COMITE VALMY

Accueil du site > - ANTI-IMPERIALISME - Solidarité entre les peuples et nations (...) > UNE OPERATION ISRAELIENNE A MARQUE LE DEBUT DE LA RUPTURE DE LA TREVE Par (...)

POINT DE VUE D’UN DIPLOMATE

UNE OPERATION ISRAELIENNE A MARQUE LE DEBUT DE LA RUPTURE DE LA TREVE Par Yves Aubin de la Messuzière, chercheur et ancien diplomate

mardi 13 janvier 2009, par Comité Valmy


"L’examen de la chronologie des faits oblige à dire qu’après cinq mois de cessez-le-feu globalement respecté, c’est une opération israélienne contre les tunnels creusés sous la frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte, le 4 novembre qui a marqué le début de la rupture de la trêve."

Ancien diplomate devenu chercheur, Yves Aubin de La Messuzière, arabisant et spécialiste du Proche-Orient, a rencontré à deux reprises, en mai, puis en septembre 2008, à Gaza, les principaux dirigeants du Hamas. Il livre ici son analyse de la situation nouvelle créée par le déclenchement de l’opération "plomb durci".

Question.- Pourquoi la trêve conclue le 19 juillet, grâce à la médiation de l’Egypte entre Israël et le Hamas a-t-elle été rompue ?

Yves Aubin de la Messuzière.- Les deux camps se rejettent la responsabilité de la rupture. Mais l’examen de la chronologie des faits oblige à dire qu’après cinq mois de cessez-le-feu globalement respecté, c’est une opération israélienne contre les tunnels creusés sous la frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte, le 4 novembre qui a marqué le début de la rupture de la trêve. Après quoi les gens du Hamas et du Djihad islamique ont repris les tirs de missiles et de mortiers sur les localités israéliennes voisines de Gaza. Harcèlement qui a été invoqué par le gouvernement israélien pour lancer l’opération "plomb durci" contre la bande de Gaza.

Question.- Revenir autour de la table et négocier une reprise de la trêve était impossible ?

Y. Aubin de la Messuzière.- La négociation de trêve conclue en juin n’avait pas été simple. Au cours de ma première visite à Gaza, en mai, les dirigeants du Hamas – notamment le premier ministre Ismaïl Haniyeh et Mahmoud Zahhar – m’avaient informé des discussions en cours et je leur avais conseillé d’assouplir leur position face aux exigences israéliennes notamment sur l’arrêt de la violence, la libération de prisonniers… Il y avait aussi un différend avec l’Egypte sur la réouverture du terminal frontalier de Rafah. Au bout du compte, la trêve a été conclue mais aucun document écrit n’a été signé. Ce qui n’a pas empêché le calme de régner pendant cinq mois. Les Qassam ont cessé de tomber sur les localités israéliennes mais les Palestiniens de Gaza n’ont constaté aucun allégement du blocus, aucune ouverture permanente des points de passages, comme ils l’avaient réclamé. Et lorsque l’opération du 4 novembre a été déclenchée par l’armée israélienne, ils se sont sentis floués et ont commencé à redouter que la population, dont les conditions de vie ne s’étaient pas améliorées, les lâche.

C’est pourquoi, dans les négociations avortées sur le renouvellement de la trêve qui ont précédé l’offensive sur Gaza, ils étaient prêts à accepter la présence d’observateurs étrangers, européens et musulmans. Ce qu’ils avaient apparemment mal évalué, c’était la situation politique israélienne. Le fait que le pays était entré en campagne électorale et qu’une réponse militaire était devenue plus vraisemblable qu’une nouvelle négociation pour mettre un terme aux tirs de Qassam. D’abord, parce qu’Ehoud Barak avait besoin d’améliorer sa position dans la compétition électorale, ensuite parce que l’armée cherchait depuis la guerre contre le Hezbollah, au sud-Liban à rétablir ca crédibilité en matière de dissuasion. D’autant que la relève du pouvoir aux Etats-Unis offrait une fenêtre d’intervention favorable, en attendant la prise de fonction d’un nouveau président peut-être tenté par un retour au Proche-Orient…

Question.- Vous voulez dire que les responsables du Hamas sont tombés dans une sorte de piège...

Y. Aubin de la Messuzière.- En tous cas, ils n’ont pas soupçonné le risque d’une réaction offensive d’envergure, comme celle à laquelle nous assistons depuis le 27 décembre. De leur part c’est indiscutablement une erreur d’appréciation majeure.

Question.- Quelle conséquence peut avoir cette offensive israélienne sur le Hamas ?

Y. Aubin de la Messuzière.- Elle risque fort de provoquer une radicalisation du mouvement, la montée en puissance des éléments les plus durs. On l’a déjà constaté lors des élections de l’été dernier au sein des Majlis-e-choura, les assemblées consultatives du Hamas qui existent à Gaza, en Cisjordanie, parmi les prisonniers détenus en Israël et à Damas. A Gaza, déjà, on constate la présence de jeunes militants très radicaux, probablement venus de Nahr el Bared au nord Liban, via l’Égypte, qui semblent sous l’influence directe de gens formés en Afghanistan ou au Pakistan. De là à dire que le djihadisme gagne du terrain au sein du Hamas, il y a un pas. Le Hamas, dont la direction politique se caractérise par le pragmatisme, demeure engagé dans une lutte strictement nationale. Il combat pour la terre, pas pour la religion. Et pour l’instant, même s’il y a des gens radicaux en son sein, il les contrôle. Quand à l’influence du discours d’al-Qaïda, dont il est parfois question, elle constitue d’autant moins une menace, pour le moment, que le Hamas est en conflit idéologique ouvert avec l’organisation de Ben Laden pour avoir participé au processus électoral en 2005 et 2006. La caractéristique essentielle du Hamas c’est sa gestion du temps. Ses dirigeants ne cessent de répéter qu’ils ont le temps avec eux et qu’un jour, lorsqu’un pouvoir Frère musulman l’aura démocratiquement emporté en Égypte, en Jordanie et peut être même en Syrie, ils seront peut-être en mesure de l’emporter aussi en Palestine, par les urnes.

Question.- Que peut-il se passer maintenant ?

Y. Aubin de la Messuzière.- Disons qu’il existe deux scénarios principaux. Dans la pire des hypothèses, celle dans laquelle une bonne partie des cadres actuels du Hamas seraient éliminés, le risque est d’un retour au désordre, voire au chaos, à la guerre des bandes et des milices qui prévalait avant la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas. Dans le scénario vertueux, une nouvelle négociation pourrait s’engager entre Israël et le Hamas, pas forcément par l’intermédiaire de l’Égypte, actuellement disqualifiée aux yeux des islamistes en raison de la violence des propos du président Moubarak, contre le Hamas au début de l’offensive israélienne. Dans tous les cas, le plus grand perdant, dès aujourd’hui, est le président palestinien Mahmoud Abbas, qui n’a jamais été aussi faible.

Question.- Quel pays pourrait alors jouer le rôle d’intermédiaire entre Israêl et le Hamas ?

Y. Aubin de la Messuzière.- L’Egypte disqualifiée – pour le moment, car il me semble qu’elle est en réalité incontournable à terme – le partenaire le plus crédible aux yeux du Hamas, c’est la Turquie. Ils ont depuis longtemps de bonnes relations avec ce pays, qui a aussi, ils le savent parfaitement, de bonnes relations avec Israël, au point de servir d’intermédiaire dans les pourparlers amorcés avec la Syrie. Ils savent aussi que la Turquie entend jouer, dans la région un rôle diplomatique majeur qui pourrait être très profitable, en cas de succès, pour leurs ambitions européennes…Les gens du Hamas envisagent même la possibilité de voir s’installer, aux points de passage avec Israël, une force d’observateurs turcs. Il y a un autre acteur potentiel : le Qatar, qui entretient aussi de bonnes relations avec le Hamas. Mais le Qatar a un handicap de taille : il est membre de la Ligue arabe – comme l’Égypte – et ne peut, dans ces conditions jouer un rôle majeur dans un dossier que les Égyptiens veulent continuer à maîtriser.

Question.- L’Union européenne, qui cherche aujourd’hui – pour l’instant en vain – à obtenir un cessez-le-feu n’a-t-elle pas affaibli sa capacité de négociation en acceptant d’inscrire le Hamas sur la liste des organisations terroriste et en le boycottant ?

Y. Aubin de la Messuzière.- Ce fut une erreur majeure de céder, sans réflexion, aux pressions de l’administration Bush dans ce sens. J’étais de ceux – et je n’étais pas le seul – qui rappelaient que nous avons des engagements financiers dans les territoires palestiniens occupés et que le fait d’inscrire le Hamas sur la liste des organisations terroristes nous privait de toutes relations avec ses représentants et nous plaçait dans une situation absurde. L’Europe dans cette affaire a été défaillante, inhibée. Enfermée dans un dogme. L’initiative du président Sarkozy est courageuse mais risquée. D’autant qu’elle arrive un peu tard et risque d’être bousculée par les événements. L’Union européenne aurait été bien inspirée de profiter de la trêve, de l’arrêt des violences, pour agir auprès de l’Égypte, du Hamas et d’Israël en pratiquant une diplomatie de la prévention des crises et tentant de prévenir cette tragédie annoncée.

(07-01-09) "L’examen de la chronologie des faits oblige à dire qu’après cinq mois de cessez-le-feu globalement respecté, c’est une opération israélienne contre les tunnels creusés sous la frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte, le 4 novembre qui a marqué le début de la rupture de la trêve."

Ancien diplomate devenu chercheur, Yves Aubin de La Messuzière, arabisant et spécialiste du Proche-Orient, a rencontré à deux reprises, en mai, puis en septembre 2008, à Gaza, les principaux dirigeants du Hamas. Il livre ici son analyse de la situation nouvelle créée par le déclenchement de l’opération "plomb durci".

Question.- Pourquoi la trêve conclue le 19 juillet, grâce à la médiation de l’Egypte entre Israël et le Hamas a-t-elle été rompue ?

Yves Aubin de la Messuzière.- Les deux camps se rejettent la responsabilité de la rupture. Mais l’examen de la chronologie des faits oblige à dire qu’après cinq mois de cessez-le-feu globalement respecté, c’est une opération israélienne contre les tunnels creusés sous la frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte, le 4 novembre qui a marqué le début de la rupture de la trêve. Après quoi les gens du Hamas et du Djihad islamique ont repris les tirs de missiles et de mortiers sur les localités israéliennes voisines de Gaza. Harcèlement qui a été invoqué par le gouvernement israélien pour lancer l’opération "plomb durci" contre la bande de Gaza.

Question.- Revenir autour de la table et négocier une reprise de la trêve était impossible ?

Y. Aubin de la Messuzière.- La négociation de trêve conclue en juin n’avait pas été simple. Au cours de ma première visite à Gaza, en mai, les dirigeants du Hamas – notamment le premier ministre Ismaïl Haniyeh et Mahmoud Zahhar – m’avaient informé des discussions en cours et je leur avais conseillé d’assouplir leur position face aux exigences israéliennes notamment sur l’arrêt de la violence, la libération de prisonniers… Il y avait aussi un différend avec l’Egypte sur la réouverture du terminal frontalier de Rafah. Au bout du compte, la trêve a été conclue mais aucun document écrit n’a été signé. Ce qui n’a pas empêché le calme de régner pendant cinq mois. Les Qassam ont cessé de tomber sur les localités israéliennes mais les Palestiniens de Gaza n’ont constaté aucun allégement du blocus, aucune ouverture permanente des points de passages, comme ils l’avaient réclamé. Et lorsque l’opération du 4 novembre a été déclenchée par l’armée israélienne, ils se sont sentis floués et ont commencé à redouter que la population, dont les conditions de vie ne s’étaient pas améliorées, les lâche.

C’est pourquoi, dans les négociations avortées sur le renouvellement de la trêve qui ont précédé l’offensive sur Gaza, ils étaient prêts à accepter la présence d’observateurs étrangers, européens et musulmans. Ce qu’ils avaient apparemment mal évalué, c’était la situation politique israélienne. Le fait que le pays était entré en campagne électorale et qu’une réponse militaire était devenue plus vraisemblable qu’une nouvelle négociation pour mettre un terme aux tirs de Qassam. D’abord, parce qu’Ehoud Barak avait besoin d’améliorer sa position dans la compétition électorale, ensuite parce que l’armée cherchait depuis la guerre contre le Hezbollah, au sud-Liban à rétablir ca crédibilité en matière de dissuasion. D’autant que la relève du pouvoir aux Etats-Unis offrait une fenêtre d’intervention favorable, en attendant la prise de fonction d’un nouveau président peut-être tenté par un retour au Proche-Orient…

Question.- Vous voulez dire que les responsables du Hamas sont tombés dans une sorte de piège...

Y. Aubin de la Messuzière.- En tous cas, ils n’ont pas soupçonné le risque d’une réaction offensive d’envergure, comme celle à laquelle nous assistons depuis le 27 décembre. De leur part c’est indiscutablement une erreur d’appréciation majeure.

Question.- Quelle conséquence peut avoir cette offensive israélienne sur le Hamas ?

Y. Aubin de la Messuzière.- Elle risque fort de provoquer une radicalisation du mouvement, la montée en puissance des éléments les plus durs. On l’a déjà constaté lors des élections de l’été dernier au sein des Majlis-e-choura, les assemblées consultatives du Hamas qui existent à Gaza, en Cisjordanie, parmi les prisonniers détenus en Israël et à Damas. A Gaza, déjà, on constate la présence de jeunes militants très radicaux, probablement venus de Nahr el Bared au nord Liban, via l’Égypte, qui semblent sous l’influence directe de gens formés en Afghanistan ou au Pakistan. De là à dire que le djihadisme gagne du terrain au sein du Hamas, il y a un pas. Le Hamas, dont la direction politique se caractérise par le pragmatisme, demeure engagé dans une lutte strictement nationale. Il combat pour la terre, pas pour la religion. Et pour l’instant, même s’il y a des gens radicaux en son sein, il les contrôle. Quand à l’influence du discours d’al-Qaïda, dont il est parfois question, elle constitue d’autant moins une menace, pour le moment, que le Hamas est en conflit idéologique ouvert avec l’organisation de Ben Laden pour avoir participé au processus électoral en 2005 et 2006. La caractéristique essentielle du Hamas c’est sa gestion du temps. Ses dirigeants ne cessent de répéter qu’ils ont le temps avec eux et qu’un jour, lorsqu’un pouvoir Frère musulman l’aura démocratiquement emporté en Égypte, en Jordanie et peut être même en Syrie, ils seront peut-être en mesure de l’emporter aussi en Palestine, par les urnes.

Question.- Que peut-il se passer maintenant ?

Y. Aubin de la Messuzière.- Disons qu’il existe deux scénarios principaux. Dans la pire des hypothèses, celle dans laquelle une bonne partie des cadres actuels du Hamas seraient éliminés, le risque est d’un retour au désordre, voire au chaos, à la guerre des bandes et des milices qui prévalait avant la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas. Dans le scénario vertueux, une nouvelle négociation pourrait s’engager entre Israël et le Hamas, pas forcément par l’intermédiaire de l’Égypte, actuellement disqualifiée aux yeux des islamistes en raison de la violence des propos du président Moubarak, contre le Hamas au début de l’offensive israélienne. Dans tous les cas, le plus grand perdant, dès aujourd’hui, est le président palestinien Mahmoud Abbas, qui n’a jamais été aussi faible.

Question.- Quel pays pourrait alors jouer le rôle d’intermédiaire entre Israêl et le Hamas ?

Y. Aubin de la Messuzière.- L’Egypte disqualifiée – pour le moment, car il me semble qu’elle est en réalité incontournable à terme – le partenaire le plus crédible aux yeux du Hamas, c’est la Turquie. Ils ont depuis longtemps de bonnes relations avec ce pays, qui a aussi, ils le savent parfaitement, de bonnes relations avec Israël, au point de servir d’intermédiaire dans les pourparlers amorcés avec la Syrie. Ils savent aussi que la Turquie entend jouer, dans la région un rôle diplomatique majeur qui pourrait être très profitable, en cas de succès, pour leurs ambitions européennes…Les gens du Hamas envisagent même la possibilité de voir s’installer, aux points de passage avec Israël, une force d’observateurs turcs. Il y a un autre acteur potentiel : le Qatar, qui entretient aussi de bonnes relations avec le Hamas. Mais le Qatar a un handicap de taille : il est membre de la Ligue arabe – comme l’Égypte – et ne peut, dans ces conditions jouer un rôle majeur dans un dossier que les Égyptiens veulent continuer à maîtriser.

Question.- L’Union européenne, qui cherche aujourd’hui – pour l’instant en vain – à obtenir un cessez-le-feu n’a-t-elle pas affaibli sa capacité de négociation en acceptant d’inscrire le Hamas sur la liste des organisations terroriste et en le boycottant ?

Y. Aubin de la Messuzière.- Ce fut une erreur majeure de céder, sans réflexion, aux pressions de l’administration Bush dans ce sens. J’étais de ceux – et je n’étais pas le seul – qui rappelaient que nous avons des engagements financiers dans les territoires palestiniens occupés et que le fait d’inscrire le Hamas sur la liste des organisations terroristes nous privait de toutes relations avec ses représentants et nous plaçait dans une situation absurde. L’Europe dans cette affaire a été défaillante, inhibée. Enfermée dans un dogme. L’initiative du président Sarkozy est courageuse mais risquée. D’autant qu’elle arrive un peu tard et risque d’être bousculée par les événements. L’Union européenne aurait été bien inspirée de profiter de la trêve, de l’arrêt des violences, pour agir auprès de l’Égypte, du Hamas et d’Israël en pratiquant une diplomatie de la prévention des crises et tentant de prévenir cette tragédie annoncée.

(07-01-09)É "L’examen de la chronologie des faits oblige à dire qu’après cinq mois de cessez-le-feu globalement respecté, c’est une opération israélienne contre les tunnels creusés sous la frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte, le 4 novembre qui a marqué le début de la rupture de la trêve."

Ancien diplomate devenu chercheur, Yves Aubin de La Messuzière, arabisant et spécialiste du Proche-Orient, a rencontré à deux reprises, en mai, puis en septembre 2008, à Gaza, les principaux dirigeants du Hamas. Il livre ici son analyse de la situation nouvelle créée par le déclenchement de l’opération "plomb durci".

Question.- Pourquoi la trêve conclue le 19 juillet, grâce à la médiation de l’Egypte entre Israël et le Hamas a-t-elle été rompue ?

Yves Aubin de la Messuzière.- Les deux camps se rejettent la responsabilité de la rupture. Mais l’examen de la chronologie des faits oblige à dire qu’après cinq mois de cessez-le-feu globalement respecté, c’est une opération israélienne contre les tunnels creusés sous la frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte, le 4 novembre qui a marqué le début de la rupture de la trêve. Après quoi les gens du Hamas et du Djihad islamique ont repris les tirs de missiles et de mortiers sur les localités israéliennes voisines de Gaza. Harcèlement qui a été invoqué par le gouvernement israélien pour lancer l’opération "plomb durci" contre la bande de Gaza.

Question.- Revenir autour de la table et négocier une reprise de la trêve était impossible ?

Y. Aubin de la Messuzière.- La négociation de trêve conclue en juin n’avait pas été simple. Au cours de ma première visite à Gaza, en mai, les dirigeants du Hamas – notamment le premier ministre Ismaïl Haniyeh et Mahmoud Zahhar – m’avaient informé des discussions en cours et je leur avais conseillé d’assouplir leur position face aux exigences israéliennes notamment sur l’arrêt de la violence, la libération de prisonniers… Il y avait aussi un différend avec l’Egypte sur la réouverture du terminal frontalier de Rafah. Au bout du compte, la trêve a été conclue mais aucun document écrit n’a été signé. Ce qui n’a pas empêché le calme de régner pendant cinq mois. Les Qassam ont cessé de tomber sur les localités israéliennes mais les Palestiniens de Gaza n’ont constaté aucun allégement du blocus, aucune ouverture permanente des points de passages, comme ils l’avaient réclamé. Et lorsque l’opération du 4 novembre a été déclenchée par l’armée israélienne, ils se sont sentis floués et ont commencé à redouter que la population, dont les conditions de vie ne s’étaient pas améliorées, les lâche.

C’est pourquoi, dans les négociations avortées sur le renouvellement de la trêve qui ont précédé l’offensive sur Gaza, ils étaient prêts à accepter la présence d’observateurs étrangers, européens et musulmans. Ce qu’ils avaient apparemment mal évalué, c’était la situation politique israélienne. Le fait que le pays était entré en campagne électorale et qu’une réponse militaire était devenue plus vraisemblable qu’une nouvelle négociation pour mettre un terme aux tirs de Qassam. D’abord, parce qu’Ehoud Barak avait besoin d’améliorer sa position dans la compétition électorale, ensuite parce que l’armée cherchait depuis la guerre contre le Hezbollah, au sud-Liban à rétablir ca crédibilité en matière de dissuasion. D’autant que la relève du pouvoir aux Etats-Unis offrait une fenêtre d’intervention favorable, en attendant la prise de fonction d’un nouveau président peut-être tenté par un retour au Proche-Orient…

Question.- Vous voulez dire que les responsables du Hamas sont tombés dans une sorte de piège...

Y. Aubin de la Messuzière.- En tous cas, ils n’ont pas soupçonné le risque d’une réaction offensive d’envergure, comme celle à laquelle nous assistons depuis le 27 décembre. De leur part c’est indiscutablement une erreur d’appréciation majeure.

Question.- Quelle conséquence peut avoir cette offensive israélienne sur le Hamas ?

Y. Aubin de la Messuzière.- Elle risque fort de provoquer une radicalisation du mouvement, la montée en puissance des éléments les plus durs. On l’a déjà constaté lors des élections de l’été dernier au sein des Majlis-e-choura, les assemblées consultatives du Hamas qui existent à Gaza, en Cisjordanie, parmi les prisonniers détenus en Israël et à Damas. A Gaza, déjà, on constate la présence de jeunes militants très radicaux, probablement venus de Nahr el Bared au nord Liban, via l’Égypte, qui semblent sous l’influence directe de gens formés en Afghanistan ou au Pakistan. De là à dire que le djihadisme gagne du terrain au sein du Hamas, il y a un pas. Le Hamas, dont la direction politique se caractérise par le pragmatisme, demeure engagé dans une lutte strictement nationale. Il combat pour la terre, pas pour la religion. Et pour l’instant, même s’il y a des gens radicaux en son sein, il les contrôle. Quand à l’influence du discours d’al-Qaïda, dont il est parfois question, elle constitue d’autant moins une menace, pour le moment, que le Hamas est en conflit idéologique ouvert avec l’organisation de Ben Laden pour avoir participé au processus électoral en 2005 et 2006. La caractéristique essentielle du Hamas c’est sa gestion du temps. Ses dirigeants ne cessent de répéter qu’ils ont le temps avec eux et qu’un jour, lorsqu’un pouvoir Frère musulman l’aura démocratiquement emporté en Égypte, en Jordanie et peut être même en Syrie, ils seront peut-être en mesure de l’emporter aussi en Palestine, par les urnes.

Question.- Que peut-il se passer maintenant ?

Y. Aubin de la Messuzière.- Disons qu’il existe deux scénarios principaux. Dans la pire des hypothèses, celle dans laquelle une bonne partie des cadres actuels du Hamas seraient éliminés, le risque est d’un retour au désordre, voire au chaos, à la guerre des bandes et des milices qui prévalait avant la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas. Dans le scénario vertueux, une nouvelle négociation pourrait s’engager entre Israël et le Hamas, pas forcément par l’intermédiaire de l’Égypte, actuellement disqualifiée aux yeux des islamistes en raison de la violence des propos du président Moubarak, contre le Hamas au début de l’offensive israélienne. Dans tous les cas, le plus grand perdant, dès aujourd’hui, est le président palestinien Mahmoud Abbas, qui n’a jamais été aussi faible.

Question.- Quel pays pourrait alors jouer le rôle d’intermédiaire entre Israêl et le Hamas ?

Y. Aubin de la Messuzière.- L’Egypte disqualifiée – pour le moment, car il me semble qu’elle est en réalité incontournable à terme – le partenaire le plus crédible aux yeux du Hamas, c’est la Turquie. Ils ont depuis longtemps de bonnes relations avec ce pays, qui a aussi, ils le savent parfaitement, de bonnes relations avec Israël, au point de servir d’intermédiaire dans les pourparlers amorcés avec la Syrie. Ils savent aussi que la Turquie entend jouer, dans la région un rôle diplomatique majeur qui pourrait être très profitable, en cas de succès, pour leurs ambitions européennes…Les gens du Hamas envisagent même la possibilité de voir s’installer, aux points de passage avec Israël, une force d’observateurs turcs. Il y a un autre acteur potentiel : le Qatar, qui entretient aussi de bonnes relations avec le Hamas. Mais le Qatar a un handicap de taille : il est membre de la Ligue arabe – comme l’Égypte – et ne peut, dans ces conditions jouer un rôle majeur dans un dossier que les Égyptiens veulent continuer à maîtriser.

Question.- L’Union européenne, qui cherche aujourd’hui – pour l’instant en vain – à obtenir un cessez-le-feu n’a-t-elle pas affaibli sa capacité de négociation en acceptant d’inscrire le Hamas sur la liste des organisations terroriste et en le boycottant ?

Y. Aubin de la Messuzière.- Ce fut une erreur majeure de céder, sans réflexion, aux pressions de l’administration Bush dans ce sens. J’étais de ceux – et je n’étais pas le seul – qui rappelaient que nous avons des engagements financiers dans les territoires palestiniens occupés et que le fait d’inscrire le Hamas sur la liste des organisations terroristes nous privait de toutes relations avec ses représentants et nous plaçait dans une situation absurde. L’Europe dans cette affaire a été défaillante, inhibée. Enfermée dans un dogme. L’initiative du président Sarkozy est courageuse mais risquée. D’autant qu’elle arrive un peu tard et risque d’être bousculée par les événements. L’Union européenne aurait été bien inspirée de profiter de la trêve, de l’arrêt des violences, pour agir auprès de l’Égypte, du Hamas et d’Israël en pratiquant une diplomatie de la prévention des crises et tentant de prévenir cette tragédie annoncée.

(07-01-09)

1 Message


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette