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Le rôle stratégique de la Turquie
dans la confrontation planétaire sino-américaine
par le Général Jean-Bernard Pinatel

lundi 19 avril 2021, par Comité Valmy


Le rôle stratégique de la Turquie
dans la confrontation planétaire sino-américaine

Aujourd’hui, aucun analyste sérieux ne conteste qu’Erdogan est en pleine dérive islamique et pan-ottomane. Il vient une fois de plus d’en faire la démonstration par un geste d’une extrême violence symbolique comme l’a souligné Raphaël Glucksmann, en laissant « poiroter » debout la présidente de la Commission européenne, qu’il recevait à Ankara, alors qu’il était lui-même assis. La vidéo de ce moment, qui a fait le tour des médias européens, incarne par cet affront à la femme et à l’Union européenne, sa décision de quitter la convention d’Istanbul sur la prévention de la violence contre les femmes et les enfants.

Il est donc légitime de se demander, pourquoi la Turquie est-elle autant ménagée par les atlantistes européens qui s’alignent ainsi sur Washington, malgré le comportement d’Erdogan qui piétine les valeurs et les principes de l’UE, de l’Alliance Atlantique et de l’OTAN ?

Rappelons en préambule qu’Erdogan :

•menace militairement plusieurs autres membres de l’OTAN : la Grèce et la France en « illuminant » un de nos navires de guerre, action autorisant nos forces à une riposte préemptive ;
•remet en cause les frontières de la Turquie établies par le traité de Lausanne (24 juillet 1923) et viole les ZEE de la Grèce et de la République chypriote qui en découlent et donc le droit maritime international ;
•protège, arme et utilise des djihadistes islamistes et des forces spéciales à Idlib (Syrie), en Libye, au Haut-Karabakh, etc.
•achète le pétrole de Daech exploité dans le désert syrien et dans le Turkestan, autorise ses marchands d’armes à trafiquer sur son sol et soigne ses combattants en Turquie dans un hôpital dirigé par sa fille ;
•se dote de systèmes anti-aérien russes S-400.

Pour tout autre membre de l’OTAN un tel comportement entraînerait des sanctions voire une suspension. Alors pourquoi en est-il autrement pour la Turquie ?

L’hypothèse qui vient immédiatement à l’esprit si on se réfère à la période de la Guerre froide mais que je réfute est le « containment » de la Russie.

Evidemment cet argument ne tient pas aujourd’hui car si les Etats-Unis et l’OTAN agitent la menace russe ou réactivent les tensions en Ukraine c’est afin de dissuader les Européens de tout rapprochement stratégique et économique avec la Russie. En effet la Russie ne présente aucune menace réelle pour l’Europe et a fortiori pour les Etats-Unis car elle possède des moyens militaires classiques limités et les matériels de son armée de Terre datent en majorité de la Guerre froide, même si leur modernisation vient d’être entreprise avec le début de déploiement du char T-14 Armata. Son effort militaire, inférieur à celui de la France ajouté à celui de l’Italie, est en majorité consacré à sa dissuasion nucléaire pour sanctuariser un territoire étendu comme 35 fois la France. Par ailleurs Erdogan n’hésite pas à braver tous les interdits américains tant sur le plan militaire (achat de 4 systèmes S-400 russes), qu’économique (centrale nucléaire russe[1] et gazoduc Turkstream). Il est évident que si les américains croyaient à une menace russe contre l’Europe, ils ne laisseraient pas Erdogan allait si loin sans réagir.

Alors pourquoi cette permissivité sans égale ?

J’émets une hypothèse : la Turquie constitue une pièce maîtresse du dispositif américain contre la Chine.

Il est clair qu’aujourd’hui la primauté mondiale des Etats-Unis, acquise avec l’effondrement de l’URSS, est menacée uniquement par la Chine. Quel est donc le rôle que jouerait la Turquie dans le jeu à plusieurs bandes de Washington ?

La Chine, avec son projet de la Nouvelle route de la soie ou la Ceinture et la Route (stratégie aussi appelée OBOR en anglais pour One Belt, One Road), a un objectif interne affiché : développer la partie ouest de son territoire et sécuriser ses approvisionnements énergétiques par des routes terrestres. Mais un autre apparaît en pointillé. Si la Chine réussit son projet elle ancrerait l’Europe à l’Asie et créerait de facto l’Eurasie, « Heartland » selon Mackinder, qui est la menace suprême soulignée par tous les géopoliticiens et stratèges américains.

J’émets donc l’hypothèse que la Turquie est une pièce essentielle pour contrer cette stratégie chinoise au travers de la manipulation des minorités turcophones.

En effet la population turcophone se déploie, au-delà de la Turquie, dans des régions allant des confins de la Mongolie jusqu’à l’Europe occidentale, des zones semi-désertiques du Nord de la Chine – d’où les premières tribus turques sont originaires – à l’Allemagne ou à la France, où quelque trois millions d’émigrés turcs (et kurdes) se sont installés depuis la Seconde Guerre mondiale. Une aire culturelle, linguistique et religieuse qui s’étend le long d’un immense arc d’une dizaine de milliers de kilomètres de long. Originaires de Chine, les Turcs, au cours d’une migration deux fois millénaires, ont atteint l’empire byzantin et conquis la Turquie actuelle. Ils ont assimilé, et « turquifié », de nombreuses populations qu’ils avaient soumises. Ainsi un habitant d’Istanbul peut-il se faire comprendre d’un Ouïghour du Xinjiang chinois.

En dehors de la Turquie proprement dite, il existe aujourd’hui, à travers le Caucase et l’Asie centrale, une mosaïque de cinq Etats indépendants à majorité turcophone : l’Azerbaïdjan (10 millions d’habitants), le Kazakhstan (18,5 millions dont les deux tiers de la population est turcophone), le Kirghizstan (6,5 millions), l’Ouzbékistan (33,5 millions dont 80% d’Ouzbeks) et le Turkménistan (6 millions). Mais les populations turcophones existent au-delà des frontières de ces pays. Ainsi il y a plus d’Azéris en Iran (au moins 15 millions) qu’en Azerbaïdjan (9 millions), 20% des Ouzbeks vivent hors de l’Ouzbékistan (en Afghanistan, au Kirghizstan, au Kazakhstan, au Turkménistan, au Tadjikistan et en Russie). A contrario les Ouïghours sont aujourd’hui minoritaires au Xinjiang en raison d’une très forte immigration Han.

Il y a, en effet, un terrorisme ouïghour longtemps passé sous silence. Une chercheuse, Gaye Christofferson[2], de l’ « Institute for Security & Development Policy » a recensé depuis 1990 au moins 200 actions ayant entraîné 162 morts et 440 blessés au Xinjiang. Elle rappelle que la Chine après le 9/11 a essayé d’obtenir des Etats-Unis, sans succès, la qualification de terroriste pour les organisations ouïghoures. Sans avancée du côté américain, Pékin a essayé de négocier avec le Pakistan et la Turquie dont les services secrets entraînaient et soutenaient les terroristes ouïghours dont plusieurs centaines appartenaient à Al-Qaïda. Dans cet article elle précise même qu’un colonel retraité de l’armée turque, ex-officier de l’OTAN, entraîne les Ouïghours dans un camp situé en Turquie dans le cadre de la vision pan-ottomane d’Erdogan.

De plus en 2009 alors qu’Al-Qaïda, avait longtemps épargné la Chine, un de ses responsables, Abou Yahia al-Libi, a appelé les Ouïghours du Xinjiang au Jihad contre la Chine. Dans un message de neuf minutes, il évoque la situation des Ouïghours, affirmant qu’ils souffrent d’une politique de discrimination. Abou Yahia al-Libi, considéré à cette époque comme le numéro trois d’Al-Qaïda après Oussama ben Laden et Ayman al-Zawahiri, promet au régime communiste chinois le même sort que celui de l’ex-URSS. « Que nos frères du Turkestan (nom donné par les islamistes à la région autonome du Xinjiang) sachent qu’il n’y a point de salut ou de moyen de mettre un terme à l’oppression et l’injustice que par un vrai retour à la foi et en se préparant sérieusement au jihad ».

La question ouïghoure est devenue d’autant plus essentielle dans la stratégie américaine que la Chine qui avait entamé une longue marche vers le Pakistan depuis les années 2000 l’a accélérée après l’appel d’Al-Qaïda en concrétisant un accord stratégique avec ce pays. Le Pakistan longtemps réticent s’y est résolu car la volonté d’Obama d’accélérer le désengagement américain en Afghanistan les a beaucoup inquiétés. En effet, les stratèges pakistanais ont toujours considéré que le contrôle de ce pays était vital car il leur fournissait la profondeur stratégique qui leur manque face à l’Inde. Ce partenariat stratégique sino-pakistanais s’est rapidement concrétisé par l’achat de 36 chasseurs polyvalents J-10 chinois, la vente de deux centrales nucléaires et surtout par un abandon de la ligne de neutralité chinoise dans le conflit indo-pakistanais. Il s’est aussi traduit par plusieurs actes politiques de la Chine, souvent passés inaperçus en Occident, mais qui sont extrêmement significatifs pour les deux parties : refus de Pékin de souligner la responsabilité du Pakistan dans le déclenchement du conflit du Kargil en 1999 ; visas accordés aux résidents du Jammu et du Cachemire sur des feuilles volantes et non pas sur leur passeport indien ; refus d’un visa au Général Jaswal, commandant en chef des forces indiennes etc. Depuis 2013, année de lancement de la China’s Belt and Road Initiative, « le Pakistan est le site phare de ce programme », explique le New York Times : le corridor industriel actuellement en travaux à travers le Pakistan – environ 3 000 kilomètres de routes, de voies ferrées, d’oléoducs et de gazoducs – représente à lui seul un investissement « de quelque 62 milliards de dollars ». La Chine prête de plus en plus d’argent au Pakistan alors que ce pays est en situation « de désespoir économique », souligne le journal[3].

Pour la partie chinoise, un double impératif stratégique a guidé sa signature : la sécurisation de ses voies d’approvisionnement en pétrole et en gaz en bâtissant une voie terrestre d’acheminement via les ports pakistanais de la mer d’Oman[4] et aussi à moyen terme jusqu’à l’Iran[5] et la lutte « contre les trois fléaux » qui menacent le Xinjiang chinois : terrorisme, extrémisme, séparatisme.

Depuis, cette coopération stratégique n’a fait que se renforcer. En mai 2019, le vice-président chinois Wang Qishan a effectué une visite au Pakistan au cours de laquelle il s’est entretenu respectivement avec le président pakistanais Arif Alvi et le premier ministre Imran Khan du renforcement des relations bilatérales. M. Wang a déclaré que la Chine et le Pakistan étaient des « amis de fer ». Il a ajouté que sa visite était destinée à envoyer encore une fois un signal, aux peuples des deux pays comme du monde, selon lequel la Chine et le Pakistan sont des partenaires stratégiques de coopération en toutes circonstances. Pour sa part, le président Arif Alvi a déclaré que la coopération pakistano-chinoise est devenue plus importante dans le contexte actuel. Le Pakistan est fermement attaché à la politique d’une seule Chine et soutient fermement la Chine dans la sauvegarde de ses intérêts fondamentaux et essentiels, a-t-il déclaré. Le Pakistan souhaite approfondir sa coopération avec la Chine dans des domaines tels que l’agriculture, le tourisme et le commerce, dans le but de promouvoir le partenariat stratégique de coopération en toutes circonstances, a déclaré le président, qui a également salué le soutien de la Chine au Pakistan et a souhaité que la Chine joue un rôle plus important dans les affaires internationales et régionales.

Par ailleurs, si on rappelle les échecs américains en Afghanistan et en Irak, celui de « l’OTAN arabe » soutenu par Israël et les occidentaux en Syrie, l’opposition résolue de l’Iran, l’incapacité de l’Arabie Saoudite à maîtriser la rébellion houthiste au Yémen et maintenant l’alliance stratégique sino-pakistanaise, on mesure le recul anglo-saxon au Moyen-Orient et en Asie centrale, régions qu’ils contrôlaient sans partage depuis plus d’un siècle.

Ainsi la question ouïghoure apparait essentielle dans la stratégie d’opposition sino-américaine car elle permet aux Etats-Unis de poursuivre deux objectifs :

•présenter la Chine comme un pays qui « viole les droits de l’homme », les « droits religieux » et les droits des minorités, et dissuader ainsi les gouvernements européens de renforcer leur partenariat avec la Chine ;
•se servir des Ouïghours par proxy turc interposé pour perturber par des sabotages deux des axes des « Nouvelles Routes de la Soie » :
•la liaison ferroviaire à grande vitesse partant de Xiam, traversant le Xinjiang, le Kazakhstan, la Russie et qui permet désormais de relier l’Europe à la Chine en moins de deux semaines alors qu’il faut six semaines aux porte-containers de Xiamen à l’Europe.
•l’autre route traversant le Kirghizstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan vers l’Iran ou le Kazakhstan vers l’Europe via la Russie et l’Ukraine.

En effet, si des attaques terroristes créaient un climat d’insécurité sur ces deux « routes », l’espoir d’une amélioration des conditions de vie à l’Ouest de la Chine et dans les pays traversés s’effondrerait.

Sur cet échiquier mondial, la Turquie apparait être un atout pour Washington dont la valeur ne fait que s’accroître au fur et à mesure que la confrontation sino-américaine s’intensifie.

Il n’est donc pas étonnant qu’Erdogan puisse tout se permettre sans être sanctionné par les Américains.

Lundi 12 avril 2021

Général Jean-Bernard Pinatel, vice-président de Geopragma

[1] La Turkish Atomic Energy Authority (TAEK) a accordé la licence de construction à la société ROSATOM qui a lancé les travaux de construction à Akkuyu du premier réacteur nucléaire dont la mise en service est prévue en 2023.

[2] a publié en 2007 une étude « Constituting the Uyghur in U.S.-China Relations : The Geopolitics of Identity Formation in the War on Terrorism »

[3] https://www.courrierinternational.com/article/alliance-militaire-secrete-entre-la-chine-et-le-pakistan

[4] Ce qui lui permet d’éviter le détroit de Malacca

[5] Ce qui lui permettrait d’éviter aussi le détroit d’Ormuz

Billet du lundi 12 avril 2021 par le Général Jean-Bernard Pinatel, vice-président de Geopragma

Geopragma


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