COMITE VALMY

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Source : La lettre de léosthène, le 11 février 2009, n° 460/2009

La Sécurité à Munich : un paysage incertain Par Hélène Nouaille

vendredi 13 février 2009, par Comité Valmy


La 45ème conférence sur la Sécurité de Munich (Wehrkunde) s’est donc tenue les 6, 7 et 8 février derniers, très suivie par la presse mondiale, venue chercher la confirmation du renouveau annoncé de la politique étrangère américaine, guetter la réaction russe, les ajustements des Européens, en particulier l’accommodement du président Sarkozy qui prépare le retour de la France dans le commandement intégré de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Le programme en était largement connu et commenté dès avant la réunion des quelque treize chefs d’Etats et de gouvernements et cinquante ministres qui les accompagnaient avec un seul mot d’ordre : décrispation, en cette période de trouble profond et après les tensions vives de la fin de l’administration Bush – affaire russo géorgienne comprise.

Ton neuf impératif, donc, il s’agissait d’accorder des contraires, de souligner des convergences même si les causes des différends demeurent. En l’absence de Barack Obama, qui préfère gérer au quotidien les difficiles affaires intérieures américaines, c’est le vice-président Joseph Biden qui était à la manoeuvre (1), flanqué de connaisseurs des affaires internationales : le général James Jones, ancien patron des forces de sécurité en Europe (SACEUR) et aujourd’hui conseiller à la sécurité nationale (National Security Affairs, NSA), Richard Holbrooke, architecte des accords de Dayton en 1995, aujourd’hui envoyé spécial en Afghanistan, et le général David Petraeus, qui commande les opérations en Irak et en Afghanistan – entre autres personnalités.

Contexte mondial nouveau, aussi. “ En arrière-plan, nous faisons face aux turbulences engendrées par la crise des marchés financiers et celle de l’économie mondiale, ainsi qu’au défi du changement climatique ” écrivaient ensemble Angela Merkel et Nicolas Sarkozy dans le Monde, le 3 février (2). Arrière-plan ? Ces turbulences n’étaient-elles pas au contraire premières, contraignantes, obligeant à la réserve ? Chacun a réaffirmé des positions constantes, sur un ton posé, sans outrance – l’époque de Donald Rumsfeld est révolue. Nous savons, depuis le discours de Berlin de Barack Obama candidat (3), en juillet 2008, que le président Obama souhaiterait renforcer le lien transatlantique (“ l’Amérique ne peut pas se replier sur elle-même. (...) l’Europe ne peut pas se replier sur elle-même. L’Amérique n’a pas de meilleur partenaire que l’Europe ”).

Nous savons aussi qu’en Europe, la France et l’Allemagne réclament, depuis plusieurs années, un rééquilibrage des relations UE OTAN : “ Je crois que le partenariat transatlantique doit prendre ces considérations en compte. Et, pour être franc, il le fait de façon très insuffisante aujourd’hui. (...) La même chose s’applique au dialogue entre l’Union européenne et les Etats-Unis qui, dans sa forme actuelle, ne fait justice ni à l’importance croissante de l’Union, ni à sa nouvelle demande de coopération transatlantique ” disait Gerhard Schröder il y a quatre ans déjà lors de la 41ème conférence de Munich. Ou encore, dès 2001 (4) : “ (...) Mais, bien sûr, la relation transatlantique de 2001 n’est plus celle de 1949. Le côté européen en particulier n’est plus composé d’états individuels mais il est devenu une Union qui se développe de plus en plus étroitement. Notre coopération doit s’adapter à ces nouvelles circonstances. Nous devons apprendre à traiter de façon responsable nos différences d’opinion, et nos divergences d’intérêts s’ils devaient s’en présenter ”.

“ Face aux risques du XXIe siècle, il est nécessaire de renforcer le partenariat transatlantique de sécurité et de défense, et de l’adapter aux nouveaux défis. Cela implique d’analyser ensemble les situations, de prendre des décisions communes et de les mettre en œuvre dans un même esprit de partenariat. En effet, la prise de décision unilatérale serait contradictoire avec ce nouvel esprit de nos relations ” écrivent ensemble le président français et la chancelière allemande en 2009. “ A notre grand regret, le "partenariat stratégique" entre l’OTAN et l’UE n’est pas à la hauteur de nos attentes, en raison de désaccords qui persistent entre certaines nations. Nous pensons que cela doit évoluer. Nous devons aller vers une véritable coopération, fondée sur une nécessaire complémentarité ”.

Même exigence concernant les relations OTAN Russie : “ Nous pensons donc que la Russie doit être associée à ces réflexions dans un esprit de coopération et de transparence, comme les Etats-Unis l’ont proposé. Ce dialogue devra aussi se poursuivre dans le cadre du Conseil OTAN-Russie ” (Sarkozy Merkel, 2009). Déjà en 2005 : “ Un des fondements de la politique européenne est que la sécurité sur notre continent ne peut être réalisée sans et certainement pas contre la Russie ” déclarait Gerhard Schröder. Ainsi, si nous considérons les textes et non les commentaires, y a-t-il une vraie continuité dans les faits. La Russie ? Pas de grande mise au point, comme l’avait fait Vladimir Poutine en 2007 (5), c’est le vice premier ministre russe Sergueï Ivanov qui représentait son pays en l’absence de Dimitri Medvedev. Avec une grande prudence.

“ Le discours de politique étrangère de l’administration de Barack Obama, prononcé par le vice-président américain Joe Biden à la 45e Conférence internationale de Munich sur la sécurité, n’a pas créé la surprise ”, écrit Nikita Petrov pour RIA Novosti le 10 février dernier (6). “ Et ce, bien que l’Américain ait annoncé une relance des relations avec la Russie. Certains membres de la délégation russe ont exprimé à cet égard un optimisme prudent, en espérant que le dialogue entre le Kremlin et la Maison Blanche redémarrerait à zéro et que les nombreux problèmes épineux des relations bilatérales pourraient être réglés. D’ailleurs, les experts militaires russes ne partagent pas à cent pour cent ces espérances ”.

Mais alors, direz-vous, qu’est-ce qui a changé ? Eh bien, en dehors du style du président américain, la capacité des Etats-Unis à mener seuls les guerres dans lesquelles ils se sont engagés quand une crise financière et économique de première grandeur, déferlante née en leur sein, menace de bouleverser l’ordre mondial tel qu’ils l’avaient imposé depuis la chute du mur de Berlin et l’effondrement de la puissance soviétique. Symboliquement, la Chine publiait d’ailleurs son sixième livre blanc sur sa défense depuis 1995, le jour même de l’inauguration de la présidence Obama, le 20 janvier dernier : “ Un profond réajustement est en cours dans le système international. (Les grandes puissances) continuent de rivaliser et de se tenir en respect, tandis que des groupes de nouvelles puissances émergentes apparaissent ”.

Dans ce contexte, Joseph Biden s’est exprimé clairement : “ nous reconnaissons devant tous ces défis, que le besoin d’y répondre n’est pas affaire d’opportunité, n’est pas un luxe, mais une absolue nécessité ” (7). Ou encore : “ Aucun pays, si puissant soit-il, ne peut répondre seul à ces menaces ”. Il a donc demandé un engagement supplémentaire à ses alliés (“ nous demanderons à nos alliés de repenser certaines de leurs approches, y compris leur volonté d’utiliser la force quand tout le reste a échoué ”), confirmé une ouverture envers la Russie (“ Il est temps de remettre les compteurs à zéro – press the reset button – et de revisiter les nombreux domaines ou nous pouvons et devons travailler ensemble ”) tout en fixant des limites (“ Nous ne serons pas d’accord sur tout avec la Russie ”).

Bien sûr partout, en filigrane, les différends demeurent. Avec la Russie, sur les missiles ABM : “ L’une des causes de ce scepticisme réside dans le fait que les Etats-Unis (d’après M. Biden) envisagent de mener jusqu’au bout la mise en place de leur bouclier antimissile en Europe. Certes, ils promettent de consulter à ce propos l’OTAN et la Russie, mais on sait déjà comment cela se passe ” écrit Nikita Petrov, déjà cité (6). Sur le désarmement nucléaire, évoqué par Barack Obama à Berlin (3) : “ le vice-président américain n’a rien dit (...) sur les perspectives de conclusion d’un nouveau traité de réduction des potentiels stratégiques offensifs et des arsenaux nucléaires des deux Etats, ainsi que sur les mécanismes de contrôle de ceux-ci. Or, le traité START-I en vigueur expire en décembre 2009 ”.

De même, si Joseph Biden accueille bien, dans le principe, la volonté du président Sarkozy de réintégrer la France dans le commandement militaire de l’OTAN, les incertitudes subsistent, fortement exprimées ailleurs par le premier ministre français, François Fillon : “ Le plus important pour moi, c’est que les Etats-Unis reconnaissent que la défense européenne doit se développer de manière autonome et n’est pas un obstacle à la politique de l’Alliance atlantique (...). Il faut que le mouvement de la France soit accompagné d’une européanisation de l’OTAN. Il y a deux plateaux. Il faut qu’ils soient au même niveau. Pour l’instant, ce n’est pas le cas " (8). Et le ministre de la Défense, Hervé Morin, précisait de son côté qu’il n’y aurait pas d’engagement supplémentaire d’hommes en Afghanistan – malgré les pressions américaines.

La Chine, quant à elle, avait largement réaffirmé ses objectifs – avant tout protéger sa souveraineté – et ses critiques dans son livre blanc, accusant indirectement les Etats-Unis de poursuivre une politique “hégémonique” alors que le monde devient “multipolaire”, tout en soulignant que l’amélioration d’un partenariat entre les deux puissances dépendait de Washington – remarque qu’il faut évaluer à l’aune de l’influence chinoise sur la santé du dollar, la Chine étant le premier détenteur mondial de la dette américaine, avant le Japon, une situation qui est suivie avec attention par le président américain parce qu’elle est déterminante pour le futur des relations entre les deux puissances.

Nous avons largement fait appel aux textes, aux faits : c’est que la lecture de l’événement, partout dans le monde, a été très contrastée. Pour notre confrère américain Stratfor, “ la plupart des auditeurs de la Conférence attendaient un changement spectaculaire de la politique étrangère américaine sous administration Obama. Ce qui est intéressant dans le discours de Biden a été le peu de changement de la position américaine et l’accueil enthousiaste qui lui a été réservé par les participants et les médias ”. Pour RFI (Radio France International) “ le discours du vice-président américain, Joe Biden, a créé une atmosphère d’optimisme, même si le multilatéralisme de l’administration Obama signifie un plus grand partage des tâches ” - et si, ajoute prudemment le rédacteur, Pascal Thibaut “ le printemps commence de bonne heure en 2009 (mais) il pourrait y avoir des orages plus tard dans la saison ”.

Pour nous, qui suivons année après année l’exercice, nos lecteurs le savent, il y avait à Munich, sur fond de crise mondiale en développement, des figures anciennes et nouvelles qui commençaient à peine, et prudemment, à reconsidérer un paysage en transformation. Nous n’avons relevé aucune “rupture” spectaculaire. La puissance américaine, très attendue parce qu’elle continue de mener le jeu, n’a changé que de vocabulaire : le reste est absolue nécessité, comme l’a dit Joseph Biden, pour les intérêts d’une Amérique dangereusement empêtrée militairement et secouée par une crise intérieure violente dont personne aujourd’hui ne peut prédire l’issue. La réalité et la portée de toutes les ouvertures annoncées se vérifieront à l’épreuve, à l’usage et aux actes. Le “vent du changement” tant espéré par la communauté internationale après l’ère Bush souffle en tempête et oblige à des changements de cap subis plutôt que choisis.

Si les ambiguïtés n’ont pas été levées à Munich, la modération, la retenue ont prévalu. Que pouvait-on espérer de mieux quand les lendemains du monde sont aussi incertains ?

Hélène Nouaille

En accès libre :

n° 370/2008 : Conférence sur la Politique de Sécurité à Munich : un dialogue de sourds http://www.leosthene.com/spip.php ?article776

n° 279/2007 : Conférence de Munich sur la sécurité : la clarté du verbe http://www.leosthene.com/spip.php ?article561&var_recherche=munich

n° 185/2006 Sécurité : l’état de “l’union” transatlantique http://www.leosthene.com/spip.php ?article297

n° 96/2005 L’OTAN, grand malade en phase terminale ? http://www.leosthene.com/spip.php ?article411

Notes :

(1) Washington Post, le 7 février 2009 : discours de Joseph Biden à la 45ème conférence de Munich sur la Sécurité (en anglais) http://www.wsws.org/articles/2009/feb2009/muni-f07.shtml

(2) Le Monde, le 3 février 2009, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, La sécurité, notre mission commune http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/02/03/la-securite-notre-mission-commune-par-angela-merkel-et-nicolas-sarkozy_1150337_3232.html

(3) Rue 89, traduction de Valery Gaillard, Le discours d’Obama à Berlin (25 juillet 2008) http://www.rue89.com/campagnes-damerique/le-discours-dobama-a-berlin

(4) 37ème conférence de Munich, le 2 mars 2001, le chancelier allemand Gerhard Schröder (en anglais) http://www.securityconference.de/konferenzen/rede.php ?menu_2001=&menu_konferenzen_archiv=&menu_2004=&menu_konferenzen=&sprache=en&id=33&

(5) Intervention de Vladimir Poutine à la 43ème conférence de Munich, le 10 février 2007 (en français) http://www.leosthene.com/spip.php ?article562

(6) Ria Novosti, le 10 février 2009, Nikita Petrov, Moscou Washington, un redémarrage incertain (en français) http://fr.rian.ru/analysis/20090210/120072338.html

(7) Washington Post, le 7 février 2009, Biden Addresses 45th Munich Conference http://voices.washingtonpost.com/44/2009/02/07/biden_addresses_munich_confere.html ?wprss=44

(8) Le Monde, le 4 février 2009, Arnaud Leparmentier, Nicolas Sarkozy accusé d’abandonner un symbole et de donner sans recevoir http://www.lemonde.fr/organisations-internationales/article/2009/02/04/nicolas-sarkozy-accuse-d-abandonner-un-symbole-et-de-donner-sans-recevoir_1150504_3220.html

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289. Directeur de la publication : Gérald Loreau (gerald.loreau@neuf.fr) Rédactrice en chef : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr) Copyright©2009. La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés.

1 Message

  • La Sécurité à Munich : un paysage incertain Par Hélène Nouaille

    15 février 2009 20:03, par Roquefornication

    "Nous n’avons relevé aucune “rupture” spectaculaire. La puissance américaine, très attendue parce qu’elle continue de mener le jeu, n’a changé que de vocabulaire..."

    Et il faudrait que nous sollicitions un strapontin dans le bras armé de l’impérialisme américain...Autant solliciter le bouclier anti-missiles et saborder l’indépendance française chère à De Gaulle et d’autres.


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