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L’opération Barbarossa : REMARQUES À BERNARD FRÉDÉRICK SUR SON TEXTE DE L’HUMANITÉ DIMANCHE, 23-29 JUIN 2011, P. 94-97
Annie Lacroix-Riz

lundi 4 juillet 2011, par Comité Valmy


Cher Bernard,

Je viens de lire votre papier sur « l’opération Barbarossa » dans L’Humanité Dimanche des 23-29 juin 2011, p. 94-97. Il comporte des erreurs, certes conformes à la présentation qu’on nous fait d’ordinaire de Staline depuis des décennies, mais qui n’en demeurent pas moins des erreurs graves.

D’abord, vous vous trompez sur le cas Toukhatchevski, dont vous faites la victime « d’une vaste manœuvre d’intoxication », avant de citer des chiffres considérables d’épuration (par mort ou emprisonnement) d’officiers, chiffres dont il conviendrait de préciser la source. Domenico Losurdo, dans son ouvrage par ailleurs excellent sur Staline (récemment paru chez Aden), croit la question encore ouverte (p. 131-132). J’affirme que les archives originales françaises (diplomatiques et militaires) et étrangères publiées que j’ai consultées au début des années 2000 abolissent tout doute sur la réalité du complot du haut état-major de l’armée de l’Ouest : ce complot fut dirigé par Toukhatchevski, entré en négociations avec le haut état-major allemand et disposé, en l’échange de l’éviction des Soviets, à la cession de l’Ukraine, marché qui relevait, en URSS comme en tout autre État, de l’intelligence avec l’ennemi ou haute trahison, crime puni de mort en France également (articles 75 et suivants du Code pénal) : j’en ai traité dans l’ouvrage Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, réédition, 2010, p. 391-409.

Comme le répétait vaillamment (vu le comportement de ses autorités hiérarchiques) en 1938-1939 Palasse, l’attaché militaire français nommé à l’automne 1937, c’est précisément parce que l’épuration du haut état-major avait été faite, que l’URSS reconstituait une armée sûre, appuyée sur le peuple soviétique entier, en mesure donc de vaincre qui oserait l’attaquer, en l’occurrence le Reich. Les propos souvent lyriques de Palasse, que j’ai longuement cités, ont été confirmés par la suite des événements, et les archives diplomatiques et militaires que j’ai consultées renouvellent entièrement le traitement de la question. Je vous remercie de lire les pages consacrées à ce dossier (ainsi que tout ce qui concerne la politique extérieure de l’URSS dans l’ouvrage susmentionné) pour me donner votre avis. Notons qu’une épuration du haut état-major de la France hypothèse naturellement absurde, vu les circonstances françaises eût précisément évité la défaite ignominieuse de ce pays : chez nous, plus de la moitié de cette structure militaire, au bas mot, pratiquait l’intelligence avec l’ennemi stricto sensu : voir Le choix de la défaite et De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-1940, Paris, Armand Colin, 2008.

Ensuite, les inexactitudes portent à la fois sur les préparatifs de guerre et sur le déroulement de la guerre elle-même, à propos desquels il faut absolument lire l’ouvrage de Geoffrey Roberts, Stalin’s Wars : From World War to Cold War, 1939-1953. Il balaie sur des bases solides toute la réécriture khrouchtchévienne de l’histoire des décennies précédentes (réécriture dont le grand journaliste Alexander Werth avait signalé la malhonnêteté dès l’époque de son Russia at war, en 1964) : il associe à une importante recherche archivistique personnelle une bibliographie vertigineuse, fournissant une mise au point précieuse sur une historiographie militaire, notamment anglophone, entièrement renouvelée depuis une vingtaine d’années. Roberts rappelle que l’Armée rouge était passée, sur les frontières de l’Ouest, d’1-1,5 million de soldats à l’époque de Munich, où l’URSS fit tout ce qui était possible pour sauver la Tchécoslovaquie, à 3 (je dis bien trois) millions (et non un) à l’automne 1939. Je crois avoir également montré l’ampleur de cet effort militaire, sur la base des sources occidentales, dans Le choix de la défaite, en particulier chap. 8-9.

Vous trouverez ci-dessus ma critique de Roberts, dont une partie est consacrée à ce qui m’apparaît la partie la plus incontestable du livre, les années 1939-1945 (la partie relative à la Guerre froide, qui traite des deux côtés de l’affaire, soviétique et américain, est moins convaincante parce que Roberts connaît moins la politique américaine que la soviétique : ainsi accrédite-t-il, très en-deçà des démonstrations effectuées par l’historiographie « révisionniste » américaine dès les années 1960, la thèse d’une mauvaise interprétation mutuelle des intentions respectives des deux pays, négligeant l’analyse de l’expansionnisme de l’impérialisme américain, parfaitement indépendant des pratiques de l’URSS. Thèse démontrée par les « fondateurs », Denna Frank Fleming (The Cold War and its origins, 1917-1960, New York, Garden City, 1961, 2 vol.) et William Appleman Williams, The Tragedy of American Diplomacy, Dell Publishing C°, New York, 1972 (1è éd., 1959), et avec un luxe de détails par leurs successeurs).

L’intégration militaire des territoires annexés de 1939 à 1940 (respectivement après la défaite écrasante de la Pologne, acquise depuis 15 jours au 17 septembre 1939 ; et après la déroute acquise de la France, pour les Pays Baltes et de la Bessarabie) a constitué, au contraire de ce que vous écrivez à propos d’un blocage stupide sur « la “ligne Staline”, la frontière de 1939 », un élément essentiel des préparatifs militaires : l’avaient annoncé dès 1939 les négociations pied à pied de l’accord secret c’est à dire la délimitation des territoires polonais affectés à l’URSS : nos diplomates et représentants militaires à Moscou l’avaient parfaitement compris, tel l’attaché de l’Air français, le lieutenant-colonel Charles-Antoine Luguet (futur officier FFL), qui clama sa certitude d’un accord territorial sur la Pologne, décisif pour la protection militaire de l’URSS, au jour même de la signature du pacte de non-agression du 23 août 1939 et dans les jours suivants (Le choix de la défaite, p. 501-504).

La tactique adoptée à la veille du conflit – éviter toute « provocation » s’inscrivait dans le souci ancien et constant de ne faire en aucun cas apparaître l’URSS comme responsable du déclenchement d’une guerre. Roberts et Losurdo (et leur bibliographie), comme tous les types d’archives (les françaises incluses) sont de ce point de vue démonstratifs. La thèse de l’« ancien agent de la CIA » David Murphy selon laquelle « Staline n’a […] pris aucune disposition et proclamé, en public que toutes ces informations [sur l’imminence de l’assaut allemand] relevaient de la “provocation” » thèse à laquelle vous accordez un paragraphe entier est de la plus haute fantaisie, confrontée aux documents de la période 1939-1941, sans parler des années antérieures : ce chef du poste CIA de Guerre froide à Berlin de 1950 à 1961 puis chef des « opérations soviétiques » au siège central de l’agence fournit une information intéressée a posteriori dont on ne saurait comparer la fiabilité à celle des sources originales des années 1930-1945.

Votre présentation de l’information du Kremlin sur les intentions militaires allemandes avant l’assaut, réduite aux renseignements fournis à Staline et aux siens par « l’orchestre rouge » et par Roosevelt, est extrêmement sélective. Le monde entier, à niveau élevé, savait tout de l’attaque allemande prévue, et de longue date, les Français inclus. Eût-il ignoré les plans allemands, Staline aurait bien été le seul des dirigeants du globe, et cette hypothèse, exclue par la correspondance consultable, serait absurde même si nous n’avions aucune source directe sur la période 1939-1941 : l’intéressé avait passé son temps à prendre des dispositions contre l’assaut considéré comme inéluctable depuis le début des années 1930, dispositions prises, dès cette époque, à la fois 1° contre le Japon, dont l’attaque était alors considérée comme imminente, et qui ne finit par changer d’avis qu’après avoir subi des échecs majeurs contre l’armée rouge d’Orient en 1938-1939 : Palasse, et les diplomates français en Chine et l’ambassadeur d’Allemagne à Moscou von der Schulenburg s’accordrent cette évolution dès l’été 1938 (Le choix de la défaite, p. 409) – voir surtout Jonathan Haslam, The Soviet Union and the Threat from the East : Moscow, Tokyo and the Prelude to the Pacific War, Pittsburgh, 1992. C’est cette série d’échecs qui contraignit le Japon, particulièrement agressif dans la décennie précédant la guerre mondiale, à signer et à respecter le pacte de non-agression signé avec Moscou en avril 1941.

et 2° contre l’Allemagne (voir Jonathan Haslam, The Soviet Union and the Struggle for Collective Security in Europe, 1933-39, New York, 1984 ; et les ouvrages précédents de Roberts : The Unholy Alliance : Stalin’s Pact with Hitler, Bloomington (Ind.), 1989 ; The Soviet Union and the origins of the Second World War. Russo-German relations and the road to war, 1933-1941, New York, Saint Martin’s Press, 1995 ; Michael Jabara Carley, 1939, the alliance that never was and the coming of World War 2, Chicago, Ivan R. Dee, 1999, traduction, 1939, l’alliance de la dernière chance. Une réinterprétation des origines de la Seconde Guerre mondiale, Les presses de l’université de Montréal, 2001 ; et mes propres ouvrages Le choix de la défaite et De Munich à Vichy).

Vos pages 96-97, qui présentent un Staline pas « si naïf », chef militaire ne songeant qu’à « gagner du temps ! », personnage donc sans rapport avec celui des pages 94-95, rendent mieux compte de sa contribution à la victoire d’un pays qui, en 1941, était économiquement et industriellement encore très inférieur au Reich, deuxième puissance industrielle mondiale : nul ne saurait l’imputer à reproche à Staline, qu’on accable d’ordinaire pour la rigueur de l’industrialisation à marches forcées dont la collectivisation des terres avait constitué le préalable. Mais l’inégalité entre l’agresseur et l’agressé rendait inévitable un début de guerre épouvantable et la tactique prônée de résistance sur place et à tout prix. Quant au Blitzkrieg, il ne fut pas arrêté devant Moscou mais dans les semaines qui suivirent l’attaque, comme le déclara le général Doyen le 16 juillet 1941 à Pétain. De ce texte rédigé par le très lucide Armand Bérard, futur diplomate en poste à Washington puis Bonn, prémonitoire en tous points (y compris par sa prévision d’une victoire américaine écrasante dans ce conflit général où les États-Unis n’étaient pas encore entrés), je vous cite l’extrait relatif à la guerre sur le front de l’Est :

« Si le IIIe Reich remporte en Russie des succès stratégiques certains, le tour pris par les opérations ne répond pas néanmoins à l’idée que s’étaient faite ses dirigeants. Ceux-ci n’avaient pas prévu une résistance aussi farouche du soldat russe, un fanatisme aussi passionné de la population, une guérilla aussi épuisante sur les arrières ; des pertes aussi sérieuses, un vide aussi complet devant l’envahisseur, des difficultés aussi considérables de ravitaillement et de communications. Les batailles gigantesques de tanks et d’avions, la nécessité, en l’absence de wagons à écartement convenable, d’assurer par des routes défoncées des transports de plusieurs centaines de kilomètres entraînent, pour l’Armée allemande, une usure de matériel et une dépense d’essence qui risquent de diminuer dangereusement ses stocks irremplaçables de carburants et de caoutchouc.

Nous savons que l’État-Major allemand a constitué trois mois de réserves d’essence. II faut qu’une campagne de trois mois lui permette de réduire à merci le communisme soviétique, de rétablir l’ordre en Russie sous un régime nouveau, de remettre en exploitation toutes les richesses naturelles du pays et en particulier les gisements, du Caucase. Cependant, sans souci de sa nourriture de demain, le Russe incendie au lance-flammes ses récoltes, fait sauter ses villages, détruit son matériel roulant, sabote ses exploitations. » Source, La Délégation française auprès de la Commission allemande d’Armistice de Wiesbaden, 1940-1941, Imprimerie nationale, Paris, vol. 4, texte complet, p. 648-649.

Quelqu’un veut-il comparer ce comportement à ce que fut la guerre française ? Et nous expliquer sérieusement ce qui fit la différence entre les préparations soviétique et française à la guerre allemande ? Le Vatican, meilleure agence de renseignement du monde, comprit au tournant d’août 1941 et son secrétaire des Affaires extraordinaires, Domenico Tardini, l’admit devant l’ambassadeur de Vichy à Rome-Saint-Siège « que Staline serait appelé à organiser la paix de concert avec Churchill et Roosevelt », puisqu’on ne pourrait exclure « l’allié moscovite qui aurait apporté une contribution décisive à la victoire commune […Il] ne dissimul[ait] pas les craintes qu’un tel dénouement lui inspireraient sur le sort de l’Europe et l’avenir de l’Europe » (dépêche de Léon Bérard, 4 septembre 1941, Vichy-Europe, 551, archives du MAE, citée dans mon ouvrage Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Paris, Armand Colin, édition complétée et révisée, 2010, p. 531-532).

Losurdo fait une très honnête présentation du dossier p. 27-50, en s’appuyant, entre autres, sur Roberts et sur les mémoires de Göbbels – et en montrant, après Roberts, à quel degré d’intoxication est parvenu le « rapport Khrouchtchev » à propos de « la Grande Guerre patriotique ». L’auteur du pseudo « rapport secret » ne manifesta pas en Ukraine, comme l’a montré Roberts, des talents militaires particuliers à l’été 1941 (« The Kharkov disaster », op. cit., 122-123). Son rapport est absurde ou mensonger sur tous les points qu’il a abordés, montre Losurdo (op. cit., passim), et il atteint les cimes sur les années de guerre.

Bref, vous devriez, après lecture des ouvrages susmentionnés, faire une nouvelle présentation de « l’opération Barbarossa », qui rendrait plus compréhensible le contenu de vos pages finales, si antagoniques avec les deux premières. Comme la seconde partie est nettement plus maigre, demeure l’impression communiquée par la première (les p. 94-95 et la 1e moitié de la p. 96), conforme à la vulgate. Or, les travaux de Roberts, comme d’autres, largement cités par Losurdo, sont en voie de balayer quelques décennies d’intoxication sur Staline. Certes, Roberts n’est toujours pas traduit en français, cinq ans après la publication de Stalin’s Wars. Mais Losurdo l’a été, et de très jeunes historiens sont désormais appelés à faire connaître au public leurs travaux révisant enfin la « légende noire » de la phase démocratique de la révolution française : Alexandre Cousin, 25 ans, doctorant de Paris I, a présenté hier, 28 juin 2011, de façon très convaincante, sur France Culture (La Fabrique de l’histoire, de Laurentin), son étude Philippe Lebas et Augustin Robespierre, deux météores dans la Révolution française, éditions Bérénice, 2010). Historiquement, l’ère Furet, qui a été aussi, et même d’abord, une ère d’intoxication sur la révolution française en général et sur Robespierre en particulier, est dépassée.

Un petit vent frais s’annonce. On va assurément, sous l’effet de la conjoncture générale – plus proche du tsunami , pouvoir, même en France, en revenir dans les décennies à venir aux sources archivistiques directes pour faire de l’histoire sérieuse, sur Staline comme sur Robespierre. Il faut s’y résoudre, ne pas craindre de revenir franchement sur des décennies d’absurdités et accorder dès maintenant aux sources et aux études étayées plus de place qu’aux âneries encore hégémoniques.

Je communique naturellement ce courrier à L’Humanité Dimanche et à ma liste de diffusion, car je présume que votre article aura été lu par nombre des inscrits de cette dernière.

Bien cordialement,

Annie


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