COMITE VALMY

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Isabelle Barbéris : « L’Opéra de Paris abandonne l’universalisme pour une approche racialiste venue des Etats-Unis » - Par Paul Sugy

samedi 13 février 2021, par Comité Valmy


ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

Isabelle Barbéris :
« L’Opéra de Paris abandonne l’universalisme pour
une approche racialiste venue des Etats-Unis »

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Un rapport remis au directeur de l’Opéra de Paris préconise davantage de diversité au sein des artistes et du répertoire de l’institution. Et celui-ci a annoncé une série de mesures relevant, notamment, de la discrimination positive. Ces décisions, regrettables, sont influencées par l’idéologie décoloniale, la logique des quotas et le souci d’afficher sa vertu, argumente l’universitaire Isabelle Barbéris.


Isabelle Barbéris est maître de conférences (HDR) en arts de la scène. Elle a notamment publié L’Art du politiquement correct (PUF, 2019).


FIGAROVOX.- Quelles mesures significatives vont être adoptées par l’Opéra de Paris à la suite du rapport rendu par Pap Ndiaye et Constance Rivière ?

Isabelle BARBÉRIS.- Le rapport contient plusieurs préconisations, mais il faut rappeler qu’il ne fait que venir valider, sans nuance, deux choses : un récent manifeste, signé par une minorité des salariés de l’Opéra et initié par un juriste de l’Association pour le rayonnement de l’Opéra de Paris acquis aux thèses décoloniales ; et la nomination par le Président de la République d’un nouveau directeur - qui veut bien faire, mais qui a d’abord été choisi pour mettre en place une politique multiculturaliste.

On peut aussi rappeler un passif, celui de la grève de l’Opéra de Paris il y a un an, qui partait d’un contexte de quasi-faillite financière. Une telle fronde était légitime, mais elle a aussi ouvert la voie pour effectuer un passage de la lutte des classes à la lutte des « races ». Elle a donné lieu à une implantation militante orientée « ultra-gauche racialiste ». Or, le marketing décolonial est un cache-misère : une manière de laisser entendre que l’Opéra se modernise, mais à zéro frais, car l’idéologie ne coûte rien. Elle permet de maquiller la crise des comptes, et celle de la création, de manière prétendument vertueuse. L’ultra-gauche décoloniale est toujours la meilleure alliée de l’ultralibéralisme, de toute façon.


L’ensemble du répertoire est mis sur la sellette,
avec une invitation à mettre en scène livrets
et partitions des pincettes décoloniales.


Une fois que l’on a évoqué le contexte, on peut se pencher sur le contenu du rapport. Les préconisations se rangent dans trois catégories.

Dramaturgiques, d’abord : au prix de simplifications qui souvent n’évitent ni la falsification ni la caricature, l’ensemble du répertoire est mis sur la sellette, avec une invitation à mettre en scène les livrets et les partitions avec ce qu’on pourrait appeler des pincettes décoloniales. Ce passage à la moulinette n’est pas surprenant quand on voit la place ridicule faite aux historiens de l’art dans les auditions.

Par exemple, le répertoire contemporain, justement très diversifié du point de vue des rôles et des possibilités d’interprétation, est passé sous le boisseau. Et il y a un contresens loufoque et ridicule sur le ballet blanc, qui le racialise, alors que la blancheur y renvoie à la spectralité romantique. Sans oublier le fait que le blanc est aussi la couleur des spectres dans de nombreuses cultures africaines !


Les préconisations comme la nomination de référents « Diversity, Equity, Inclusion » s’inspirent du modèle managérial nord-américain, différencialiste.


Se retrouvent dans une seconde catégorie des préconisations administratives, comme la nomination de référents « Diversity, Equity, Inclusion » (DEI), sur le modèle managérial nord-américain, différencialiste et entrepreneurial, avec pour modèles des structures qui expérimentent la non-mixité et la discrimination positive. Dans cet enthousiasme sans nuance, il ne faut cependant pas absoudre le bon vieux snobisme français, très compatible avec cette idéologie : la révolution des élites françaises, pour paraphraser Christopher Lash, est favorable à ce cosmopolitisme abstrait, « Benetton », coloriste et cosmétique, déconnecté du peuple. Elle rêve de reproduire dans ses institutions son propre cosmopolitisme paradoxalement très standardisé (songeons à l’art contemporain).

La troisième catégorie concerne la sélection : il faudrait favoriser la « diversité mélanique » (sic) dans les recrutements des artistes, des élèves, des personnels. Autrement dit, on ne sort jamais de la réduction « diversité » = « diversité visible ». Celle-ci aurait pu être un paramètre, mais compris au sein d’une réflexion plus large, humaniste et généreuse. Vous avez remarqué, sans doute, que désormais « la diversité » ne désigne plus qu’une partie de l’humanité, à savoir les non-blancs. C’est un terme qui ne renvoie plus à la mixité, à l’Humanité, mais qui est devenu segmentant, comme le confirme ce rapport. On a coupé l’humanité en deux.

L’accent mis sur la question de la diversité, du rapport à l’exotisme et de la représentation de l’Autre dans la danse et l’opéra vous paraît-il excessif ? La France est-elle un cas isolé ?

L’exotisme occidental a produit le meilleur comme le pire. Le criminaliser (ce que fait ce rapport) est non seulement excessif mais idiot. Le meilleur car l’intérêt pour l’Autre et l’ailleurs a donné lieu à l’esprit des Lumières, à un universalisme de la réciprocité qui a abouti aux droits de l’homme et aux grandes conquêtes de l’émancipation. À côté de cette xénophilie, on trouve bien sûr la colonisation, l’esclavage, les stéréotypes nuisibles qui vont de pair - ce que j’appelle l’universalisme instrumental. Mais réduire l’exotisme à un crime est un acte de mauvaise foi, et idéologiquement dangereux puisqu’il nous amène à un rejet monolithique et destructeur.


Il ne s’agit plus d’un droit fondamental à accéder
aux grandes œuvres, socle commun de
l’émancipation ; mais de laisser croire à tout
individu qu’il a le droit à voir son identité (bien souvent fantasmée), ses opinions considérées comme de l’art,
dignes d’être portées aux nues.


La France est atteinte de psittacisme, c’est un constat désolant. Car tout ce mouvement présenté comme innovant s’inscrit dans le cadre supranational des « droits culturels », une vaste fumisterie bureaucratique et antidémocratique qui transforme en droit créance le rapport de l’individu à la culture. En d’autres termes, il ne s’agit plus d’un droit fondamental à accéder aux grandes œuvres, et aux savoirs qui sont le socle commun de l’émancipation ; mais de laisser croire à tout individu néolibéral qu’il a le droit à voir son identité (bien souvent fantasmée), ses hobbies, ses opinions considérés comme de l’art, dignes d’être portés aux nues. L’approche décoloniale s’insère là-dedans, en flattant l’identité « mélanique », pour citer le rapport.

Le rapport pointe souvent le problème du maquillage des acteurs. N’est-il pas pourtant inhérent à l’art scénique, et aussi vieux que la danse elle-même ?

Quand le regard sur l’autre est déjà suspect, dès lors le fait de le représenter, voire pire, de l’incarner, devient un crime de lèse-identité. C’est ce que j’appelle la « culture du mauvais œil ». Comme j’ai essayé de le montrer dans mes travaux, il y a derrière tout cela un rejet du symbolique, et un navrant rapport, hyperréaliste, au monde - que Jean Baudrillard par exemple avait déjà fort bien perçu.

Vous craigniez il y a quelques mois la disparition ou l’effacement de certaines œuvres. La direction de l’opéra affirme que cela ne sera pas le cas : cela vous rassure-t-il ?

Ce qui m’inquiète, c’est le formatage des esprits et le poison racialiste, qui ne peut qu’attiser les frustrations de chacun - les « élus » comme les « recalés » du grand Hunger Game. On est en train d’ouvrir un cycle de guerre de tous contre tous.


Le rapport est très évasif
sur les fameuses offenses censées valider
la thèse d’un racisme systémique à l’Opéra.


Évidemment, la première victime, c’est la création artistique. Car il y a deux grands absents dans ce rapport : d’une part, il est très évasif sur les fameuses offenses qui sont censées valider la thèse d’un racisme systémique à l’Opéra. Il y a deux ou trois exemples de phrases malencontreuses, condamnables, non contextualisées. Je ne conteste pas l’existence d’un malaise dans le « vivre-ensemble », mais celui-ci relève certainement de ressorts un peu plus complexes que l’obnubilation pour la persécution. La volonté d’aller vite pour afficher sa vertu l’emporte de toute évidence sur le sérieux du travail.

L’autre grande absente, c’est la pensée sur l’art et le renouvellement de la création française. Jean-Claude Carrière, qui vient de décéder, a bien plus fait pour la diversité que toute cette bureaucratie racialiste et comptable. Il faut faire émerger des artistes de cette trempe. Mais quand on commence, en haut de l’échelon, à instaurer le racialisme, cela signifie aussi que tous les conservatoires vont s’aligner, et que cette émergence même est en danger. Parce que l’on attise des passions tristes.

Alexandre Neef déclare qu’il faudra « contextualiser » les œuvres jugées problématiques. Est-ce le rôle de l’Opéra que de flécher la réception d’une œuvre et d’uniformiser la lecture qui doit en être faite ?

Il faudrait commencer par contextualiser le procès que l’on entend faire sans sommation : le présent n’est pas sans préjugés, c’est inquiétant d’avoir à le préciser. La manie de la déconstruction est même le stéréotype et le préjugé qui caractérisent notre époque imbue d’elle-même. Je suis contre tout contrôle sur l’interprétation des grandes œuvres. On pourrait par contre favoriser la diversité (visible et invisible) en redonnant du sens à notre fond culturel humaniste, et en ayant une vraie politique de création, ambitieuse. Mais la rencontre avec le spectateur, le lecteur doit rester libre et sacrée. Pour le reste, il y a l’éducation et l’instruction qui nous permettent d’établir de la distance face aux œuvres, et aussi - on l’oublie trop souvent - face à soi ! Les établissements d’art ne sont pas des camps de formation.

12 février 2021


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