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Au « Journal de Saint-Denis »,
un édito sème la discorde
Itv, Propos recueillis par Nadjet Cherigui

lundi 28 décembre 2020, par Comité Valmy


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Au « Journal de Saint-Denis », un édito sème la discorde

ENTRETIEN. Désavoué, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire dionysien a démissionné. Il dénonce les fractures au sein de la gauche française sur l’islamisme. Propos recueillis par Nadjet Cherigui

Yann Lalande, rédacteur en chef du JSD, le journal de la ville de Saint-Denis, a démissionné. Par ce geste, il a voulu dénoncer une censure et protester contre l’opposition d’une partie de la rédaction à la publication d’un édito traitant de « l’esprit munichois » face à la progression du danger islamiste. Écrit après l’assassinat de Samuel Paty, ce texte mesuré revenait sur les valeurs fondamentales de la République, mais il s’est heurté à un mur identitaire et idéologique levé par quelques membres de l’équipe, l’accusant de stigmatiser les musulmans.

En réaction, la municipalité dirigée par Mathieu Hanotin ( Parti socialiste) a voté, le 17 décembre dernier, le retrait des subventions accordées au journal. Une décision qui met en péril la viabilité du JSD puisque la Ville en est la première contributrice. Yann Lalande a répondu aux questions du Point autour de sujets terriblement d’actualité : valeurs républicaines et liberté d’expression.

Le Point : Rédacteur en chef du JSD, vous avez écrit un édito après l’assassinat de Samuel Paty, mais qui a été censuré par une partie de la rédaction. Qu’avez-vous voulu dire et exprimer dans ce texte ?

Yann Lalande : Comme une majorité de Français, j’ai été profondément heurté par l’assassinat d’un professeur d’histoire géographique au motif que ce dernier remplissait tout simplement sa mission. Cet acte sans précédent en France établissait par ailleurs clairement une chaîne de responsabilités entre le passage à l’acte terroriste et la mise sous pression récurrente de la société française par les tenants d’un islam politique radical. C’est cet islamisme que j’ai souhaité pointer dans un texte rédigé le 22 octobre. J’appelais à une nécessaire intransigeance vis-à-vis de cette idéologie fascisante. Étant donné le contexte, et dans une ville comme Saint-Denis pas épargnée par les pressions islamistes, cette réaffirmation collective de la part de la rédaction du Journal de Saint-Denis m’est apparue indispensable. Afin de réaffirmer ce besoin d’intransigeance, j’ai souhaité rappeler l’importance de l’enseignement de l’histoire à l’école en convoquant notamment une référence historique : celle de la conférence de Munich en 1938.

Votre édito a été censuré par une partie de la rédaction. Quelles ont été les raisons invoquées ?

Il me semble plus juste de parler d’autocensure, dans le sens où j’ai pris le parti de ne finalement pas faire paraître mon texte faute d’avoir reçu la validation d’un certain nombre de membres de ma rédaction. C’est une particularité du JSD, les éditos, s’ils sont écrits par le directeur de la rédaction, ne sont pas signés et font systématiquement l’objet d’une validation collective. Dans l’extrême majorité des cas, seuls quelques ajustements marginaux sont opérés. Cette fois, deux des neuf membres de la rédaction ont refusé en bloc ma proposition d’éditorial et d’autres rédacteurs étaient assez mitigés. Si je n’ai pas ouvert un robinet d’eau tiède, je pense avoir écrit un texte mesuré. Je prends soin de distinguer musulmans et islamistes et je rappelle le nécessaire besoin d’exigence vis-à-vis de la République. Certains de mes collègues y ont vu un texte, « va-t’en guerre, qui appelle à la vengeance » et stigmatise les musulmans. Ils regrettaient également que je ne dénonce que le racisme et pas l’islamophobie – terminologie fumeuse que je me refuse d’employer – et que je ne rappelle pas que la République française, « c’est aussi le colonialisme et l’esclavagisme ». Un membre de la rédaction, qui par ailleurs semble ne guère accorder de crédit aux valeurs universalistes, est même allé jusqu’à réduire l’assassinat de Samuel Paty à un fait divers. Par ailleurs, ces propos ont été tenus non sans agressivité. Même si je savais que des dissensions existaient au sein de la rédaction sur ces questions, c’est proprement insultant de se voir signifier de la part de collègues avec lesquels on travaille au quotidien que l’on aspire à la vengeance contre une partie de la population… Disqualifier autrui, telle est la conception du débat pour certains.

Quel regard cela vous a-t-il poussé à porter sur la situation, le climat au sein de la rédaction et plus largement à Saint-Denis ?

Ce n’était pas la première fois que le problème se faisait jour au sein de la rédaction. Le ton était déjà monté autour des questions de laïcité et d’islamisme. Une collègue journaliste s’était vue qualifiée de « raciste » en conférence de rédaction, pour avoir critiqué certaines pratiques religieuses. Certains collègues très prompts à dénoncer la stigmatisation de Saint-Denis et d’une partie de sa population, l’étaient beaucoup moins au moment de s’intéresser aux pressions islamistes. Pour trancher une question de droit sur un sujet impliquant des membres de l’Observatoire dionysien de la laïcité, un journaliste a sollicité l’expertise du… Collectif contre l’islamophobie en France [CCIF, qui a été dissous, NDLR]. Ce même journaliste dernièrement, alors même qu’il avait été le premier informé, n’a pas souhaité évoquer, ne serait-ce qu’au sein de la rédaction, les tentatives d’intimidations dont a fait l’objet un commerçant local qui affichait les unes de Charlie Hebdo en soutien à la rédaction de l’hebdomadaire satirique le temps du procès des attentats de janvier 2015. Le commerçant, à raison, s’était étonné, que je n’aie pas été mis au courant par le journaliste en question.

J’aurais sans doute dû réagir plus tôt et plus fermement, mais j’ai toujours souhaité que notre approche de l’actualité locale soit la plus pluraliste possible. Au final, j’ai eu le sentiment d’une arnaque intellectuelle puisque réaffirmer un minimum de valeurs communes devenait impossible. Selon moi, quand on travaille dans un journal largement financé par l’argent public et qui remplit une mission de service public, la seule dénonciation du terrorisme n’est pas un dénominateur commun suffisant.

Mais comment un petit noyau peut-il peser autant dans la rédaction ?

C’est peut-être la faiblesse d’un fonctionnement trop collectif, trop démocratique, mais en même temps je n’ai pas souhaité le renier ni passer en force et encore moins me séparer de collaborateurs parce qu’ils ne pensaient pas comme moi. Je n’ai pas souhaité me trahir, ni d’une façon ni d’une autre.

Dans une rédaction plus grande, nous aurions pu gérer le problème différemment et c’est sans doute ce qu’il se passe d’ailleurs. Mais dans une petite équipe, si des divisions se font jour, ça devient tout de suite très compliqué, d’autant plus quand elles touchent à des sujets aussi fondamentaux. La triste réalité c’est que la rédaction s’est quasiment retrouvée coupée en deux, avec un net marqueur générationnel. Les plus jeunes d’un côté et les plus anciens, derrière moi. Cette fracture traverse la gauche et plus largement la société française aujourd’hui. C’est d’autant plus regrettable que le projet du JSD est construit autour du recrutement de jeunes journalistes locaux. Afin de faire un journal pour les Dionysiens, par des Dionysiens. Alors qu’ils auraient pu, ou la mettre en sourdine ou partir, certaines voix minoritaires ont pris le risque de tout faire exploser. Peut-être sans en être réellement conscients d’ailleurs.

« Il y a un profond malaise au sein de la gauche française concernant la laïcité et la réponse à l’islamisme. »

Pourquoi avez-vous démissionné de votre poste ?

J’ai considéré que, dans ce contexte, la « moins pire » des solutions était de quitter mes fonctions. Pour moi ce n’était pas fuir, mais poser un acte puisque j’ai fait le choix d’expliquer publiquement les raisons de mon geste. Je ne voulais pas me contenter de laver le linge sale en famille. Pour certains de mes anciens collègues et leurs soutiens, plutôt à la gauche de la gauche, c’est tout le problème. Le désaccord de fond pointé importe peu quand on les écoute : le problème c’est d’en avoir parlé publiquement et que des médias s’y soient intéressés. Des médias peu recommandables aux yeux de cette gauche sectaire par ailleurs. Pour eux c’est la campagne médiatique qui a fait du mal au journal, pas leurs prises de position initiales. Moi, je regrette simplement qu’il soit aujourd’hui devenu impossible de dépasser ce genre de désaccord intellectuel au Journal de Saint-Denis et ailleurs. En revanche, ce n’est pas en continuant à mettre la poussière sous le tapis que nous avancerons.

Quels ont été les réactions et les soutiens autour de vous ?

J’ai reçu beaucoup de témoignages de soutien. Publics ou privés. De tous horizons. Localement, mais pas seulement. De nombreux enseignants en particulier. De personnes que je connaissais et beaucoup d’inconnus qui ont pris le temps de m’adresser de très beaux textes parfois et de partager des réflexions très justes. Mon directeur de la publication ne souhaitait absolument pas que je parte, mais a respecté ma décision, même si je le mettais dans une situation délicate. Le maire, Mathieu Hanotin, m’a apporté son soutien officiellement en séance du conseil municipal. D’autres responsables politiques locaux se sont manifestés en privé. Même si on ne peut pas échapper à certaines récupérations sur les réseaux sociaux dont on se passerait volontiers, dans la plupart des cas ça fait chaud au cœur, et c’est rassurant évidemment. Par contre, j’ai eu la confirmation de ce que je pressentais : il y a un profond malaise au sein de la gauche française concernant la laïcité et la réponse à l’islamisme.

La municipalité a voté le retrait de la subvention. Que pensez-vous de cette décision provoquée par votre départ ?

Je trouve vraiment dommage que l’aventure si singulière du JSD dans le paysage de la presse locale française prenne fin de la sorte. Mais bien que vieux de 28 ans, le modèle était fragile. La preuve, il n’aura pas résisté à cette crise interne. Car si au final mettre fin à la subvention municipale est une décision qui relève du pouvoir politique, c’est bien la crise interne au sein de la rédaction qui l’a précipitée.

Pourtant, dans le cadre d’une alternance politique inédite à Saint-Denis, le nouvel exécutif était prêt à valider l’avenir du journal pour les trois prochaines années. Certes la contribution pécuniaire de la Ville était amenée à diminuer, mais le JSD, à condition de se réinventer financièrement et éditorialement, pouvait continuer à informer les Dionysiens de façon autonome. Pour ma part, je savais que mon départ fragilisait la structure et comportait un risque non négligeable. C’est ce qui m’a fait hésiter. Pour autant il m’est apparu impossible de continuer à apporter ma caution à la vision de la société de certains de mes collègues. Je regrette la décision de l’exécutif, mais je comprends les raisons qui la motivent. Comment attribuer 670 000 euros de subvention publique sans avoir confiance dans l’équipe rédactionnelle. Les journalistes concernés doivent assumer leur part de responsabilité dans cet échec.

Comment voyez-vous l’avenir pour le journal ?

Je crains que la messe ne soit dite. Le JSD dépend aux trois quarts de la subvention municipale. Par ailleurs, la rédaction est profondément divisée et seules une moitié des salariés et une partie des pigistes ont signé le communiqué de presse adressé aux lecteurs par la rédaction. Certains pourraient imaginer un mode de financement participatif, mais les besoins financiers sont de mon point de vue trop grand. Il faut espérer que les conséquences sociales soient limitées. On peut raisonnablement y croire, puisque la mairie a évoqué un accompagnement et les finances de l’association sont saines. Reste un immense gâchis. Le JSD aurait pu poursuivre sa nécessaire adaptation aux réalités de l’époque et faire école en matière d’information locale. En lieu de quoi son aventure s’arrête presque inopinément.

26 décembre 2020


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