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« Charte des principes » de l’islam : un réel progrès
ou une simple déclaration sans effet ?
Par Tarik Yildiz

mardi 19 janvier 2021, par Comité Valmy


PHILIPPE DESMAZES/AFP

« Charte des principes » de l’islam : un réel progrès
ou une simple déclaration sans effet ?

FIGAROVOX/TRIBUNE - Les dirigeants du CFCM sont reçus ce lundi à l’Élysée après l’approbation d’une « charte des principes » de l’islam de France. Mais pour le sociologue Tarik Yildiz, cette « labellisation » n’aura pas grande efficacité pour empêcher la prolifération, aux marges des institutions musulmanes, de l’islamisme radical.


Tarik Yildiz est sociologue, notamment auteur de De la fatigue d’être soi au prêt-à-croire. Lutter contre la délinquance pour combattre le radicalisme islamiste (éditions du Puits de Roulle, décembre 2020).


Le président du Conseil français du culte musulman (CFCM) a annoncé qu’un accord entre les fédérations musulmanes avait été trouvé afin de signer une « charte des principes » de l’islam de France. Censé répondre aux demandes de l’exécutif exprimées à l’Élysée le 18 novembre dernier, le texte affirme la compatibilité de la foi musulmane avec les principes de la République, le rejet de l’instrumentalisation de l’Islam à des fins politiques, la non-ingérence des États dans l’exercice du culte musulman en France et le principe de l’égalité homme-femme.

Réunis sous l’égide du ministre de l’Intérieur, les représentants du CFCM font ainsi un pas supplémentaire vers la mise en place d’un Conseil national des imams, qui « labellisera » les religieux exerçant en France et pourra leur retirer leur agrément en cas de manquement à la charte.

De Louis XIV à Emmanuel Macron

Des rois de France aux sultans ottomans, le pouvoir politique a souvent voulu, si ce n’est contrôler, maîtriser l’influence religieuse. Les différents types de gallicanismes en France en ont été l’expression durant la monarchie. Plus tard, Napoléon Ier en 1806 comme Emmanuel Macron en 2021, exigeront de certains représentants religieux un engagement sur la doctrine.

Convoquant une assemblée de notables juifs (oserions-nous la comparer au CFCM d’aujourd’hui ?), l’empereur souhaite « faire des juifs des citoyens utiles, concilier leurs croyances avec les devoirs des Français, éloigner les reproches qu’on leur a faits et remédier aux maux qui les ont occasionnés ».

Les réponses aux questions alors posées constituent l’équivalent de la charte d’aujourd’hui : « Est-il licite aux juifs d’épouser plusieurs femmes ? […] Les juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie ? Ont-ils l’obligation de la défendre ? Sont-ils obligés d’obéir aux lois et de suivre les dispositions du Code civil ? »


Cette résurgence d’un pouvoir investissant le champ théologique pose de nombreuses difficultés.


Si la comparaison est cavalière tant les contextes sont différents, la logique sous-jacente présente des similarités. Il s’agit d’orienter les croyants vers une forme de religion jugée compatible avec les principes et valeurs du pays, en influençant directement la doctrine par le prisme du religieux.

La fin du modèle républicain français

Alors que la tradition républicaine française avait progressivement séparé l’Église et l’État, cette résurgence d’un pouvoir investissant le champ théologique pose de nombreuses difficultés.

D’abord celle de la légitimité des représentants convoqués : comment s’assurer de la représentativité du CFCM ou d’une autre structure ? Les musulmans forment-ils une communauté politique qu’il serait possible d’interroger à travers des élections ? Garantir une réelle représentativité est peine perdue tant la diversité des musulmans est grande. Identifier ou désigner des intermédiaires avec des citoyens en fonction leur appartenance religieuse entrerait par ailleurs en contradiction avec la célèbre phrase de Clermont-Tonnerre : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus ; il faut qu’ils ne fassent dans l’État ni un corps politique ni un ordre ; il faut qu’ils soient individuellement citoyens. »

Par ailleurs, quelle efficacité d’une labellisation pour contrer le processus de radicalisation lorsque l’on sait qu’il se déclenche à la marge des institutions religieuses traditionnelles ? De nombreuses études démontrent le rôle de prédicateurs accessibles en dehors des circuits classiques, qui sont justement plébiscités pour leur radicalité, leur refus assumé de compromis avec le politique ou la société.


Les forums regorgent de questions posées
par des jeunes à des imams francophones
évoluant hors tout cadre institutionnel.


Il semble très peu probable qu’un individu en voie de radicalisation soit sensible à un imam indirectement labellisé par l’État et ainsi considéré comme « vendu ». Le contexte napoléonien est bien lointain à l’ère d’Internet : les forums regorgent de questions posées par des jeunes à des imams francophones évoluant hors tout cadre institutionnel et répondant clairement à toutes leurs interrogations.

L’objectif principal devrait être de faire en sorte qu’un jeune ne soit pas sensible aux discours séparatistes et/ou radicaux, venant généralement remplir un vide que les institutions ont laissé se développer. Sans se soucier de théologie, il s’agit ainsi d’appliquer la loi avec force en fixant des limites à des individus en manque de repères : punir lorsque nécessaire, relever le niveau d’exigence à l’école et répondre à la « fatigue d’être soi » dans un contexte culturel pauvre.

18 janvier 2021


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