COMITE VALMY

Accueil du site > - ANALYSES et DOCUMENTS GAULLISTES, patriotes et républicains > JUIN 1968 : DE GAULLE AVEC LES FRANÇAIS CONTRE LES « GAULLISTES » - Jean-Yves (...)

JUIN 1968 : DE GAULLE AVEC LES FRANÇAIS CONTRE LES « GAULLISTES » - Jean-Yves Crevel

mardi 24 mai 2016, par Comité Valmy


Après les « évènements de mai », les élections législatives du 23 juin amènent une vague bleue qui réduit l’opposition à la portion congrue. A la lecture de ces résultats, loin de s’en réjouir, le Général se contenta d’un laconique « C’est beaucoup. » S’il distinguait parfaitement la manipulation de la spontanéité dans le mouvement de mai, une fois l’ordre rétabli, il comptait bien s’appuyer sur le peuple, consulté par référendum, pour tordre le bras à cette écrasante majorité conservatrice et mettre en place la participation, réorientant ainsi la société française vers une authentique république sociale, celle du préambule de la Constitution de 1946, inspirée du programme du Conseil National de la Résistance.

Raymond Tournoux était alors aux premières loges et relata cette page d’Histoire dans ce passionnant article publié dans le numéro 1000 du Paris-Match du 6 juillet 1968 : « LE GÉNÉRAL TRIOMPHANT VEUT FAIRE LA SYNTHÈSE DU CAPITALISME ET DU SOCIALISME »

Vu du tréfonds de 2011, d’une France entièrement vassalisée malgré les oripeaux du gaullisme ridiculement agités tant par le pouvoir que par la pseudo opposition, la sentence est sans appel. C’est bien cette majorité conservatrice qui a saboté la politique du Général jusqu’à lui faire quitter le pouvoir, pour la grande satisfaction des intérêts étrangers et financiers qui firent ensuite du « gaullisme » l’exact contraire de l’exigence d’indépendance, de fidélité au peuple français souverain, et à l’intérêt supérieur de la Nation qui animait le Général.

Jean-Yves Crevel
20 juillet 2011


LE GÉNÉRAL TRIOMPHANT VEUT FAIRE LA SYNTHÈSE DU CAPITALISME ET DU SOCIALISME

Par Raymond Tournoux

Les événements passent, le protocole des audiences à l’Élysée demeure. Présent et lointain, proche et distant, le Général reste bien conforme à son personnage historique, fidèle à son image familière. La solennité de l’État, la majesté de la fonction l’entourent.

Soudain, un moment d’abandon : voici qu’en présence du visiteur, le président de la République s’efface devant Charles de Gaulle. Il incline la tête d’un côté, de l’autre. Il lève les bras à demi, il hoche du chef et, sans façon, sceptique ou ironique vis-à-vis de lui-même, il prononce : « Ouais..., ouais... » Pris au jeu. ou bien pris de court, l’interlocuteur répond : « ... Ouais, mon général. »

En bon français, ces onomatopées signifient : Las ! Les affaires vont tantôt bien, tantôt mal. A qui confier le secret de son âme On n’est jamais sûr de rien, ni de personne. Une fois encore, les Gaulois ont étonné, mais non surpris, l’ancien professeur d’Histoire à Saint-Cyr. En mai, les Français semblaient gagner le camp sinistre, au sens cicéronien - ou césarien - du terme ; ils allaient à gauche. En juin, ils ont voté à droite.

L’ÉLECTORAT FÉMININ ENTRE EN LICE

A droite, la peur ? L’opposition déploie son infini courroux : « Le régime a exploité de façon scandaleuse la panique... Il s’est livré au chantage à la guerre civile.
On a trompé le peuple. »
La majorité s’indigne et s’insurge : « Des hommes libres se sont levés pour défendre les libertés et la paix. Un grand mouvement national est né parce qu’il s’agissait de rejeter les solutions de force et de défendre l’État. »

La vérité se trouve partout et nulle part. Le parti de la crainte - « le parti de la trouille » - lance-t-il, de Gaulle le connaît Oui, les Français ont eu peur de la révolution, peur de perdre leurs vacances et leur portefeuille. A s’en tenir là, l’analyse des résultats du scrutin serait aussi injuste qu’insuffisante et superficielle.

Les bourgeois, les nantis n’ont pas voté, seuls, en faveur de la majorité : des travailleurs les ont rejoints, de tradition socialiste et communiste, en signe de protestation, non contre la grève, mais contre les méthodes dont ont usé certains piquets de grève, contre les atteintes à la liberté du travail et contre l’absence de consultations à bulletins secrets. Enfin et surtout, une partie des femmes communistes et socialistes a voté « de Gaulle ». En d’autres circonstances déjà, l’électoral féminin, veillant sur les foyers, contribua ainsi à déplacer de façon sensible les centres de gravité.

« Exact, a remarqué de Gaulle en Conseil des ministres dès après le premier tour. C’est là une des caractéristiques de la consultation », caractéristiques qu’avaient soulignée les ministres MM. Raymond Marcellin, Edmond Michelet, Maurice Schumann et Edgar Faure.

ANDRÉ MALRAUX : « LA BATAILLE DE LA MARNE »

Aujourd’hui, les dirigeants de l’opposition constatent qu’ils enregistrent un recul sans précédent, c’est-à-dire qu’ils sont revenus bien en deçà de la situation de 1962. Avec une circonstance aggravante : d’un bord à l’autre, les affrontements seront désormais plus durs que naguère.

« Nous allons reprendre notre action pied à pied, nous dit M. Guy Mollet, et développer l’entreprise de démystification. » Quant à M. Pierre Mendès France, il maintient sa prédiction de Cassandre : « Depuis des années, j’affirme que l’Histoire ne connaît pas d’exemples d’un régime de pouvoir personnel qui ne se soit écroulé. Le succès remporté en ce mois de juin par le pouvoir est un succès provisoire. Les Français ont émis un vote négatif et défensif. »

M. André Malraux se place en philosophe et en stratège. « J’ai souvent dit et je répète, nous rappelle-t-il, que nous nous trouvons en présence d’une crise de civilisation... ILS ont gagné la bataille de Charleroi. Nous avons gagné la bataille de la Marne. »

Pour de Gaulle, la guerre continue. Et cette guerre réintroduira à brève échéance... dans la vie politique de la France, le germe d’une nouvelle « affaire d’Algérie » : nous voulons dire par là, que le gouvernement et la majorité devront se soumettre ou se démettre - comme le firent leurs aînés de 1958 lors de l’indépendance de l’Algérie - devant la mutation sociale qu’entend mener à son terme le Chef de l’État.

Dix ans ! Le parallèle se révèle saisissant. Après les élections de novembre 1958, le Général amorçait, contre la majorité « Algérie française », une politique qui devait aboutir, à coups de référendum, à la naissance de la République algérienne. Maintenant de Gaulle, contre une majorité à dominante conservatrice, contre la plupart de ses ministres intérieurement alarmés et contre le capital qui l’a soutenu de tous ses vœux dans les récentes épreuves, commence, cette semaine même, le combat de la réforme ouvrière.

1789 SANS LA GUILLOTINE

Au lendemain des accords de Grenelle, de Gaulle avait confié : « II ne s’agit pas de s’en tenir à une question de salaires. Il s’agit de modifier la condition prolétarienne. » Vieux rêve, généreux espoir qui, depuis longtemps et jusqu’aux officiers combattants d’Indochine et d’Algérie, habite les têtes militaires : mettre fin à la lutte des classes.

Sur le problème de la participation, De Gaulle a beaucoup travaillé, beaucoup réfléchi, beaucoup consulté depuis quelques jours. Jusqu’où ira-t-il ? Le Chef de l’État - était-ce une manière de provoquer la réaction de son interlocuteur ? - n’a pas hésité à envisager, récemment, l’élection des P.-D.G., des présidents - directeurs généraux de chaque société, par le personnel...

Sa vision historique porte sur une synthèse du capitalisme et du socialisme. Les deux forces se sont opposées au XIXe siècle et pendant les deux premiers tiers du XXe siècle. Selon la projection gaulliste, les perspectives s’ouvrent sur une évolution de deux régimes, sur une convergence progressive qui, à plus long terme, au surplus, favoriserait, selon ce schéma, l’unité de l’Europe, de l’Atlantique jusqu’à l’Oural. Pour le Général, que signifie la participation ? Dans son esprit, la formule doit changer la condition de l’homme au milieu de la civilisation moderne. Elle implique que, sans expropriation du capital, soit attribuée par la loi. à chacun, une part de ce que l’affaire gagne et de ce qu’elle investit grâce à ses gains. Au cours de son entretien avec M. Michel Droit, le 8 juin, le président de la République avait précisé : « Dès lors que des gens se mettent ensemble pour une œuvre économique commune, par exemple pour faire marcher une industrie, en apportant soit les capitaux nécessaires, soit la capacité de direction, de gestion, de technique, soit le travail, il s’agit que tous forment ensemble une société, une société où tous aient intérêt à son rendement, à son bon fonctionnement et un intérêt direct. "

« 1789 sans la guillotine », a observé un ministre.

POMPIDOU : « PAS TROP VITE. PAS TROP FORT... »

Encore une fois, jusqu’où de Gaulle saura-t-il ne pas aller trop loin ? Modifiera-t-il la loi sur les sociétés anonymes, imposera-t-il la représentation du personnel, dans la proportion d’un tiers, au sein des conseils d’administration ? Les objections pleuvent de toutes parts : « L’élection des P.-D.-G. serait utopique et dangereuse. Elle provoquerait la démagogie, elle inciterait à sacrifier l’avenir au présent, à négliger les investissements. Elle ne recueillerait pas l’audience des syndicats, fort peu soucieux de discuter ensuite avec un patron à l’élection duquel ils auraient contribué.

« ... Vous allez entraîner une crise économique, encourager les capitaux à fuir, amener l’épargne à se terrer... D’ailleurs, tous les rapports l’indiquent : les Français attendent moins actuellement des réformes que des résultats ’dans la lutte contre ’la hausse des prix, la fermeture d’usines et le chômage. » En persistant dans vos projets, vous détruirez l’efficacité de l’entreprise et vous ruinerez l’économie nationale. •

M. Georges Pompidou, lui-même, conseille : « N’allons pas trop vite, pas trop fort. Ne compromettons pas tout. » De Gaulle tourne l’affaire dans sa tête, il se penche sur le passé de la décennie écoulée : les institutions, la décolonisation, la politique d’indépendance. Autant d’étapes franchies. Il porte le regard sur le prochain parcours - le dernier : la réforme sur la participation. Il la veut. Il l’exige « sans demi-mesures ». Il se montre résolu à ’la présenter. Il s’affirme décidé à l’imposer. Il ne quittera pas l’Élysée avant d’avoir tout tenté pour la mettre sur les rails. Il aura recours, si besoin est, au référendum : « Le référendum, c’est mon affaire, spécifie-t-il, et non celle du Premier ministre. » Et dans cette recherche d’un ordre social, un nouveau paradoxe menace de surgir ; la réforme sur la participation serait décidée sans la participation du Parlement.

LA TOURMENTE DE MAI A FOURNI L’OCCASION

De Gaulle prête l’oreille à droite, à gauche. « Ouais... Ouais... » II entend les échos du patronat français. Il écoute son Garde des Sceaux, M. René Capitant, collaborateur de Léon Blum en 1936, qui soutient : « Ce qui effraie d’aucuns, ce sont les avertissements multipliés par de faux économistes, qui s’en vont répétant qu’une telle réforme sociale mettrait en péril l’économie française. » Le fougueux et talentueux René Capitant, agrégé de droit, fils du célèbre auteur de manuels de droit civil, Henri Capitant, présente sa thèse dans des transports d’enthousiasme. Il catapulte les arguments : « Évitons les erreurs fondamentales. La réforme du capitalisme ne serait pas pour celui-ci une cause supplémentaire de crise. Au contraire, elle constitue la condition indispensable de l’expansion et de la prospérité. »

Voilà le grand débat du temps. Les patrons ripostent : « La participation reste inséparable dé l’efficacité. Ne la confondons pas avec le désordre des structures hiérarchiques, avec un verbalisme contestataire où sombrerait l’efficacité du travail. « Cette efficacité repose sur l’unité de direction, assurée par le chef d’entreprise, propriétaire, ou responsable devant les actionnaires, qui doit exercer son autorité avec de larges délégations aux cadres, et un souci permanent d’information des salariés. » De Gaulle n’en démord point : « Je condamne ’le communisme qui n’a pas su apporter les solutions humaines. Mais je condamne aussi la société capitaliste. A situation nouvelle, solutions nouvelles. •

Cette tentative porte un nom : la révolution par la loi. Le processus est entamé. Réussira-t-il ? C’est ’l’ultime pari de Charles de Gaulle, le pari sous la forme d’un Message. Depuis des années, tapi à l’affût, le Général guettait en vain, l’ouverture. Soudain, la tourmente de mai, après avoir failli l’emporter, fournit l’occasion insolite et inespérée. Le 30 mai, sur les Champs-Élysées, sans le savoir, un million de Françaises et de Français, dans leurs acclamations sans fin, étouffaient l’annonce d’un glas.

Et peut-être, comme à l’adresse des pieds-noirs en 1958, à Mostaganem ou à Constantine, devant les ovations délirantes, de Gaulle, solitaire. a-t-il murmuré : « Je vous ai compris. »

Tel continue de s’écrire le destin du Général.


Raymond Tournoux, publié le 6 juillet 1968

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette