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Point de vue

Lettre à la France des Francis Jeanson, Hélène Cuenat, henri Curiel, Jacques Charby
et les innombrables autres français
par Mohamad Bouhamidi

jeudi 28 janvier 2021, par Comité Valmy


Lettre à la France des Francis Jeanson,
Hélène Cuenat, henri Curiel, Jacques Charby
et les innombrables autres français

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Benjamin Strora, historien reconnu de l’Histoire de l’Algérie, a remis mercredi 21 janvier 2021, son rapport au président Emmanuel Macron visant à surmonter le contentieux entre la France et l’Algérie, colonisée par la France pendant 130 ans, qu’elle contraindra à reconnaître son indépendance, au terme d’une guerre de libération nationale de 8 ans (1954-1960).

L’historien a préconisé la mise en place d’une commission « Mémoire et Vérité » chargée d’impulser des initiatives mémorielles communes entre les deux pays, assortie des recommandations suivantes : Emir Abdelkader. Construire une stèle à l’effigie de l’émir Abdelkader, qui lutta contre la conquête de l’Algérie par la France au milieu du XIXe siècle, à Amboise (Indre-et-Loire), où il vécut en exil entre 1848 et 1852. Le monument pourrait être érigé à l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, en 2022.

Ali Boumendjel. Reconnaissance par la France de l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel, ami de René Capitant et dirigeant politique du nationalisme algérien, tué pendant la bataille d’Alger, en 1957. Ce geste ferait suite à la déclaration du président Emmanuel Macron concernant Maurice Audin en septembre 2018.
Œuvrer à la publication d’un « guide des disparus » (algériens et européens) de la guerre d’Algérie, sur la base des recherches du « groupe de travail » créé à la suite de la déclaration d’amitié signée lors de la visite du président François Hollande à Alger en 2012. Ce groupe avait été mis en place pour permettre la localisation des sépultures des disparus algériens et français de la guerre d’indépendance. Il devra poursuivre son travail.
Essais nucléaires et mines. Poursuivre le travail conjoint concernant les lieux des essais nucléaires français en Algérie, réalisés entre 1960 et 1966, et leurs conséquences, ainsi que la pose des mines aux frontières.

« La France ne veut ni s’excuser… ni se repentir », résume en une le quotidien arabophone « El Khabar » qui consacre deux pages au travail de l’historien français.

Le texte de Mohamad Bouhamidi

- L’on exige des excuses des gens dont on veut partager l’humanité.
- En quoi avons-nous besoin des excuses de l’État colonial français que nous avons vaincu ou d’un président coincé dans son discours de Dakar quand nous avons eu l’amitié solidaire et la fraternité du meilleur du peuple français

- Cette insistance pour se faire reconnaître par l’État français, toujours colonial, pour des raisons de système économique, autrement plus contraignantes que les vœux pieux, relèverait de l’ingratitude et du déni de l’histoire réelle.

Nous n’avons guère oublié les Zaatcha, les Righas, les Beni Menacer…

Des remarques hautement pertinentes ont déjà souligné l’incohérence d’une telle démarche avec les faits de la guerre de libération et avec la logique des solidarités internationales, notamment françaises. Résumons autant que possible ces remarques.
La plupart des combattants considèrent que nous avons terminé victorieux une résistance ininterrompue de cent trente années, malgré une répression de masse et des massacres, dont la tentative de quasi-génocide du 8 mai 1945, tous actes délibérés de la part des militaires et poétisés par les Victor Hugo ou théorisés par les De Tocqueville.

Et si l’insurgée de la commune, Louise Michel, bannie par Cavaignac, le général génocidaire qui a mené les plus grands massacres de la conquête de notre pays, devient la compagne de l’insurgé El-Mokrani, c’est bien le signe que les luttes du peuple algérien et les luttes du prolétariat et des progressistes français allaient tout le temps se recouper jusqu’aux sacrifices du métro Charonne, en passant par le réseau Jeanson.
Bref, nous sommes sortis vainqueurs de la guerre malgré les prolongations que voulait jouer l’OAS, et ce, avec le sentiment d’être aussi les vainqueurs sur le plan moral.

Une sale guerre se finissait et « La question » d’Henri Alleg restera comme la preuve la plus irréfragable qu’elle fut une sale guerre menée par des salauds de première classe.

A-t-on jamais vu un vainqueur exiger des excuses au vaincu ?

Cette question taraude beaucoup de nos concitoyens quant à sa logique profonde. D’abord, que valent des excuses non spontanées ?
Et puisque nous parlons d’une guerre qui a fait de la torture une règle de base de la conduite militaire, osons une image : que peuvent valoir des excuses extorquées ? Rien ; aucune valeur. Ou les excuses sont spontanées et, donc, sincères, ou elles résultent d’un rapport de force et elles ne reflètent qu’un marchandage.

Alors, reprenons depuis le début. On exige des excuses de la part de ceux qu’on aime ou de ceux avec qui on vit.

On exige des excuses de son enfant ou de son conjoint ou de son voisin, c’est-à-dire de gens avec lesquels on partage notre humanité ; qu’on considère nos semblables et nos frères. Des personnes auxquelles nous tenons et avec lesquelles une rupture serait douloureuse ou, pour le moins, embarrassante.
On demande ces excuses car, fondamentalement, on considère que la faute du fils, du conjoint, du frère, du voisin, relève de l’erreur ou de l’inadvertance, mais pas de l’intention réfléchie, élaborée, ou de l’acte délibéré dont les résultats sont suffisamment graves ou douloureux pour nous qu’on ne peut les laisser passer sans le risque de rompre ou d’altérer une relation profonde et intime. Bref, on exige des excuses des gens dont on veut partager l’humanité. Et on les demande quand on pense que c’est un accident.

Les responsables algériens qui réitèrent leurs exigences d’excuses auprès du président français lequel a pris fait et cause pour le colonialisme, tout en faisant une question de souffrances partagées, de circonstances et de responsabilités diluées, pensent-ils vraiment que le colonialisme n’est pas un crime par essence ? Pensent-ils vraiment que les massacres de la conquête sont juste des dépassements ? Croient-ils vraiment que dans leurs lettres, les De Bourmont, Cavaignac, Bugeaud et Lamoricière, se vantant d’avoir livré la « populace » aux couteaux de leurs soldats ou d’avoir détruit des villages de fond en comble, après avoir exterminé toute la population, parlaient de jeux de cirque ?

Tenez, pour rappeler un crime oublié de nos responsables : Zaâtcha !

L’oasis de Zaâtcha cernée par la harka du bachagha ayant trahi Ahmed Bey, les légionnaires de Carbuccia et les zouaves de Canrobert et dont toute la population fut passée au couteau après le viol des femmes et le martyre des enfants.
Mettons sous les yeux de nos responsables ce passage qui prouve la délibération froide du meurtre : « Rien ne fut sacré, ni le sexe ni l’âge. …. Il y eut des enfants dont la tête fut broyée contre la muraille devant leurs mères ; des femmes qui subirent tous les outrages avant d’obtenir la mort qu’elles demandaient à grands cris comme une grâce.

Les bulletins militaires insistèrent sur l’effet que produisit, dans toutes les oasis du désert, la nouvelle de la destruction de Zaâtcha, bientôt répandue, de proche en proche, avec toute l’horreur de ces détails. ». (in Histoire de la conquête de l’Algérie,op. cité, p. 298-299) « … insistèrent sur l’effet que produisit, dans toutes les oasis du désert, la nouvelle de la destruction de Zaâtcha, ».

Il faut clairement poser la question : l’État colonial français et ses représentants appartiennent-ils à notre humanité ? Avons-nous des liens affectifs si étroits et un besoin d’image si impérieux que nous les sommons, sur le mode de l’urgence et de la détresse, de nous remettre dans leur acception de l’homme et du monde ?

Question subsidiaire mais non moins importante. Quand votre proche s’excuse, vous lui pardonnez ? C’est bien cela le but de la démarche ? Clore l’incident et reprendre les relations dans l’état où elles se trouvaient.

Franchement, au nom de qui et de quel droit les responsables algériens, même issus de l’ALN, peuvent-ils accorder le pardon à Canrobert ?
Au nom de qui et de quoi, peuvent-ils passer l’éponge sur Paul Aussaresses ou Jacques Massu ?

Quel martyr les a mandatés pour cela et le peuple algérien a-t-il dit son mot, ne serait-ce que sous la forme d’un débat ? Enfin, nos responsables sont-ils conscients de l’ultime mais non moins logique conséquence qu’après les excuses nous reprendrons nos relations comme elles l’étaient avant l’incident, la querelle, la scène de ménage, la saute d’humeur du 1er novembre ?

Car c’est cela la trame de fond sur laquelle se construit la logique de l’excuse. Si le colonialisme n’était pas un crime par essence, alors le 1er novembre était une erreur.

La clé de cette énigme se trouve encore une fois chez Fanon. Cette démarche revient à demander inconsciemment à Sarkozy de reconnaître les demandeurs dans son humanité à lui ; de s’excuser, en réalité, que le colonialisme n’ait pas pris ces demandeurs dans son humanité à lui et dans son acception de l’humanité. Ils sont en demande d’une reconnaissance de la part de leurs bourreaux.

Ce n’est pas la conception de tous les Algériens et on peut parier que beaucoup, beaucoup d’Algériens n’ont aucune envie de partager l’humanité de Sarkozy et de son discours de Dakar, ou l’humanité des Canrobert et compagnie, car il faut être des humains pour commettre des crimes aussi abominables. Nous, nous voulons être de l’humanité de Ben Boulaïd pas celle de Massu.

Enfin, cette insistance pour se faire reconnaître par l’État français, toujours colonial, pour des raisons de système économique, autrement plus contraignantes que les vœux pieux, relèverait de l’ingratitude et du déni de l’histoire réelle. En pleine nuit coloniale, et au plus noir de nos souffrances, nous avons trouvé en France la reconnaissance de notre humanité. Pas seulement par Louise Michel et son compagnonnage, si hautement symbolique, avec El Mokrani.

Pas seulement par la commission coloniale du PCF qui a aidé à la naissance des partis nationalistes en Algérie, comme ailleurs, au Viet-Nam.

Pas seulement par l’extraordinaire combat philosophique de Francis Jeanson qui a commencé dès 1945, puis s’est poursuivi par son combat politique dans les réseaux.

Pas seulement par le Père Davezies. Pas seulement par Hélène Cuénat. Pas seulement par Henri Curiel ou Jacques Charby ou tous ces autres et innombrables Français « porteurs de valises ».

Pas seulement par Jean Paul Sartre. Pas seulement par les signataires de l’Appel des 121. Et pas seulement par les morts du métro Charonne. Ces Français, qui se sont engagés avec nous comme Français pour témoigner aussi d’une France que ne peuvent ni ne pourront jamais représenter ni Sarkozy ni l’idéologie coloniale ou néocoloniale, nous ont fait deux dons d’une incommensurable valeur.

C’est après eux que nous n’avons pu désespérer de toute humanité. C’est par eux que nous avions compris, qu’au-delà de nos demeures différentes, nous pouvions être sans être les mêmes dans la même acception de l’homme.

C’est par eux que nous avions guéri des Cavaignac, en apprenant la légende des Hélène Cuenat. Ces Français- là nous ont retenu de tomber dans la haine de toute l’humanité, et c’est ainsi que, pendant notre lutte, nous avons été TOUTE l’humanité et que l’humanité entière nous a soutenus.

Le deuxième don de ces Français est de nous avoir évité la haine. Nous nous souvenons de la légende de ces avocats qui défendaient nos sœurs et nos frères, de ces journalistes qui faisaient percer la vérité, de ces intellectuels qui éveillaient les consciences, de ces appelés qui refusaient la conscription.

En quoi avons-nous besoin des excuses de l’État colonial français que nous avons vaincu ou d’un président coincé dans son discours de Dakar quand nous avons eu l’amitié solidaire et la fraternité du meilleur du peuple français ?

Au lieu de se perdre dans l’ingratitude et dans la demande perverse d’excuses au gouvernement français, nous devrions multiplier les actes et les écrits pour remercier ces Français d’avoir existé et d’exister encore et l’apprendre à nos enfants.

25 janvier 2021

Mohamad Bouhamidi,
membre du collectif de Novembre pour le socialisme. Animateur de l’École populaire de philosophie.

https://epss.collectifnovembre.com/category/histoire/

https://collectifnovembrepourlesocialisme.family.blog/

Pour aller plus loin sur le même thème :
https://www.madaniya.info/2018/03/10/france-algerie-crimes-coloniaux-numerique-benjamin-stora/

Novembre fait référence au 1er Novembre 1954, qui marque le début de la guerre d’indépendance de l’Algérie.

Francis Jeanson, Philosophe, connu pour son engagement en faveur de l’indépendance de l’Algérie, animateur du réseau Jeanson des « porteurs de valise » en vue de collecter les fonds pour le FLN algérien.

- Hélène Cuenat : membre du PCF, et du réseau Jeanson.

- Henri Curiel : Fondateur du Parti communiste égyptien, militant anti colonialiste.

- Jean Paul Sartre : Philosophe français, militant anti impérialiste.

- Jacques Massu, Commandant des troupes françaises en Algérie, particulièrement lors de la bataille d’Alger.
Paul Aussaresses : alias le Commandant Zéro, initiateur de la torture en Algérie. Il participe à la création du 11e choc, le bras armé du SDECE (l’ancêtre de la DGSE), avant de prendre part à la guerre d’Indochine (1946-1954) puis à la guerre d’Algérie (1954-1962).

- Thomas Robert Bugeaud, Gouverneur général de l’Algérie, il joua un rôle décisif dans la colonisation de celle-ci.

- François Marcellin Certain de Canrobert, Maréchal français. Il s’illustra dans les principales campagnes du Second Empire.

- Eugène Cavaignac : Gouverneur de l’Algérie (1848)

Illustration
© POOL/AFP/CHRISTIAN HARTMANN


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