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Les porte-parole des talibans sur Twitter mais le compte de Trump censuré : « un géant d’internet n’est pas légitime à décider qui a le droit de parler
et qui ne l’a pas »
Par Eugénie Boilait

vendredi 20 août 2021, par Comité Valmy


Suhail Shaheen, l’un des porte-parole taliban qui compte 375 000 abonnés sur Twitter. AFP

Les porte-parole des talibans sur Twitter
mais le compte de Trump censuré :
« un géant d’internet n’est pas légitime à décider
qui a le droit de parler et qui ne l’a pas »

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Les porte-parole des talibans peuvent s’exprimer sur Twitter et leurs sympathisants s’y pavaner, alors que le compte de Donald Trump est toujours supprimé. Le droit à la parole est à la discrétion de grands groupes privés, s’inquiète Dany Cohen, agrégé de droit.


Dany Cohen est agrégé des facultés de droit, et professeur des universités à Sciences Po.


FIGAROVOX. – A la différence de Facebook, Twitter autorise les porte-parole des talibans à s’exprimer -et ils en usent ! Tandis que Donald Trump, lui, ne le peut pas puisque son compte Twitter a été supprimé. Comment expliquer ce deux poids-deux mesures choquant ?

DANY COHEN. – La suspension ou la fermeture d’un compte est la mesure la plus radicale, puisqu’elle met fin, sur le réseau concerné, à la liberté d’expression du titulaire du compte ; elle ne doit donc être envisagée qu’avec une extrême circonspection. Cependant c’est la diffusion de messages haineux au nom de cette liberté qui a contribué à la mort de Samuel Paty. Autant dire que c’est un problème délicat.

Dans les démocraties (donc dans presque tous les pays européens), la liberté d’expression n’est pas totale : l’incitation à la haine raciale est à juste titre réprimée. À ce principe s’en ajoute un autre : le contrôle ne s’exerce pas avant que l’on n’émette son expression –ce qui serait une censure- mais une fois que l’on s’est exprimé, a posteriori en somme. J’approuve ce système, à une condition. Dans une société démocratique, c’est aux juges qu’il revient de dire ce qu’il est permis d’exprimer et ce que la loi interdit, car pour ce faire ils se fondent uniquement sur les règles de droit.

Tel n’est pas le cas d’un groupe comme Twitter et je ne vois pas quelle légitimité il a à décider qui le droit de parler et qui ne l’a pas, ou ce qui peut être dit et montré et ce qui ne doit pas l’être. D’autant que ce géants d’internet le fait souvent avec hypocrisie, dans une politique de communication.

Un exemple ? Avant l’été 2020, Donald Trump était dans le déni quant au Covid, qu’il qualifiait de « grippette ». Des médecins épidémiologistes se sont émus des dangers de tels propos. Twitter a alors, si je me souviens bien, décidé de supprimer les messages politiques d’une manière générale et donc ceux du président. Facebook l’a fait bien plus tard, vraisemblablement quand il est devenu clair que Trump allait perdre l’élection présidentielle ; tant qu’il semblait pouvoir l’emporter, Facebook s’est abstenu de le censurer.

Le problème tient à ce que ces grands groupes (donc des intérêts privés) se sont arrogé un pouvoir de contrôle et de fermeture des comptes que nos lois réservaient jusqu’alors aux juges, seuls à garantir une certaine impartialité.

Ces groupes surpuissants se présentent comme des hérauts de la liberté d’expression, mais leur raisonnement est biaisé : la liberté d’expression n’est jamais totale, et en outre ils se réservent le droit de mettre fin à cette liberté quand eux seuls le décident,
sans préavis ni explication.

Dany Cohen

Ces groupes surpuissants se présentent comme des hérauts de la liberté d’expression, mais leur raisonnement est biaisé : outre que comme on l’a dit la liberté d’expression n’est jamais totale, ils se réservent le droit de mettre fin à cette liberté quand eux seuls le décident, sans préavis ni explication.

À l’inverse, les juges français, comme ceux des pays voisins, font très bien la balance entre contrôle et respect de la liberté d’expression : la chambre du tribunal de Paris qui traite les affaires de presse est à cet égard exemplaire ; elle veille scrupuleusement à la liberté d’expression tout en préservant de l’ignominie. Les affaires jugées (par exemple pour les paroles du chanteur Orelsan) révèlent des raisonnements fins, nuancés, cohérents. De plus, les juges tranchent à l’issue d’un débat public et par une décision motivée.

L’objection que l’on avance est invariable : la justice française, très pauvre, manque de moyens. Thierry Breton, commissaire européen au Marché intérieur, propose de créer une autorité indépendante (une de plus !) consacrée à cela, mais elle n’aura jamais l’indépendance des juges car ses membres, contrairement aux magistrats, seront nommés par le pouvoir politique.

Il faut donc recruter des juges, et appliquer les règles de la presse à internet, d’autant que les pays nordiques ou l’Allemagne, eux, n’ont pas une justice pauvre. Chez nous, cela coûterait moins cher de recruter quelques juges que de créer une autorité de plus.

Si on considère le cas français, le compte Twitter de Jean Messiha a été suspendu, quand par ailleurs le fondateur de Barakacity publiait un message de soutien enthousiaste aux talibans à la suite de la prise de Kaboul…

C’est comme je le disais l’arbitraire des réseaux sociaux, qui imposent les conceptions de leurs dirigeants.

Je ne me prononcerai pas sur le cas de M. Messiha –ne sachant pas quels messages ont mené à la suspension de son compte. L’essentiel est que chacun assume ensuite les conséquences de ses paroles. S’il y avait contrôle préalable, ce serait de la censure.

Le problème abordé ici est différent : c’est celui de la suspension des comptes, celui de l’interdiction de s’exprimer, qui est une forme de censure en soi.

Le terrain de l’expression politique est une chose mais il y a d’autres enjeux. L’été dernier des mères de famille n’ont pas pu mettre leurs photos de vacances sur certains réseaux sociaux. Le motif : leurs ados avaient des cheveux longs et l’algorithme des réseaux les a ainsi considérés comme des filles (sous-entendu : un garçon ne peut avoir les cheveux longs). Proscrivant les poitrines féminines dénudées, l’algorithme a supprimé ces photos jugées pornographiques. La violence, le sang, sont bien moins filtrés.

Ces choix dictent une hiérarchie des valeurs, proche de la frange puritaine de la société américaine : la violence est tolérée mais non ce qui touche au corps et pourrait évoquer la sexualité. Ainsi ces techniques très sophistiquées ressuscitent-elles certaines des censures du XIXe siècle (Courbet et L’Origine du Monde, par exemple).

Les réseaux sociaux doivent être responsables au plan juridique des contenus dont ils assurent la diffusion. Pourquoi continueraient-ils à bénéficier
d’un privilège si exorbitant ?

Dany Cohen

De nombreux utilisateurs de Twitter saluent la doctrine des talibans. Les réseaux sociaux sont-ils responsables, d’un point de vue juridique, de la prolifération de ces messages qui témoignent parfois d’une extrême violence ?

En France, comme dans tout pays démocratique, un principe essentiel prévaut : chacun parle et agit librement… mais répond des conséquences de ses actes ; la liberté s’accompagne de la responsabilité. Si une personne appelle à la haine raciale ou à la discrimination lors d’une interview, le média (journal, radio, télévision) qui diffuse ou publie ces propos en répondra, en même temps que l’intéressé, devant les tribunaux, puisqu’il les a diffusés.

Seuls ces hébergeurs –puisque c’est ainsi qu’ils se sont auto-intitulés- ont obtenu, depuis 2004, une irresponsabilité presque totale ; en d’autres termes, on a modifié la loi pour leur confectionner cet absurde traitement de faveur sur mesure, qui n’existe pour aucun autre agent économique.

Je pense au contraire, comme nombre de juristes, que les réseaux sociaux doivent être responsables des contenus dont ils assurent la diffusion. Pourquoi continueraient-ils à bénéficier d’un privilège si exorbitant ? Ils l’obtinrent à l’origine en soutenant qu’ils n’étaient que des tuyaux, de simples intermédiaires, passifs, ce qui s’est largement révélé faux : lorsqu’ils veulent censurer, ils le font… en faisant des choix intellectuels, politiques : l’algorithme élimine le moindre mamelon mais tolère paroles et scènes de grande violence.

Ils font un travail comparable au travail éditorial, il n’y a pas de raison qu’ils aient un régime de faveur par rapport à la presse (que bien souvent ils ponctionnent), d’autant qu’Internet est un amplificateur immense, d’échelle mondiale.

De plus, sans les réseaux sociaux, Samuel Paty ne serait pas mort. Si on procède à une analyse causale comme la pratiquent les juges en matière de responsabilité civile, les réseaux ont eu un rôle dans la survenance du crime, par fourniture de moyens.

Dire que la masse de messages est telle qu’elle serait impossible à contrôler relève du faux bon sens. Qui admettrait qu’un banquier se retranche derrière la masse des transactions pour justifier ses erreurs et soutenir qu’il n’a aucune responsabilité ?

Dany Cohen

Dire que la masse de messages est telle qu’elle serait impossible à contrôler relève du faux bon sens. On sait les milliards de transactions passées chaque heure par nos cartes bancaires. Qui admettrait qu’un banquier se retranche derrière la masse des transactions pour justifier ses erreurs et soutenir qu’il n’a aucune responsabilité ?

Avoir, comme l’ont voulu ces groupes richissimes, un ou deux milliards de clients implique d’en assumer les conséquences –et particulier pour indemniser les familles de victimes …alors que cela pèse aujourd’hui sur la collectivité publique, donc le contribuable.

Comment les réseaux sociaux ont-ils pu acquérir ce pouvoir inédit de donner la parole ou de l’empêcher ?

Grâce au régime juridique d’irresponsabilité d’abord. Mais aussi à cause d’une deuxième considération : les technologies ne connaissent pas de frontières, tandis qu’il n’y a guère de lois mondiales. En attendant des règles de droit mondiales, si déjà en Europe, on parlait de « responsabilité », il y aurait des procès et ainsi des avancées. C’est indispensable. On ne peut pas encaisser les bénéfices et ne pas supporter les responsabilités qui vont de pair.

Qu’est-ce que ce pouvoir inédit entraîne pour le fonctionnement de notre démocratie ?

Il crée un problème nouveau, qui peut la menacer. Les réseaux sociaux ont un rôle ambivalent : très efficaces pour attirer l’attention sur des causes peu connues ou permettre le développement d’élans de libération (comme les printemps arabes de 2011), ils peuvent à l’inverse avoir des effets délétères : fake news, complotisme etc. Une comparaison suffira : l’automobile fut une invention extraordinaire ; qui soutiendrait qu’il ne faut imposer aucune norme pour sa construction ni règle pour sa circulation ?

Or, pour les réseaux sociaux, on se montre au contraire pusillanime. Ils ont acquis un pouvoir démesuré, sur certains points comparable à ceux des États aujourd’hui, au point d’esquisser, dans certains domaines, une concurrence larvée avec eux. Et avec une aura plus importante en raison de leur image d’hyper-modernité et la masse immense de personnes à laquelle ils s’adressent. C’est dangereux pour nos démocraties.

20 août 2021


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