COMITE VALMY

Accueil du site > - EURO DICTATURE OCCIDENTALISTE et OTAN : En sortir pour s’en (...) > Grenoble, l’université de l’indicible peur par Descartes

Grenoble,
l’université de l’indicible peur
par Descartes

mercredi 17 mars 2021, par Comité Valmy


Grenoble, l’université de l’indicible peur

Lorsque vous lirez cet article, l’affaire aura été presque oubliée. Et oui, c’est ainsi dans notre république médiatique. Une actualité chasse l’autre, sans que les médias prennent d’ailleurs en compte l’importance relative des informations. Dans le marché de l’information, ce qui est important est ce qui fait vendre. Quelle chance auraient deux professeurs dénoncés à la vindicte populaire devant les états d’âme d’un ex-prince millionnaire racontant ses peines de cœur réelles ou supposées à une animatrice à succès pour un cachet dont le montant reste confidentiel – mais qu’on peut deviner juteux ?

Et pourtant, il me paraît important de revenir sur les faits qui devraient couvrir de honte un campus universitaire considéré jusqu’ici comme l’un des plus progressistes de France. Un campus que j’ai d’ailleurs moi-même fréquenté pendant quelques mois il y aura bientôt vingt ans… ce qui ne nous rajeunit pas.

Comme toujours, il faut revenir aux faits. L’histoire commence à Sciences-Po Grenoble, à l’occasion de la préparation d’un séminaire annuel intitulé « semaine de l’Egalité ». L’un des ateliers de ce séminaire est intitulé « Racisme, Islamophobie, Antisémitisme ». Un professeur d’Allemand, Klaus K., qui participe à la préparation de l’atelier remet en cause dans un échange de courriers le titre en soulignant combien le terme « Islamophobie » relève du militantisme plutôt que du concept scientifique. Sans aller jusqu’à proposer sa suppression, il conseille prudemment « comme base de discussion, une journée libellée ainsi : racisme, Antisémitisme et autres formes de discriminations contemporaines (islamophobie, homophobie, misogynie …) ». Il sera soutenu par son collègue Vincent T., qui enseigne lui l’histoire et la philosophie islamique. Cela provoquera la colère de Claire M., enseignante du laboratoire PACTE – bien connu dans le milieu des sciences sociales – qui coordonne la préparation de l’atelier et qui n’entend pas voir son autorité pour conduire l’atelier comme elle l’entend contestée.

Et c’est là que s’enclenche un processus maintenant bien connu. Pour faire taire la contestation, Claire M. agite le syndicalisme étudiant – à travers les étudiants participant à l’atelier – en dénonçant l’attitude de ses collègues et joue les victimes en transformant la contradiction portée par ses collègues en un acte de « harcèlement ». Elle obtiendra que son laboratoire publie, sous la signature de sa directrice Anne-Laure Amilhat Szary, un communiqué de soutien ou l’on peut lire que « Nier, au nom d’une opinion personnelle, la validité des résultats scientifiques d’une collègue et de tout le champ auquel elle appartient, constitue une forme de harcèlement et une atteinte morale violente. ».

On connaît la suite : le syndicalisme étudiant qui a trouvé un os à ronger sort l’artillerie lourde. D’abord par une demande de « témoignages de propos islamophobes » – autrement dit, des appels à la délation – puis par la demande de sanctions contre les enseignants dont on exige des « excuses » pour des « propos islamophobes », et enfin leur dénonciation publique avec nom et prénom par voie d’affichage. Avec comme conséquence prévisible l’explosion de l’affaire dans une opinion qui n’a pas oublié l’affaire Paty, et qui est donc consciente de ce que cela représente de nos jours une accusation publique de « islamophobie ».

Les réactions au scandale ne sont pas, elles non plus, neutres. Le laboratoire PACTE a ainsi publié un communiqué (non signé, celui-là) réduit à un simple paragraphe : « Pacte, Laboratoire de Sciences Sociales (UMR 5194) s’associe à ses tutelles, l’université Grenoble Alpes, Sciences Po Grenoble et le CNRS, pour condamner fermement l’attaque sur les murs de l’établissement dont ont été victimes deux enseignants. Le laboratoire dénonce également toutes les attaques et intimidations contre les étudiants, enseignants et chercheurs ». Vous noterez la dernière phrase qui, outre sa syntaxe approximative, doit être lue dans le contexte du communiqué de soutien à Claire M. Doit-on comprendre que cette phrase regrette les pressions contre Vincent T. et Klaus K., ou bien au contraire cherche à suggérer qu’ils méritent jusqu’à un certain point leur sort, ayant « attaqué » leur collègue ?

Mais la réaction la plus intéressante est celle des syndicats étudiants, qui ayant d’abord relayé sur les réseaux sociaux l’affichage dénonçant les deux enseignants comme « islamophobes » et « fascistes », se sont ensuite ravisés et retiré les images, non pas – si l’on croit leur communiqué de presse – parce qu’ils condamnent le procédé, mais parce qu’ils ont « entendu l’émoi suscité » – autrement dit, parce que cela leur portait tort médiatiquement – et qu’ils ne voulaient pas « rajouter à la confusion ». Tout en renouvelant leurs attaques contre les enseignants concernés.

Je m’excuse si ce rappel des faits est un peu long, mais je pense qu’il est indispensable. Parce qu’il est une illustration presque caricaturale du délitement institutionnel de notre pays, bien au-delà de l’université. Et contrairement à ce qu’on peut penser, le plus grave n’est pas l’acte des étudiants. Que les étudiants soient idiots, c’est propre de leur âge. S’ils étaient plus sages et plus savants, ils seraient professeurs. C’est surtout le comportement de l’institution qui est ici en cause. Car que voyons-nous ici ?

D’abord, une directrice de laboratoire qui estime, excusez de la répétition, que « Nier, au nom d’une opinion personnelle, la validité des résultats scientifiques d’une collègue et de tout le champ auquel elle appartient, constitue une forme de harcèlement et une atteinte morale violente ». Comment un scientifique peut-il signer pareille chose ? Comment arrive-t-on dans le pays de Descartes à voir des scientifiques prétendre que la validité de leurs résultats voire la remise en cause d’un champ scientifique serait « une forme de harcèlement » ou « une atteinte morale violente » ? A partir du moment ou l’on affirme pareille chose, toute discussion, toute remise en cause, tout débat est interdit.

Ensuite, on voit une enseignante, Claire M., manipuler les étudiants en les utilisant contre ses propres collègues. En faisant cela, elle détruit l’institution elle-même. Car quel respect peuvent réclamer les enseignants de leurs étudiants alors qu’ils s’envoient des noms d’oiseaux à la figure publiquement entre eux ? Pourquoi irais-je respecter le professeur alors qu’un autre enseignant me dit avec la même autorité que c’est un « harceleur » et un « fasciste » ? Une académie tire sa légitimité du fait que ses membres sont les meilleurs. Si certains membres commencent à suggérer que d’autres membres sont des « fascistes », alors l’institution n’existe plus.

Enfin, cette affaire illustre l’impuissance des autorités universitaires « autonomes », dont l’autorité repose sur une élection par des activistes enseignants ou étudiants. Et qui du coup mettent la poussière sous le tapis aussi longtemps qu’ils le peuvent. Car l’affaire couvait depuis très longtemps dans les couloirs de Sciences-Po Grenoble. Mais sans la campagne d’affichage qui a mis le feu aux poudres, le public n’aurait jamais rien su de tout ça. Klaus K. et Vincent T. auraient été gentiment mis au placard sans espoir de promotion – l’arrêt maladie est un classique dans ces cas – et seraient partis à la première opportunité pour fuir la campagne de harcèlement contre eux. Car cela arrive souvent de nos jours que des enseignants contre lesquels les groupuscules ont prononcé des fatwas soient gentiment priés – et même aidés – par les administrations universitaires à aller voir ailleurs.

Quant à Claire M., qu’elle se rassure. Dans une société ou Torquemada est à la mode, sa carrière ne risque pas de trop souffrir de ce petit accroc. Même chose pour les étudiants responsables de l’affichage et ceux qui les auront soutenus : on ne dissoudra personne, on ne punira personne. Les terroristes – car c’est bien de terreur qu’il s’agit – auront gagné. Car combien de professeurs à l’avenir auront le courage – ou l’inconscience, selon le point de vue – de Klaus K. ou de Vincent T. à l’heure d’exprimer leurs objections ?

Lorsque Frédérique Vidal a parlé d’une enquête sur « l’islamo-gauchisme » à l’Université, il s’est trouvé des centaines universitaires pour signer des tribunes dans « Le Monde » ou « Libération », et le CNRS lui même a pris position. Quand deux de leurs collègues sont offerts à la vindicte publique par quelques activistes, il n’y a plus personne. Où sont passés tous ces courageux défenseurs de la liberté académique et des privilèges universitaires ? Ils gardent un silence qu’on peut imaginer prudent. Et c’est normal : dans la France d’aujourd’hui, un universitaire ne risque rien en crachant à la gueule d’un ministre. Par contre, marcher sur les pieds de l’UNEF et du lobby des « sciences sociales », c’est risquer de se retrouver en haut de l’affiche. De l’affiche de dénonciation, s’entend.

le 15 mars 2021

Descartes


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>