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Voile des assesseuses, burkini : faut-il interdire le port de signes religieux ostentatoires dans l’espace public ?
Par Aziliz Le Corre

dimanche 4 juillet 2021, par Comité Valmy


Voile des assesseuses, burkini : faut-il interdire le port de signes religieux ostentatoires dans l’espace public ?

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Alors que le droit de porter le voile pour les assesseuses des bureaux de vote est contesté, la philosophe et spécialiste de la laïcité Catherine Kintzler se prononce en faveur de son interdiction. Et elle explique ce que signifie la laïcité.

Jordan Bardella a voté aux régionales dans un bureau de Seine-Saint-Denis devant une assesseuse voilée, suscitant une polémique. Capture d’écran BFM TV


Philosophe, spécialiste de la laïcité, Catherine Kintzler est professeur émérite de l’Université Lille-III et vice-présidente de la Société française de philosophie. Elle est notamment l’auteur de Penser la laïcité (éd. Minerve, 2015) et anime le site internet Mezetulle .


FIGAROVOX. - Le maire EELV de Grenoble demande à Jean Castex de préciser les règles d’hygiène et de sécurité sur lesquelles se fondent les règlements intérieurs des piscines à l’égard du burkini. Le débat sur le « burkini« se limite-t-il aux règles d’hygiène, comme le dit Éric Piolle ?

Catherine KINTZLER. – La question du « burkini » est apparue en 2016 après l’attentat de Nice : en 48 heures la France est passée de l’état de victime à celui d’accusé intolérant. Cela n’a pas changé de nature : nous avons affaire à des jalons placés avec une grande constance par des minorités sectaires, jalons destinés à banaliser, avec le « marquage » des femmes, la segmentation de la population.

Les municipalités devraient pouvoir réglementer l’accès des piscines sans avoir besoin de réclamer une règle générale, ni de recourir au principe de laïcité. On peut s’appuyer sur le motif d’hygiène et sur celui d’ordre public pour le faire. Mais les communes qui promeuvent le « burkini » devraient aussi accepter les hommes en « boxer » et en bermuda « de bain ». Aux électeurs de marquer leur désaccord en sanctionnant une telle complicité avec l’islam politique.

Un candidat issu d’un parti islamiste ou soutenu par un tel parti a le droit de solliciter les suffrages : et on prétend que le port du voile par une assesseur n’aurait aucun caractère partisan ?

Catherine Kintzler

Au premier tour des régionales, Jordan Bardella, tête de liste RN en Île-de-France, a voté dans un bureau de vote de Seine-Saint-Denis et l’assesseur était une femme portant le voile. Le vice-président du RN a saisi la préfecture, relançant la polémique sur le port des signes religieux ostentatoires. La laïcité doit-elle conduire à les interdire ?

Les bureaux de vote ne doivent présenter aucun élément susceptible d’influencer le vote ou d’en troubler le déroulement. Accepterait-on des assesseurs arborant un insigne politique ? Ou des assesseurs portant un signe religieux ostensible alors qu’un candidat ou une liste peut se réclamer d’une orientation religieuse ? Un candidat issu d’un parti islamiste ou soutenu par un tel parti a le droit de solliciter les suffrages : et on prétend que le port du voile par une assesseur n’aurait aucun caractère partisan ? D’aucuns avancent que l’assesseur serait libre d’afficher ses appartenances et que seul le président serait soumis au principe d’abstention. Mais qu’en est-il lorsqu’un assesseur est appelé à remplacer un président défaillant ?

Au moindre froncement de sourcil au sujet du port du voile, vous êtes accusé de «  stigmatiser les musulmanes » (Marlène Schiappa) : le scénario culpabilisant dont je faisais état est repris. Cette accusation de « stigmatisation » ne réclame pas seulement le silence de toute critique. Elle transforme le port du voile en norme pour toute musulmane : c’est une injonction à observer ce qu’on a décidé être la bonne conduite musulmane, et une invitation à courber l’échine devant une minorité ultra-réactionnaire.

Les musulmanes qui en France ne portent pas le voile, celles qui, ailleurs, se battent au prix de leur liberté et de leur vie pour ne pas le porter apprécieront… En 2016, j’évoquais dans vos colonnes un devoir de réprobation publique à l’égard de ces tentatives d’intimidation. Là encore, il appartient aux citoyens de ne pas se laisser impressionner par une campagne de culpabilisation et de soumission.

Il ne faut donc pas confondre le domaine de l’autorité
publique et « l’espace public » au sens ordinaire ;
ils ne sont pas soumis au même principe.

Catherine Kintzler

La liberté ne doit-elle pas rester première dans l’espace public ?

Le terme « espace public » est ambivalent. Il peut renvoyer, soit au domaine qui participe de l’autorité publique, soit à l’espace commun partagé. Le régime de laïcité installe cette distinction dans son fonctionnement. Il repose sur une dualité de principes.

D’un côté ce qui participe de l’autorité publique (législation, institutions publiques, école publique, magistrats, gouvernement…) s’abstient de toute manifestation, caution ou reconnaissance en matière de cultes, de croyances et d’incroyances, et réciproquement se protège de toute intrusion des cultes – c’est le principe de laïcité stricto sensu.

De l’autre, partout ailleurs y compris en public, dans l’infinité de la société civile - les transports publics, la rue, les commerces, etc. -, la liberté d’expression s’exerce dans le cadre du droit commun et d’une éventuelle réglementation limitée et motivée (par ex. une piscine).

L’articulation entre ces deux principes produit une respiration. Par exemple l’élève qui enlève ses signes religieux en entrant à l’école publique les remet en sortant, il passe d’un espace à l’autre, échappant par cette alternance aussi bien à la pression sociale de son milieu qu’à une règle étatique. Il ne faut donc pas confondre le domaine de l’autorité publique et « l’espace public » au sens ordinaire ; ils ne sont pas soumis au même principe.

La confusion entre les deux principes prend deux formes et entraîne deux dérives.

La première dérive consiste à vouloir étendre au domaine de l’autorité publique ou à une de ses portions le principe qui régit la société civile : on abolit le caractère neutre de la puissance publique républicaine pour autoriser les propos et affichages religieux en son sein, pour faire de l’opinion religieuse une norme reconnue officiellement, et à terme installer la communautarisation religieuse du corps politique.

La seconde dérive, qui se réclame abusivement de la laïcité, consiste symétriquement à vouloir que le domaine de la société civile se soumette à l’abstention qui devrait régner dans le domaine de l’autorité publique. On prétend alors appliquer le principe de laïcité partout, et donc interdire l’affichage religieux dans l’espace civil, dans l’espace partagé, ce qui revient à abolir la liberté d’expression. Certains groupes politiques proclament tapageusement qu’ils souhaitent cette interdiction ; mais en y regardant de près, on voit qu’ils ne développent nullement un discours généralement antireligieux (comme cela serait cohérent avec le principe liberticide qu’ils prétendent défendre) mais qu’ils visent une seule religion…

2 juillet 2021
Aziliz Le Corre


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