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Quand Gorbatchev est-il devenu un traître ?
Danielle Bleitrach

dimanche 12 septembre 2021, par Comité Valmy


Quand Gorbatchev est-il devenu un traître ?

Ce long article très documenté qu’a traduit Marianne reflète bien les réflexions qui se multiplient en Russie et dans l’ex-URSS sur les raisons de la fin de l’URSS et le rôle joué par Gorbatchev, plus encore qu’Eltsine. Ce qui est décrit ici au-delà de la traitrise de Gorbatchev et des siens est également ce que j’ai vécu et que je décris dans mes mémoires y compris le désarroi de ceux qui dans les délégations venues des pays socialistes ou dans les partis européens me mettaient en garde. Les personnalités dont le témoignage est évoqué ici sont des gens très connus et respectés, ce ne sont pas des théoriciens du complot. L’idée que quelqu’un faisait volontairement “tanguer la barque” est exactement celle exprimée par mes interlocuteurs à l’époque. Nous avons ici un fait sur lequel tout le monde est désormais d’accord, le rôle joué et reconnu par ceux qui ont détruit l’URSS, mais il y a plus, il y la description de la paralysie générale devant une telle situation, la manière assez aisée dont on peut écarter ceux qui ne participent pas au “tangage” et qui a touché tous les partis communistes y compris le parti communiste français (note de Danielle Bleitrach, traduction de Marianne Dunlop).

12 janvier 2021

Entretien du Docteur en sciences historiques Vladislav Grosul avec l’analyste politique de la Pravda, Victor Kojemiako

https://www.politpros.com/events/8935/

Nous sommes entrés dans l’année du 30e anniversaire des événements tragiques de 1991, lorsque le pouvoir soviétique dans notre pays a été détruit, puis l’Union soviétique liquidée. Pourquoi et comment cela a-t-il pu arriver ? Ces questions qui préoccupent beaucoup de gens attirent plus que jamais l’attention.

Les lecteurs de la Pravda y font également référence dans leurs lettres. D’ailleurs, il faut le dire, il y est souvent question du rôle de ceux que l’on considère comme les principaux coupables de la catastrophe. Gorbatchev et Eltsine.

C’est une de ces lettres, dédiée, comme le dit son auteur, au « traître n° 1 » qui m’a incité à réaliser cet entretien dont vous vous apprêtez à lire le texte.

Enfant, on l’appelait Michenka

– Vladislav Yakimovich, nous nous connaissons depuis longtemps, j’ai plus d’une fois eu la chance de préparer des entretiens avec vous pour la Pravda. Mais vous ne m’aviez jamais parlé de ce que, citant vos paroles, l’auteur de cette lettre a révélé sur Gorbatchev à notre rédaction. Pourquoi donc ?

– Eh bien, je n’en ai eu probablement pas l’occasion. En fait, je n’ai jamais fait d’enquête spéciale.

– Cependant, vous avez jugé possible ou même nécessaire de faire connaître cela dans une conférence que vous avez donnée au Musée historique. L’auteur de la lettre y était présent.

– Sur Gorbatchev, ce n’était pas le sujet de la conférence. Mais au moment des questions, la personne de Gorbatchev a surgi d’elle-même. Bien que pour moi il soit plutôt un anti-héros, c’est malgré tout un personnage historique. Quelles que soient leurs différentes positions, les gens s’intéressent et continueront de s’intéresser à la personnalité de ce Gorby, à cause de qui ou grâce à qui le grand pays socialiste a disparu de la carte du monde.

– Eh bien, l’intérêt est compréhensible. Et celui qui recherche la vérité est obligé de surmonter son dégoût personnel.

– Je le répète : dans ce cas précis, ce n’est pas encore devenu un sujet distinct pour ma recherche. Et en même temps, je ne peux pas me contenter d’écarter ce que j’ai entendu, de rejeter ce qui hante l’esprit de quelqu’un. Ce ne sont pas des choses faciles à oublier.

– Je suis d’accord. Votre conférence au Musée historique et les réponses aux auditeurs ont été publiées sur Internet sous la rubrique « Gorbatchev est-il un traître depuis l’enfance ? » Révélons à nos lecteurs ce qu’il y a derrière cela.

– Non, je vais remonter plus loin. Maintenant que l’Union soviétique n’existe plus depuis près de trente ans et que la nature de Gorbatchev est claire pour moi, à mon avis, il est important de se représenter quelles étapes j’ai traversé.

J’avoue qu’au début, mon attitude à son égard était neutre. Je ne le connaissais pas vraiment. On savait qu’il s’occupait d’agriculture au sein du Comité central, c’est tout.

Et puis il a commencé à sortir des slogans, que j’ai naturellement soutenus. « Plus de socialisme ! » – Comme aurais-je été contre ? Ou l’accélération, la glasnost’, c’était bien aussi. J’ai senti que personnellement il devenait de plus en plus attirant pour moi.

– Probablement, au début c’était comme ça pour la majorité des gens dans le pays ?

– Sans doute. Mais du haut de notre connaissance actuelle de ce qui allait suivre, on pense involontairement au tort causé par une crédulité exagérée. Le fameux appel de Julius Fučik vient à l’esprit : “Les gens, je vous aimais, soyez vigilants !”

Cependant, par souci d’exactitude, je dois noter que je me suis souvenu de ces paroles célèbres en rapport avec Gorbatchev dès l’été 1985.

– Y avait-il une raison particulière ?

– Oui. Un jour, un de nos étudiants de troisième cycle originaire du Caucase est venu me voir et a commencé à parler du nouveau secrétaire général. « Vous savez quoi », dit-il, « chez nous on l’appelle « Mishka l’enveloppe ».

Je n’ai même pas compris au début : dans quel sens ? « Eh bien, il prend des pots-de-vin ! » Et le jeune homme dit que ce ne sont pas que des rumeurs, mais qu’il connaît bien lui-même l’un de ceux qui ont donné des pots-de-vin à Gorbatchev à l’époque où il dirigeait le territoire de Stavropol. Cet ami cultivait des oignons pour la vente en gros et les pots-de-vin l’ont aidé à contourner la loi. Cela signifie qu’il était associé à l’économie souterraine.

– Cela vous a marqué ?

– Et comment ! La personne dont j’ai entendu cette nouvelle était quelqu’un que j’estimais. D’ailleurs, il est toujours vivant aujourd’hui, il est devenu un grand chercheur… Et à propos de Gorbatchev, j’ai involontairement pensé : est-il un homme de main de cette économie parallèle ? De plus, ses actions en tant que secrétaire général ont commencé à susciter de graves inquiétudes.

Les mesures de création de coopératives, dans la forme sous laquelle elles ont été adoptées, étaient particulièrement alarmantes. J’ai réalisé, bien sûr, qu’il s’agissait d’un réel pas vers le capitalisme. Oui, tout, en fait, a commencé à aller dans cette direction !

– Et sur cette lancée, entre autres choses, vous avez appris des détails curieux sur l’enfance de Gorby ?

– Oui, du professeur Grigory Alekseevich Gerasimenko, mon collègue à l’Institut académique d’histoire russe. Il avait un ami qui travaillait dans le cinéma documentaire. C’est alors que le destin l’a amené à Privolnoye, le village natal de Gorbatchev, ils faisaient un film sur lui.

Alors, pendant le tournage, ils sont allés, bien sûr, chez la mère du héros du documentaire pour parler de son enfance. Elle a montré son album de photos de famille, où une photo a attiré leur attention particulière : le jeune Gorbatchev – sur un char allemand ! Pas un char abattu, mais tout à fait prêt pour la bataille …

– Les cinéastes ont été surpris ?

– Evidemment. Et ils ont commencé à interroger la mère. Celle-ci leur a raconté qu’en effet, pendant la guerre, les Allemands vivaient dans leur maison, alors Michenka saignait les poulets et les oies pour eux, leur apportait de l’eau de source et eux lui offraient des chocolats … Bref, une brave paysanne parfaitement innocente avec un amour compréhensible pour son fils.

Mais Grigory Alekseevich et moi nous sommes posé des questions. Nous savions que ceux qui avaient vécu en territoire occupé étaient soumis à enquête, car il n’y avait pas seulement des héros parmi eux, mais aussi des traîtres. Cependant Michenka, peu de temps après la guerre, à dix-sept ans, en tant qu’assistant de son père, conducteur de moissonneuse-batteuse, a reçu une haute récompense –l’étendard rouge du travail ! Une récompense inouïe pour cet âge.

Et il est admis à la faculté de droit de l’Université de Moscou, où les exigences en ce qui concerne les candidats des régions occupées étaient particulières. Quelqu’un a-t-il dirigé, pris en charge, « supervisé » Michenka ? J’ai découvert par accident qu’il avait fait son stage d’étudiant au KGB.

Ces différentes questions, je les ai gardées pour moi, mais après 1991, j’ai essayé d’en apprendre davantage à la faveur de ma rencontre avec un remarquable officier du renseignement soviétique.

L’avis d’une personne compétente

– Cette rencontre vous a-t-elle été utile ?

– Certainement. Tout d’abord, sur la question de savoir si Gorbatchev, à douze ans, aurait pu être recruté par les Allemands pour la collaboration.

– Et qui est-il, cet officier du renseignement que vous venez d’évoquer ?

– Oh, ces gens-là sont qualifiés à juste titre de légendaires ! Je vais m’emballer, si je commence à parler de lui, je m’éloignerai du sujet Gorbatchev …

– Qu’importe, il vaut peut-être la peine de s’écarter du sujet, si c’est dans l’intérêt de la cause. Ensuite, nous y reviendrons.

– Le point, peut-être, est de souligner encore une fois le contraste : des traîtres surgissent mais en face apparaissent de vrais héros. Ce fut le cas pendant la grande guerre. C’est ainsi, apparemment, aujourd’hui aussi.

Dans le cas présent, le nom du héros est Youri Vasilievitch Tarachkine. Il est en effet un important officier du renseignement soviétique, comme le prouvent certains éléments de sa biographie.

– Il vit encore ?

– À mon plus grand regret, il est décédé récemment.

– Comment vous êtes-vous rencontrés ?

– Il a apporté un article à notre revue “Histoire russe”. À propos de Bandera. Et avant cela (fait notable !) il s’était enregistré dans notre cellule en tant que membre du KPRF. Autrement dit, lorsque d’autres quittaient le Parti communiste pour « mieux » s’adapter aux nouvelles conditions, des gens comme Youri Vasilyevitch ne changeaient pas leurs convictions. Cela ne caractérise-t-il pas une personne ?

– Cela va sans dire …

– Eh bien, maintenant quelques mots sur sa vie antérieure. Il était le fils de vieux bolcheviks. Ses parents ont été envoyés pour construire la centrale hydroélectrique du Dniepr, ce qui a eu un fort impact sur son avenir. Le fait est qu’avec le début de la guerre, il voulait vraiment devenir pilote et avait déjà rempli tous les documents au lycée. Mais dans son questionnaire, ils ont prêté attention au point sur la connaissance des langues : l’allemand et l’ukrainien, tous deux connus à la perfection.

En effet, leur famille vivait dans un village près de Dneproguès, où pour la plupart des Ukrainiens et des descendants de colons allemands vivaient côte à côte. Depuis l’enfance, il avait assimilé ces deux langues. Et alors, au lieu de l’aviation, ils l’ont affecté à un domaine complètement différent.

– Et combien dangereux !

– Bien sûr, dangereux. Et difficile, complexe. Il ne se vantait jamais et je savais peu de choses sur ses affaires en détail. Cependant, dans les unités de Bandera, où il a été introduit, il a réussi à s’élever au rang de centurion, et les informations provenant de lui, si j’ai bien compris, étaient souvent des plus précieuses.

– Son aura professionnelle a-t-elle subsisté jusqu’aux années 1990 ?

– Je pense que oui. Un indice : il a organisé une visite pour nous au musée du KGB, et sans autorisation, cela n’aurait guère été possible à ce moment-là. Et une autre confirmation : dans le musée, tout un stand était dédié personnellement à Youri Tarachkine !

– Et il a écrit pour votre revue des choses intéressantes ?

– Tout à fait. Son premier article a été admiré non seulement par moi, membre du comité de rédaction, mais aussi par notre rédacteur en chef Korneliy Fedorovich Chatsillo – un éminent scientifique et vétéran de la guerre, un officier de marine. D’ailleurs, dans cet article, Youri Vasilyevich a prouvé de manière irréfutable que le futur premier président de l’Ukraine “indépendante” Leonid Kravtchouk était associé aux Bandéristes. Son frère aîné était dans la forêt, dans un gang, et son jeune frère aidait ces bandits de toutes les manières possibles.

– Maintenant, il est peut-être temps de se tourner à nouveau vers Gorbatchev ?

– Oui, il est temps. La question que j’espérais surtout clarifier avec l’aide de Youri Vasilyevich Taraskin à propos de Gorby… Il avait entre 11 et 13 ans : les envahisseurs auraient-ils pu le recruter ?

– Quelle a été la réponse ?

– Que oui. L’officier de renseignement vétéran a même ajouté : “C’est très probable.” Et puis il a raconté en détail comment les nazis travaillaient avec des enfants dès l’âge de 9 à 10 ans, les attirant dans leur toile. Ils cherchaient à les influencer idéologiquement, leur enseignaient l’espionnage et le sabotage.

Youri Vasilyevich lui-même a mis au jour un tel groupe d’adolescents lorsqu’il a été chargé de découvrir pourquoi nos locomotives à vapeur explosaient dans les gares. Il s’est avéré que les Allemands envoyaient des gamins affamés avec des mines à travers la ligne de front, et ils les plaçaient là, se faufilant sous la locomotive. Et pour cela, ils recevaient de la nourriture.

– Bref, la communication avec un connaisseur des actions des occupants vous a confirmé que Gorbatchev à l’adolescence aurait bien pu mordre à leur hameçon ?

– J’ai entendu une opinion très compétente sur cette hypothèse. En fait, je me suis alors rendu compte que j’étais loin d’être seul dans mes soupçons. Par exemple, pour autant que je sache, le célèbre historien Foursov a parlé dans le même esprit, et il y a même eu une discussion correspondante sur Internet à ce sujet…

La trahison a gagné le sommet

– Mais tout de même, Vladislav Yakimovich, il n’y a aucune preuve directe de collaboration avec l’ennemi dès l’enfance concernant Gorbatchev. Néanmoins, beaucoup, pas seulement l’auteur de la lettre que nous évoquions au début de notre conversation, l’appellent le traître N°1. Y a-t-il de bonnes raisons à cela ?

– Vous le savez vous-même : plus qu’assez ! Et si aujourd’hui, trente ans après la destruction du pays soviétique, nous voulons en comprendre plus pleinement et plus profondément les raisons, le facteur trahison doit être mis au premier plan. Le pays a été trahi par ceux qui jouaient un rôle décisif dans sa direction.

Oui, avec le temps, la trahison a gagné de plus en plus de personnes, et chacune a sa part de culpabilité, mais le premier problème ici, sans aucun doute, restera Gorbatchev.

– Quand êtes-vous personnellement arrivé à cette conclusion ?

– Ainsi que d’autres, dans la mesure de ses actions et de son inaction. Je vous ai parlé des coopératives. Dans le même temps, mon inquiétude quant aux processus des relations interethniques, qui étaient et restent la sphère de mes principaux intérêts scientifiques, s’est accrue.

Février 1988. Dans le cadre d’une commission de l’Académie des sciences de l’URSS, j’ai été envoyé à Tbilissi pour enquêter sur l’Académie géorgienne des sciences. La commission s’est avérée particulière, puisque c’est le président de cette académie lui-même qui a réclamé sa venue – pour les aider dans leur travail.

– Et qui en était le président à l’époque ?

– C’était un physicien très en vue, Albert Nikiforovich Takhvelidze. Membre de l’Académie des sciences de l’URSS, lauréat des prix Lénine et d’État, avant cela il travaillait à Doubna près de Moscou, en tant que directeur de l’Institut de recherche nucléaire.

Peut-être parce que mon père dirigeait l’Académie des sciences de Moldavie, il était imprégné d’une confiance particulière envers moi et voulait me parler séparément avant la fin de nos travaux. Il a commencé par une question qui m’a littéralement stupéfait.

– Quelle était cette question ?

– En gros il a demandé : « Pourquoi vous faites tanguer la barque ? »

– Dans quel sens ?

– Justement je lui ai demandé de s’expliquer. Il a répondu : « Le nationalisme géorgien est attisé artificiellement par Moscou. Par Moscou ! »

Vous savez, j’ai tout de suite vu qu’il était incroyablement bouleversé. Et il m’est apparu clairement qu’il avait des raisons à cela. Donc, après notre conversation, je suis retourné à Moscou avec une grande anxiété.

– Et de la Moldavie à ce moment-là, n’y avait-il pas de tels signaux ?

– Écoutez-moi maintenant à ce sujet. Un mois plus tard, en avril, je suis allé rendre visite à ma mère à Chisinau. Et ma première lecture a été le dernier numéro du magazine littéraire et artistique “Nistru” (“Dniestr” en moldave). J’étais atterré : de la première à la dernière page, il était rempli de nationalisme radical et agressif ! Et même pas tant moldave que roumain.

– Cela ne se produisait-il pas auparavant ?

– Vous plaisantez, bien sûr que non. Ce sont des choses que l’on voyait pendant la guerre, pendant l’occupation … Et j’ai compris : il y a un vrai problème. Bientôt, les premiers rassemblements de nationalistes ont commencé à Chisinau.

– Avez-vous réagi d’une manière ou d’une autre à tout cela ?

– J’ai décidé d’écrire un long article pour contrer cette offensive.

– Et vous l’avez fait ?

– Oui. Mais le croiriez-vous, je n’ai pas pu le faire publier dans notre journal principal, la Pravda.

– Je le crois volontiers. À ce moment-là, Gorbatchev nous avait envoyé son protégé nommé Frolov pour remplacer le rédacteur en chef. Avec des tâches spécifiques, comme nous l’avons compris. L’ancien chef – Viktor Grigorievich Afanasyev vous aurait probablement publié, mais celui-là avait une vision complètement différente de beaucoup de choses …

– Je n’ai même pas obtenu de réponse claire, malgré toute mon insistance.

– Un procédé habituel pour Frolov. Il s’évertuait de toutes les manières d’être agréable à Gorbatchev.

– Cependant, cela ne m’a pas arrêté. Comprendre le grave danger m’a fait retravailler mon article en mémo, que j’ai envoyé au Comité central du PCUS. Je venais d’être élu secrétaire du comité du parti de notre institut, et cela, à mon avis, devait lui ajouter du poids.

– Et alors ?

– En tout cas, ils n’ont pas mis cette note à la corbeille. Ils l’ont examinée. Et maintenant, en passant en revue les événements de cette période extrêmement difficile dans ma mémoire, je peux témoigner : dans des circonstances tout aussi difficiles, différentes personnes se sont comportées différemment.

Dmitry Vasilyevich Kouznetsov, qui était responsable du secteur de l’histoire au département des sciences du Comité central, m’a compris. Il a trouvé au Département des relations nationales des personnes compétentes et non opportunistes. Et le résultat a été qu’après une longue conversation, j’ai été inclus dans un groupe d’experts, qui était censé étudier les projets de lois linguistiques préparées en Moldavie et tirer sa propre conclusion à leur sujet.

– Des lois importantes ?

– Extrêmement importantes ! Et contenant une menace pour l’avenir. De plus, leurs initiateurs évoquaient « le soutien de Moscou » – certains philologues de la capitale auraient déjà approuvé les projets préparés.

– De qui était composé votre groupe ?

– Il comprenait à la fois des philologues de haut niveau et avec une certaine spécialisation, et des historiens qui connaissaient bien la Moldavie. Et à sa tête – l’académicien Guennadi Grigorievich Litavrine : nous représentions l’Académie des sciences de l’Union soviétique.

– Et quelle a été votre impression sur les projets ?

– Horrible. En aucun cas cela ne pouvait être accepté ! Bien que la commission du Soviet suprême de la RSS de Moldavie ait accepté de telles propositions inopportunes.

Pour commencer, il n’était prévu qu’une seule langue officielle pour la république – le moldave. Alors qu’en réalité, par exemple, à Tiraspol, il n’y avait que 17 % de Moldaves. Et dans le pays en général, environ 40% de la population était russophone.

Deuxième point : remplacer l’alphabet cyrillique par l’alphabet latin. L’alphabet latin n’avait aucun avantage, pendant trois cents ans, la langue officielle des Moldaves a été le slave, emprunté aux Serbes, y compris pour les services divins orthodoxes. Cela signifie que l’attaque contre l’alphabet cyrillique n’était que pro-occidentale, c’est-à-dire de nature politique : éloigner la république de la Russie.

Bref, notre opinion sur les projets de loi proposés était purement négative.

– Comment ont-ils réagi à cela dans la république et à Moscou ?

– Lorsque nous avons rendu compte de nos conclusions lors de la réunion du Bureau du Comité central de Moldavie, la direction du parti républicain nous a globalement soutenus. Plus tard, à Chisinau, nous avons eu une réunion séparée avec le premier secrétaire du Comité central Grossu et le secrétaire à l’idéologie Bondartchouk, ici aussi, la compréhension mutuelle semblait se confirmer. Mais à Moscou, assez étonnamment, nous avons ressenti une attitude différente.

– Où cela – au Comité central du PCUS ?

– En premier lieu. J’ai réalisé qu’au cours des derniers mois, les forces destructrices s’étaient clairement renforcées et avaient pris le dessus. Celles que le président de l’Académie géorgienne des sciences avait en tête lorsqu’il m’a parlé de « faire tanguer la barque » à partir de Moscou.

Pour compléter l’intrigue avec les projets de lois linguistiques en Moldavie, je rapporterai ce qui suit. En août 1989, ils ont finalement été adoptés. Pourquoi cela a-t-il pu arriver ? Mais parce qu’ils ont été approuvés par le célèbre Yakovlev A.N., cela m’est apparu à coup sûr. Et s’il approuvait, alors – sans aucun doute ! – Gorbatchev aussi.

La trahison s’est glissée jusqu’au sommet du pays et l’a détruit. C’est la première chose à savoir ! Je serai catégorique à ce sujet, il est inacceptable d’insinuer quoi que ce soit d’autre.

Non, ce n’était pas une erreur, mais un plan

– L’insinuation erronée la plus courante, pour reprendre votre mot, est que Gorbatchev, ayant commencé sa « perestroïka » avec des buts supposés bons, a simplement commis une erreur ou une série d’erreurs, qui ont abouti à la destruction du système soviétique et de l’URSS. Et donc vous, Vladislav Yakimovich, vous refusez cette interprétation ?

– Absolument ! Gorbatchev avait initialement et consciemment la tâche d’éliminer le socialisme, le système politique soviétique et, par conséquent, l’Union soviétique. Par conséquent, l’effondrement de l’URSS, comme on dit maintenant, est une expression mensongère. Il ne s’agit pas d’effondrement, mais de destruction ! D’en haut, par Gorbatchev, tout a été fait pour cela.

L’exemple moldave, que j’ai décrit, est typique. Une chose similaire s’est produite dans toutes les républiques. Simultanément, la création des soi-disant fronts populaires a commencé partout. Dans quel but ? D’évincer la direction du parti sur le terrain. En fin de compte, dans les républiques, ce sont principalement les nationalistes qui pouvaient s’opposer au parti, et Gorbatchev avait pour but l’élimination du rôle dirigeant du parti.

– Ces “fronts populaires” étaient-ils nécessaires pour rallier les forces anti-parti ?

– Bien sûr. Cependant, je vais vous dire ce qui m’a particulièrement frappé. Je découvre subitement que le KGB participe à l’organisation de ces “fronts” ! Autrement dit, là encore, Gorbatchev était à la manœuvre.

– Comment l’avez-vous su ?

– Comme on dit, à partir de sources fiables. Maintenant, même dans certaines mémoires, vous pouvez lire cela. Par exemple, d’un auteur aussi bien informé que Vladimir Ovtchinsky ..

– Sergei Babourine confirme également la participation du centre à l’effondrement de l’URSS sur de nombreux exemples. Voici ses paroles : « Qui a commencé à créer tous ces mouvements séparatistes – les “fronts populaires” ? C’est Moscou, sous la supervision des dirigeants du Comité central du PCUS. »

Et puis, remarquez bien : qui a appelé les Arméniens à prendre le Haut-Karabakh et les Azerbaïdjanais à ne pas le céder ? Le Politburo du Comité central, lorsque M. Yakovlev s’est rendu à Erevan et a dit : « Prenez la décision immédiatement et reprenez le Karabakh à l’Azerbaïdjan. » Le jésuitisme est tout à fait dans l’esprit de Gorbatchev !

– Vous vous souvenez, de retour de Foros, Gorbatchev a publiquement fait une réserve selon laquelle il ne dirait jamais la vérité sur août 1991. Il a quelque chose à cacher. Mais la vérité sur ces mois et ces années troublés fait son chemin. Même à partir des mémoires de ses complices, nous avons beaucoup appris et, peut-être, en apprendrons-nous davantage.

Profitant de cette occasion, je voudrais exhorter les lecteurs de la Pravda à porter une attention maximale à la véritable caractérisation de cette figure abjecte, qui est maintenant souvent choyée et même glorifiée à tous égards.

– Et comment ! Il a reçu la plus haute distinction du gouvernement russe actuel – l’Ordre de Saint-André le Premier appelé. Au Théâtre des Nations, les célèbres Evgeny Mironov et Tchoulpan Khamatova lui consacrent une performance touchante ainsi qu’à sa femme Raïssa. Et le réalisateur de documentaires tout aussi célèbre Vitaly Mansky sort un autre film (et non moins touchant !) sur son personnage préféré. Les préparatifs du 90e anniversaire de Gorbatchev sont déjà en cours.

– Il serait nécessaire pour une telle date de tourner une série documentaire véridique sur l’ampleur sans précédent de la trahison montée par Gorby. Il a trahi non seulement son parti et son pays. Ses victimes au sens plein du terme sont à la fois des millions de nos compatriotes et nombre de nos vrais amis dans les pays du Pacte de Varsovie. Souvenez-vous des drames d’Erich Honecker en RDA, de Todor Jivkov en Bulgarie et d’autres dirigeants de pays amis.

– Le susmentionné Sergei Babourine prouve que Gorbatchev est également à l’origine de la tragédie de Ceausescu en Roumanie.

– Cela pourrait bien être.

– Babourine dit : « L’enquête aurait dû traiter sérieusement la façon dont Gorbatchev a organisé le renversement et le meurtre de Ceausescu … Les généraux roumains ont témoigné qu’ils avaient même donné l’ordre de tirer sur les gens – eux, pas Ceausescu, – parce qu’à leurs côtés se tenaient pendant tout ce temps des représentants de Moscou et ils ne faisaient que suivre leurs instructions. »

Et lorsque Jivkov a été mis à la retraite, Gorbatchev a convoqué l’homme qui avait dirigé son renversement et, avec des mots obscènes, a expliqué qu’il était nécessaire d’engager immédiatement une affaire pénale et d’arrêter Jivkov. Le fait est parvenu aux oreilles de Babourine.

– Et oui, à ce moment-là, Gorbatchev à Malte s’était déjà mis d’accord avec les Américains sur le démantèlement du pacte de Varsovie et s’efforçait de tenir ce qu’il avait promis.

Arrêter de faire la guerre à l’Union soviétique !

– Jusqu’à présent, les différends se poursuivent sur les facteurs qui ont joué le plus grand rôle dans la destruction du pays soviétique – internes ou externes. Qu’en pensez-vous ?

– Oui, ce sont des débats en cours et qui vont probablement se poursuivre longtemps. Mais il me semble hasardeux de donner une réponse univoque à cette question, car différents facteurs en réalité sont entrelacés.

Par exemple, Alexandre Zinoviev pensait qu’à l’époque ce sont des forces politiques étrangères qui ont joué le rôle décisif. Mais il soulignait également à quel point la trahison s’est avérée fatale parmi les dirigeants de notre pays, et plus précisément, la trahison de Gorbatchev. Les ennemis étrangers de l’Union soviétique ont toujours cherché leurs agents en son sein pour pouvoir s’appuyer sur eux, et lorsqu’un ennemi secret, un anticommuniste et un antisoviétique devient le principal chef d’un pays, les chances de sa destruction augmentent considérablement. Et c’est ce qui est arrivé.

– Hélas… Aujourd’hui, le plus important pour nous ce sont les conclusions à tirer de ces leçons pour l’avenir. Que mettez-vous en premier ?

– La Russie après la catastrophe perpétrée il y a trente ans est dans une situation difficile. Et c’est de pire en pire. Regardez ce qui se passe dans l’espace post-soviétique : les événements en Ukraine, maintenant en Biélorussie, dans ma Moldavie natale, en Arménie et en Azerbaïdjan, au Kirghizistan et ainsi de suite. Nous perdons de nombreux alliés dans le monde et ce processus n’est pas spontané, il est contrôlé et dirigé. Permettez-moi de citer mot pour mot un paragraphe du rapport de Guennadi Andreïevitch Ziouganov au récent plénum d’octobre (2020) du Comité central du Parti communiste de la Fédération de Russie :

« La faction faucon des mondialistes s’est depuis longtemps fixé comme objectif de détruire notre pays. Et ils ne se calmeront pas. Aujourd’hui, ils parviennent à consolider de plus en plus l’Occident contre la Russie. Nous arrivons à un stade où nos soi-disant “partenaires“ passent de la simple russophobie aux projets concrets d’agression. »

– Est-ce pour vous la question centrale ?

– Je pense que oui.

– Pourquoi ?

– Le plus urgent pour nous se résume à ceci : être ou ne pas être ? Nous approchons maintenant du 30e anniversaire de l’assassinat de l’Union soviétique, et la question du sort de la Russie se pose dans l’immédiat.

– Autrement dit, ce qui a été réalisé en 1991 selon le plan des tueurs doit avoir une suite ?

– Je pense que vous connaissez très bien la réponse à cette question. Ses contours étaient déjà tracés lors de la liquidation de l’URSS. On pouvait déjà deviner ce à quoi fait référence Guennadi Andreevich avec tant d’inquiétude : ils ne se calmeront pas.

Je suppose que lors de la destruction de l’Union soviétique, la même chose a été examinée de près par rapport à la Fédération de Russie. Apparemment, ce qui les a retenus était la crainte d’éventuelles complications dans le partage de l’héritage russe. Par exemple, que dans cette confusion, la Chine en aurait profité pour s’étendre jusqu’au lac Baïkal. Ou quelque chose de similaire avec d’autres participants dans d’autres endroits …

– A votre avis, ils se sont maintenant préparés de manière plus conséquente ?

– J’ai été bouleversé par plusieurs interviews données par notre vétéran Youri Chevtchenko, l’officier du renseignement soviétique le plus expérimenté, Héros de la Russie, il y a environ un an, peu après que son “métier” d’espion ait été révélé publiquement. Grâce à ses « collègues » de la CIA au début des années 1970, il a pu se familiariser avec les projets de démembrement non seulement de l’URSS, mais aussi de la Russie. Tout avait été minutieusement planifié !

Chevtchenko, malheureusement, est décédé il y a peu. Cependant, ses déclarations peuvent être lues sur Internet et elles ne me sortent pas de la tête. Comme avertissement et comme injonction.

– Si seulement des ordres raisonnables étaient mis en œuvre par les dirigeants du pays !

– « Si seulement », comme vous dites.

– Et laquelle des réflexions testamentaires de l’officier du renseignement soviétique vous donne une envie particulièrement forte de vous tourner vers le gouvernement russe actuel ?

– Quand vous réalisez à quel point les plans de démembrement de notre pays et de le transformer en colonie deviennent menaçants, non pas théoriquement, mais pratiquement, vous pensez certainement aux mesures à prendre de façon urgente aujourd’hui. Le sujet est énorme. Il serait bon d’amener plus de lecteurs de la Pravda à s’y intéresser. Mais maintenant je veux attirer votre attention sur le fait qu’à mon avis, il est vraiment impossible de lanterner.

Je dirai ceci : aujourd’hui, tout d’abord, nous devons mettre fin à la guerre contre l’Union soviétique qui se déroule dans notre pays depuis plus de trente ans.

– Une chose urgente à faire en effet, Vladislav Yakimovich !

– Ce n’est pas l’Union soviétique qui menace la Russie, mais des forces complètement différentes. Alors que l’URSS est toujours un facteur d’unité, car la plupart des gens dans les anciennes républiques soviétiques ont un bon souvenir du passé soviétique. Et la Russie, à bien des égards, vit de l’héritage soviétique. Prenons par exemple l’industrie de la défense, regardez ce qui se passe dans les sciences. Avec la pandémie en cours, ce qui nous aide surtout à lutter, c’est ce qu’ils n’ont pas eu le temps de détruire complètement en médecine, en virologie.

– Cependant, tout ce qui est soviétique continue d’être systématiquement dénigré …

– C’est ce avec quoi nous devons en finir. Nous ne nous relèverons vraiment que lorsque le principe soviétique triomphera dans notre éducation : d’abord le pays, puis moi. Mais pour cela, la vérité et la justice doivent être rétablies dans le pays.

Il est temps d’arrêter enfin de diffamer les communistes ! Les maîtres actuels de la Russie ne s’arrêteront pas là. Mais ils se battent contre les gens les plus patriotiques du pays. Nous n’avons pas de parti plus patriotique que le Parti communiste. Alors est-il vraiment possible de renforcer la Russie en combattant l’Union soviétique et le parti le plus patriotique ? Je pense que la réponse est évidente.

DE LA REDACTION. Nous espérons que les lecteurs continueront la discussion.

16 janvier 2021

Histoire et société


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