

D’autre part, il souligne que la BCE, soumise au dogme libéral de l’indépendance des banques centrales, prête aux banques mais pas aux Etats et donc met les Etats endettés entre les mains des banques qu’elle a refinancées. Cet intermédiation obligée a un prix fixé librement par les dites banques entre lesquelles ne s’exerce en cette occurrence qu’une concurrence bien tempérée .Un prêt de la BCE aux banques au taux de 1% (comme elle l’a fait en Décembre 2011) peut se transformer le jour même en un prêt des mêmes banques à un Etat endetté à un taux encore supportable de 3% comme pour l’Allemagne ou à un taux assassin de 7% ou plus comme pour la Grèce .

Le pays soumis à un tel régime est condamné pour des décennies à consacrer l’essentiel de ses recettes budgétaires au remboursement de la dette et par conséquent à la diminution brutale des dépenses publiques pour la population c’est-à-dire à la tiermondisation.

2- Sur le plan politique :

André Orlean reste prisonnier d’un acte de foi européen qui est le principal terrain de convergence entre les deux forces politiques dominantes en France : PS et UMP. En effet constater que l’Union Européenne à 27 fonctionne mal c’est ignorer la philosophie générale des Traités européens, celle d’un marché ouvert confrontant sans précaution des économies de tailles très diverses (entre 1 et 80 millions d’habitants) et surtout à des niveaux de développement très éloignés les uns des autres. Ainsi rien que dans l’Eurozone les écarts de salaires à qualification égale peuvent être de 1 à 4.

Dans ce grand marché s’exercent donc avec brutalité des effets de domination multiformes. Il ne s’agit aucunement de 27 peuples aux destins séparés mais de peuples aux histoires très diverses et temporairement inclus dans une union entre 27 Etats dont la règle est de n’offrir aucune protection du faible contre le fort et il faut dire et redire très haut que lorsque les peuples sont directement consultés (référendums en France aux Pays bas et en Irlande) leur position est ignorée.

La référence incantatoire à une politique européenne qui « ferait vibrer à l’unisson le corps social européen » est à la fois ambigüe, qu’est ce que le « corps social européen » et la démocratie est-elle une « vibration », et inquiétante car les comparaisons anthropomorphiques de ce type sont classiquement utilisées par des régimes autoritaires de droite. La foi européenne des bourgeoisies dirigeantes, toutes marquées à des degrés divers par le colonialisme n’exprime au fond que leur sentiment accru d’infériorité dans un monde de grosses entités politiques : Chine, Inde, Etats-Unis, Brésil, Russie …sentiment qui est à l’origine de la campagne de plus en plus vive (qu’André Orlean ne reprend, il est vrai, pas à son compte), pour une Europe Fédérale, forme refoulée d’un impérialisme européen déçu et rétrograde.

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Interview

Cette crise de la dette démontre chaque jour l’inefficience des marchés !

Si l’on en croit votre ouvrage « L’empire de la valeur » les prix, sur lesquels reposent les marchés financiers sont tronqués, en ce qu’ils ne reflètent pas la réalité économique ?

En fait, si l’idée de l’efficacité des prix est très ancienne, Adam Smith et David Ricardo ne considéraient, quant à eux, que les prix sur les marchés de biens ordinaires, résultant de l’offre et de la demande. Le problème est d’avoir étendu cette analyse aux marchés financiers, en considérant qu’ils sont efficients, et qu’à ce titre ils s’auto régulent parfaitement. Cette croyance, qui ne date que des années 1970 et qui s’est répandue avec la financiarisation de l’économie, est fausse. Car en vérité, marchés de biens et marchés financiers fonctionnent de façon radicalement différente : sur les premiers, l’équilibre des prix dépend de la rareté objective des biens ; sur les seconds, les prix évoluent avec l’anticipation des revenus futurs, et les investisseurs sont à la fois acheteurs et vendeurs d’actifs financiers en fonction des anticipations qu’ils ont de leur rendement futur. Résultat : quand le prix d’un actif financier monte, la demande ne baisse pas nécessairement, car les investisseurs peuvent anticiper que le prix de cet actif continuera à grimper. Dans ce cas, ils spéculent. Voilà pourquoi les marchés financiers sont si volatils qu’il se forme des bulles sans lien avec la valeur sous-jacente des titres, et que cela est très déstabilisant pour l’économie réelle.

Les prix seraient donc non seulement faux, dans leur représentation, mais aussi dangereux quand ils jouent un rôle trop important ?

Tout à fait. Quand, entre 2000 et 2007, les taux d’intérêt sur les dettes publiques des pays membres de la zone euro convergent, c’est parce que ’ ni les marchés ni les économistes ne mesurent les écarts de compétitivité entre pays. Ils se montrent aveugles à la réalité économique. Et quand ces taux se mettent à diverger à partir de 2010, toujours sans rapport avec la situation réelle des Etats, ils mettent ces derniers en danger, Cette crise de la dette démontre chaque jour l’inefficience des marchés, et leur totale déconnexion avec l’économie réelle. Donner tant de poids à des grandeurs aussi volatiles dans la régulation de nos économies, c’est nous empêcher de construire une croissance durable.

Mais peut-on encore s’en affranchir, alors que les valeurs financières constituent aujourd’hui l’étalon de mesure premier de nos sociétés ?

On a oublié que ce capitalisme financiarisé n’est qu’un très court moment de l’histoire du capitalisme. Auparavant, ce n’était pas les marchés qui décidaient de l’investissement : les actionnaires majoritaires faisaient des choix autonomes et, quand le capital était dilué, c’étaient les managers qui tenaient les rênes de l’entreprise et décidaient de sa stratégie. Les Etats intervenaient également au travers de leurs choix de politique macroéconomique et industrielle. C’est dire que d’autres institutions sont possibles.

Aujourd’hui, tous ces acteurs ont été dépossédés de leur pouvoir de décision au profit des marchés financiers, sur l’illusion qu’ils seraient efficients et que la liquidité du capital serait plus payante pour l’intérêt général que son immobilisation. A mon sens, il faut sortir de cette situation : il faut définanciariser nos économies. nent du système tel qu’il est dans le but de construire un consensus visant à reprendre la maîtrise politique de notre avenir. La financiarisation à outrance a dépossédé les peuples de la maîtrise de leur destin. Et l’Europe, qui devait être un grand projet démocratique, s’est transformée en contrôle technocratique de ses membres, qui ne savent plus au juste sur quoi porte leur souveraineté. La sphère financière doit être remise au service du financement de l’économie réelle, par exemple en découplant banques de dépôt et banques d’affaires.

Mais la seule façon de mettre fin à cette dépendance vis-à-vis des marchés financiers n’est elle pas de réduire notre train de vie collectif au niveau de nos recettes ?

Non, le problème de notre dette publique est d’abord un problème politique. Il suffirait que la BCE rachète de la dette publique pour que les taux d’intérêt sur les emprunts publics se détendent immédiatement et que cesse la crise de crédibilité de la zone euro. C’est ce que montre sans ambiguïté l’exemple des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et du Japon. Tous ces pays sont plus endettés que nous mais bénéficient de taux d’intérêt plus bas du fait des politiques actives de rachat qu’ils pratiquent. En Europe, nous sommes paralysés parce que les Allemands ne veulent pas toucher au dogme de l’indépendance de la BCE. Nous sommes aujourd’hui dans une situation proche de l’entre-deux-guerres quand les pays menaient des politiques déflationnistes pour sauver leurs stocks d’or et leur parité ce qui a conduit au chômage de masse.

Comment l’éviter ?

Il faut que les peuples européens se ressaisissent de leur souveraineté pour échapper à l’étouffement auquel nous conduit une croyance monétaire inadéquate. Et qu’ils reconstruisent un vrai projet de croissance durable. Mais la transition sera difficile à négocier, car nous n’avons plus les outils politiques pour produire du consensus et mener pacifiquement une telle transformation. La financiarisation a intoxiqué nos institutions.

Au vu de vos recommandations, quelle lecture faites-vous de l’accord européen du 9 décembre et de la refonte prévue des traités ?

Le talon d ’Achille de l’Europe, c’est sa faiblesse politique, et ce traité n’y changera rien. D’ailleurs, les agences de notation ne s’y sont pas trompées, qui prennent pour un handicap majeur l’impuissance politique au sein de l’Union monétaire. Le contrôle accru des budgets par des instances technocratiques fait à nouveau l’impasse sur la démocratie. Cependant, l’émergence d’une souveraineté européenne ne se décrète pas. Elle ne se réduit en rien à l’adoption de règles électorales et à la convocation d’un Parlement européen. La démocratie est d’abord le résultat d’une histoire en commun qui forge une identité partagée et des valeurs collectives. Autrement dit, pour qu’il existe un souverain européen, il faudrait qu’il existe un peuple européen et non pas la juxtaposition de 27 Peuples aux destinées séparées. L’impuissance de la politique européenne est tout entière dans son incapacité à faire vibrer à l’unisson le corps social européen.

Propos recueillis par Valérie Segond


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