COMITE VALMY

Accueil du site > COMITE VALMY ANALYSES ET PROPOSITIONS - > Arc de Triomphe emballé : le chœur des ignorants et des opportunistes. (...)

Arc de Triomphe emballé :
le chœur des ignorants et des opportunistes.
Anne-Sophie Chazaud

dimanche 1er août 2021, par Comité Valmy


Arc de Triomphe emballé :
le chœur des ignorants et des opportunistes.

J’ai eu l’occasion de croiser Christo qui arrivait tout juste de la Bulgarie qu’il avait fui pour la France. Pour vivre il faisait des portraits à l’huile qu’il signait de son nom « Javacheff » et c’est en livrant le portrait de l’épouse du général Jacques de Guillebon, qu’il rencontra leur fille Jeanne-Claude, une « rousse flamboyante comme empaquetée d’un film plastique ». À peine sorti de l’enfance, je fus absolument fasciné par ce couple excentrique et fusionnel.

Leurs réalisations m’ont toujours passionné. D’abord parce qu’au-delà de l’audace et du caractère éphémère elles étaient pour moi simplement étrangement belles. La première fut « Valley Curtain » avec cette stupéfiante et immense voile safran qui barrait une vallée entière du Colorado. S’il faut en distinguer quelques-unes parmi toutes ces réalisations, J’ai un faible pour la « Running Fence », « les îles entourées » et « les Floating Piers » sur le lac d’Iseo. Ce fut à chaque fois un énorme succès public et je me rappellerai toujours l’exclamation d’un agriculteur de la Californie profonde, riverain des « Running Fence » dont on sollicitait l’avis et qui répondait : « mais Monsieur c’était tellement magnifique ! »

Naturellement ma plus belle expérience fut celle du Pont-Neuf emballé en ce mois de septembre ensoleillé de 1985. Je m’y rendis bien sûr plusieurs fois et ne fut pas le seul. Le succès public fut immense.

Christo est mort l’année dernière, il a rejoint Jeanne Claude partie en 2008, sans pouvoir contempler son ultime œuvre éphémère, l’emballement de l’Arc de Triomphe. Dont le chantier vient de débuter.

Finalement, son départ le protégera du nouveau concert imbécile et fulminant donné par le chœur des ignorants et des opportunistes qui, confondant « rétrograde » et « conservateur » mélangent tout et ne comprennent pas grand-chose. Incapables qu’ils sont, de faire la différence entre « l’art comptant pour rien », obscène marchandise de la société oligarchique, et l’art contemporain dont l’œuvre de Christo montre qu’il peut exister.

Mes compétences en matière artistique étant celles d’un profane qui écoutant Gilles Lipovestky s’en remet à ses émotions, j’ai demandé à Anne-Sophie Chazaud de compléter la réponse qu’elle leur avait faite il y a deux ans.

Elle qui sait de quoi elle parle.

Regis de Castelnau

Il faut juger l’art contemporain au cas par cas

L’art contemporain fait l’objet de nombreuses et virulentes remises en question. La folle dérive spéculative dont il est à la fois le prétexte mais aussi la réalisation fait peser sur de nombreux projets le soupçon -souvent fondé- de la fausse valeur, du délire déconnecté pour branchés hype, a fortiori parce que ce flot indécent d’argent dégouline et alimente un milieu bienpensant et volontiers moralisateur.

L’« exception française » quant à elle revient à fonctionnariser et domestiquer la création sous couvert de la protéger. En confortant l’entre soi, le conformisme -fût-il celui d’un prétendu anticonformisme-, mais aussi en instaurant un mécanisme de rentes pour qui fournira au système culturel et idéologique qui le finance ce que celui-ci a envie de voir et de promouvoir. N’importe quel animal domestiqué sait qu’il ne faut pas mordre la main de celui qui le nourrit. Il est donc normal qu’un système culturel dominant, celui du gauchisme culturel, favorise des œuvres et des artistes qui ne viendront pas mettre en danger ses postulats idéologiques. Choquer le bourgeois -tout en étant financé par ses impôts- demeure une paresseuse valeur refuge. Ce qui s’appelle, en langage commun, vouloir le beurre et l’argent du beurre : je veux te violenter, mais avec ton argent.

Lorsque les mécanismes de gabegie financière, d’opacité dans les décisions publiques en matière d’action culturelle, d’entre soi politico-mondain mais aussi, dans le fond, d’une sorte de dogmatisme idéologique se combinent, les réactions se font violentes, et il est difficile, sinon de les excuser, du moins de ne pas les comprendre. Les vagins de la Reine à Versailles, plug anal géant de la Place Vendôme, bouquet de fleurs démesurées de Jeff Koons et autres Domestikator sexuel de la Piazza Beaubourg finissent à la fois par exaspérer les citoyens mais aussi les lasser quant à un petit milieu métropolitain déconnecté dont ils se sentent, à juste titre, bien éloignés. Cette scission (déclinaison culturelle de la « sécession des élites »), que l’on peut considérer comme une trahison du concept de démocratisation culturelle telle qu’elle fut souhaitée par Malraux, n’est pas étrangère à l’expression renouvelée d’une forme contemporaine de « populisme », entendu non pas dans son sens péjoratif mais dans le sens d’une volonté de récupération par le peuple des moyens et des formes de l’expression qu’il finance, ce qui passe de manière non anecdotique par une réappropriation culturelle.

Toutefois, ces réactions d’indignation face aux excès imbéciles et coûteux de l’art contemporain, finissent, elles aussi, par devenir une figure de style convenue, un passage obligé de l’indignation qu’il convient d’adopter à tout prix pour se croire, à son tour, dans le registre de ce qu’il faut penser. Les réactions accueillant la nouvelle de l’emballage à venir de l’Arc de Triomphe par Christo en 2020 sont exemplaires de cette dérive.

L’artiste, qui avait déjà emballé le Pont Neuf en 1985 avec un immense succès et bien d’autres monuments à travers le monde, caresse ce projet depuis 1962. Près de 60 ans plus tard, il va donc réaliser son rêve, en coordination avec le Centre des Monuments nationaux et le Centre Georges Pompidou. Aussitôt, l’indignation gronde. Est-ce à dire qu’il n’est plus possible pour l’art contemporain d’investir l’espace public sans faire d’emblée l’objet d’un rejet réflexe et épidermique ?

Dans ce cas précis, la plupart des arguments invoqués sont inexacts : les emballages de Christo sont autofinancés par l’artiste avec le produit de la vente de ses croquis et autres travaux préparatoires. Ce modèle économique a le mérite de lui garantir une salutaire indépendance financière. L’œuvre, contrairement à ce qui est par exemple prévu pour les tulipes monumentales de Jeff Koons, n’est pas destinée à être pérenne. Elle sera visible une quinzaine de jours, puis disparaîtra. C’est une œuvre éphémère qui, à la différence de nombreuses abominations esthétiques imposées dans l’espace public et qui deviennent ensuite indéboulonnables, a l’humilité de se retirer. Contrairement par exemple à la chose hideuse du rond-point de Châtellerault baptisée « La Main jaune », malencontreusement brûlée après un rassemblement de gilets jaunes, et dont la destruction avait fait dire à un Christophe Castaner tout en finesse que cela n’était pas sans évoquer le dynamitage des Buddhas pluriséculaires de Bâmyân par les talibans. Personne ne s’est pourtant jamais demandé ce que pensait le bon peuple de ces laideurs officielles qu’on lui impose à tous les carrefours.

Quinze jours d’un événement artistique donc, qui draine de très nombreux visiteurs et fascine, fait parler, interpelle, modifie le regard que l’on porte sur le monument emballé. La flamme du soldat inconnu sera totalement préservée ainsi que les cérémonies quotidiennes qui s’y déroulent.

Christo a toujours revendiqué ce geste artistique comme étant dénué de signification. Pourtant, à chaque emballage, le regard du spectateur averti comme du simple promeneur se trouve modifié quant à sa perception du monument qui alors se dérobe à la vue et qui, dans sa disparition relative se révèle autrement. Outre que l’on peut trouver cela beau, mais tel n’est pas le sujet proprement dit, au regard de la subjectivité de la notion.

Que pourra bien en l’occurrence révéler la vision d’un Arc de Triomphe à la fois disparu et souligné, réinterrogé en somme ? Après des mois de mouvement de contestation des « gilets jaunes », ce geste artistique ne viendra-t-il pas souligner la très grande crise dans laquelle se trouve le sentiment de cohésion nationale, de fierté patriotique qu’était supposé représenter ce monument lors de sa construction voulue par Napoléon puis lors de sa réappropriation sous Louis-Philippe ainsi que dans tous les événements majeurs de l’Histoire de France auxquels il se trouve dès lors associé et dont il est devenu l’emblème ? Et si cet emballage arrivait précisément à un moment où toutes ces significations ne font plus consensus ? Ne viendrait-il pas également interroger le peuple sur sa propre disparition, sur le sentiment d’effacement de lui-même qu’il peut éprouver face à un système mondialisé hors-sol ? Le geste artistique permettrait alors de souligner ces questionnements, de redonner du sens à l’espace public et aux valeurs dont il est dépositaire.

On ne demande pas leur avis aux citoyens lorsqu’on déploie de gigantesques bâches publicitaires à l’enseigne de grandes marques commerciales lors de la réfection de tel ou tel bâtiment pourtant public. On ne se demande pas si cette marchandisation n’est pas une agression pour les citoyens. La sursaturation commerciale et publicitaire de l’espace public ne fait-elle pourtant pas davantage violence au bien commun qu’un geste artistique éphémère et créatif ?

La promotion du sentiment d’appartenance et d’identité nationales ne saurait se faire dans le rejet réflexe de toute forme de création contemporaine, sauf à se concevoir comme une forme mort-née, ce qui apporterait de l’eau au moulin de ses détracteurs.


Liberté d’inexpression :...

EUR 18,00

***


Anne-Sophie Chazaud
31 juillet 2021

Vu du Droit
Un regard juridique sur l’actualité avec Régis de Castelnau


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>