COMITE VALMY

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Le non-centenaire
du Parti communiste français
par Descartes

dimanche 27 décembre 2020, par Comité Valmy


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Le non-centenaire du Parti communiste français

Il y a cent ans aujourd’hui s’ouvrait à Tours le congrès qui allait voir la scission de la « Section française de l’internationale ouvrière » et la naissance de la « Section française de l’internationale communiste », qui deviendra plus tard et après bien des aventures le Parti communiste français, organisation politique qui, alors qu’elle n’est jamais arrivée au deuxième tour d’une élection présidentielle ou réussi à placer l’un des siens dans une fonction régalienne de l’Etat, aura marqué le débat politique, intellectuel et institutionnel du pays pendant presque un demi-siècle.

Je ne dirai pas que le PCF est centenaire. L’admettre, ce serait reconnaître au PCF tel qu’il existe aujourd’hui une continuité, une filiation par rapport à ce qui s’est passé à Tours il y a cent ans. Mais quelle est aujourd’hui la réalité de cette filiation ? Le PCF de Pierre Laurent et de Fabien Roussel, celui qui est issu de la « mutation » lancée par Robert Hue et du « parti d’un nouveau type » proclamé en 2000 au congrès de Martigues a-t-il quelque chose à voir avec celui qui surgit en 1920 d’un débat qui s’est cristallisé autour des « 21 conditions » posées par Lénine pour faire partie de l’Internationale communiste ?

On peut très sérieusement en douter. Il y a bien entendu parmi les 21 conditions certaines qui sont devenues obsolètes de par l’évolution même du monde. Reprocher au PCF d’avoir rénoncé à l’application de la 10ème condition qui prescrit « l’opposition totale à l’internationale syndicale d’Amsterdam » n’aurait pas grand sens, alors que cette « internationale » a depuis longtemps disparu non seulement de la scène syndicale mais aussi des mémoires. De même, la dissolution de l’Internationale communiste en 1943 rend sans objet les articles concernant les rapports du parti avec l’internationale. Par contre, on ne peut ignorar que le PCF a rejeté explicitement en 1994, sous l’impulsion de Robert Hue, la 12ème condition, celle qui concerne l’organisation du Parti sous une forme connue comme “centralisme démocratique” et la discipline de parti, la 9ème condition, qui concerne les rapports de subordination au Parti des syndicats ouvriers, ou la 11ème condition, qui impose la discipline de vote dans le groupe parlementaire. Et ce qui est vrai sur le plan de l’organisation est vrai aussi sur le plan idéologique. Depuis la « mutation », le marxisme n’est plus le cadre théorique du PCF. Voici la seule mention de Marx ou du marxisme dans les statuts de 2013, toujours en vigueur : « Les motivations de l’adhésion au Parti communiste français sont diverses. Elles sont enracinées dans les valeurs, les apports et la créativité des combats révolutionnaires et internationalistes – nourris par les découvertes théoriques, les anticipations de Marx – pour se libérer du capitalisme, le dépasser, dans l’histoire de toutes les luttes émancipatrices, féministes, humanistes, antiracistes, écologistes, pacifistes, anticolonialistes et anti-impérialistes, pour la laïcité, contre toutes les discriminations et exclusions, contre le sort fait à la jeunesse, etc. ». On notera combien la formule est habile pour faire apparaître la référence à Marx tout en la vidant de son sens.

A partir de là, on peut se demander ce qui reste dans le PCF d’aujourd’hui de l’héritage du congrès de Tours, et même de celui des années 1930 à 1980. Personne ne dit du Parti socialiste qu’il est « centenaire », et pourtant, il pourrait revendiquer lui aussi sa naissance au congrès de Tours. Seulement, il y eu la rupture de 1972 et du congrès d’Epinay qui a changé profondément ses orientations et son fonctionnement. Et bien, le PCF a eu son 28ème Congrès et sa « mutation ». Et qu’on le veuille ou pas, cette « mutation » est une rupture. La SFIO est morte à Epinay en 1972, le PCF est mort à Saint Ouen en 1994. Ce qui existe aujourd’hui, c’est quelque chose qui a le nom du PCF, qui hante les mêmes lieux que le PCF, mais qui n’est pas la continuité du PCF.

Reconnaître le PCF comme centenaire, c’est lui reconnaître une continuité institutionnelle, politique, idéologique. Or, cette continuité n’a rien d’évident, et ce sont les communistes d’aujourd’hui eux-mêmes qui le disent, lorsqu’ils vouent aux gémonies – ou à l’oubli – non seulement des pans entiers de leur histoire, mais aussi le cadre idéologique, les formes d’organisation et de fonctionnement héritées du congrès de Tours. Des éléments qui ne sont pas contingents, mais qui font l’identité du PCF. Enlevez au PCF le centralisme démocratique, la discipline de parti, la politique des cadres, le relais syndical, le matérialisme dialectique, et vous vous retrouvez au parti socialiste.

Les commentateurs ne s’y trompent d’ailleurs pas. Tous ceux qui parlent de cet anniversaire écrivent au passé. De Zemmour à Marianne, on se souvient du PCF du Front Populaire, celui de la Résistance, de la Libération, du gaullo-communisme ou du Parti de Georges Marchais. Qu’on le regrette ou qu’on le diabolise (1), le PCF, c’est ça. Ce qui se passe après 1994, cela n’intéresse plus personne. Où sont les historiens de la « mutation », où sont les analystes du « parti d’un nouveau type » ? En fait, on célèbre le centenaire du PCF mais on ne s’intéresse qu’aux 75 premières années de sa vie. Depuis qu’il est à l’EHPAD, il ne fait plus rien de son temps, à part regarder les vieilles photos et de se souvenir de ses gloires passées.

C’est pourquoi je fêterai ce centenaire à ma façon, en évoquant le PCF que j’ai connu, celui qui m’a formé.

Un PCF qui fournissait à ses militants un solide cadre idéologique, associant ce qu’il y a de mieux dans la tradition cartésienne et illuministe française au matérialisme marxiste. Qui refusait la démagogie en donnant à « ceux qui savent » une juste place et en leur fixant pour tâche d’éclairer « ceux qui ne savent pas ». Dans les écoles du Parti – depuis la modeste école de section qui durait un week-end jusqu’aux écoles centrales, qui duraient trois mois en internat – on pouvait écouter des philosophes comme Lefebvre ou Sève, des physiciens comme Frédéric Joliot ou Hélène Langevin, des historiens comme Michel Vovelle. Et on apprenait l’humilité devant le savoir tout autant que la philosophie ou l’histoire.

Un PCF qui refusait la fatalité sous toutes ses formes, qui avait confiance dans le progrès, dans la science, dans la capacité humaine à résoudre les problèmes, et qui rejetait tous les discours défaitistes ou obscurantistes. Un PCF qui savait “partir de ce que les gens ont dans la tête” mais qui savait aller au delà, rattachant les petits problèmes du quotidien à une transcendance qui savait “marier le drapeau rouge et le drapeau tricolore”.

Un PCF qui poussait ses militants à travailler, à étudier, à cultiver les plus hautes vertus. Combien de fois ais-je entendu répéter que « le communiste doit être le meilleur étudiant, le meilleur travailleur, le meilleur camarade ». Un PCF qui se posait en éducateur, et qui prétendait ouvrir à ses militants et ses sympathisant l’accès au savoir et à la culture. Je me souviens des expositions « Picasso » ou « Matisse » ou de la « cité du Livre » à la Fête de l’Humanité, au « Requiem » de Mozart joué par un orchestre et un chœur symphonique sur la grande scène de la Fête sous les étoiles. Et les militants et sympathisants qui spontanément ne seraient jamais allé eux mêmes à un événement culturel lisaient, écoutaient et regardaient parce que l’autorité du Parti était derrière.

Un PCF qui était une contre-société. Et ce n’était pas seulement un choix : dans ces années-là s’investir dans le PCF c’était pour beaucoup faire une croix sur une carrière professionnelle et prendre des risques. On oublie maintenant que pendant toute la « guerre froide », les communistes étaient interdits d’occuper certaines fonctions ou de passer certains concours (2). C’était aussi l’assurance de se faire mal voir par son employeur, par les autorités, par ses voisins ou ses collègues, dans un contexte ou les actes violents n’étaient pas rares, et souvent tolérés par les autorités. En réaction, le PCF offrait à ses adhérents et ses sympathisants une contre-société fraternelle et solidaire, dont peut-être la meilleure illustration se trouve dans le film de Jean-Jacques Zilbermann (« tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes »). Un PCF qui était un lieu de socialisation fraternelle et à qui je dois en grande partie d’avoir appris la sociabilité à la française.

Un PCF qui était un lieu de brassage social, ou j’ai connu des militants et des sympathisants tout simplement exceptionnels de dévouement et d’humanité. Ou l’on avait l’opportunité de faire des « porte-à-porte » qui permettaient de voir les conditions de vie et d’entendre les angoisses, les désirs, les craintes et les revendications de gens de toute condition – j’ai personnellement fait des « porte à porte » pendant des années dans une cité de banlieue, et je n’ai jamais oublié ce que j’y ai vu.

Un PCF ou élus et dirigeants étaient contrôlés et invités à rendre des coptes régulièrement aux militants, ou l’ambition personnelle était mal vue et celui qui mettait la main dans la caisse risquait de très sérieux ennuis.

C’est à cela que je rendrai hommage lorsque je déboucherai le champagne du centième anniversaire. Quant au PCF d’aujourd’hui… il n’y a pas grande chose à fêter.

Descartes
26 décembre 2020

PS : je mets en annexe un texte que j’avais écrit avant de quitter le PCF, lorsque j’essayais encore de sauver ce qui pouvait – ou du moins je le croyais – l’être. Même s’il s’agit d’un texte de 2008, l’analyse n’a à mon avis pas pris une ride…

(1) Il y aurait besoin d’un autre article pour parler de ceux qui aujourd’hui versent des larmes de crocodile sur le PCF qu’ils ont contribué à démolir. Les articles publiés dans Marianne par Guy Konopnicki et Jack Dion sont des modèles du genre. Konopnicki participa très activement à la campagne de sape organisée par les « refondateurs » et autres « rénovateurs » contre la direction du PCF dans les années 1970, Jack Dion fut l’un des thuriféraires les plus assidus de Robert Hue…

(2) Ainsi par exemple une circulaire de 1949 interdisait la promotion d’un communiste à un poste de responsabilité au CEA. Pour les concours, voir l’exemple emblématique de l’affaire Barel : « Déjà la présence communiste s’est raréfiée à l’ENA. C’est la conséquence de la guerre froide, de la lutte anticommuniste que mènent vigoureusement les gouvernements successifs et du changement de l’air du temps. Les élèves communistes, extrêmement peu nombreux, se cachent. En 1953, quatre candidats (trois communistes et un nationaliste algérien) sont empêchés de se présenter au concours « étudiants ». » (« La « première » école nationale d’administration », Jean-François Kesler, Dans Revue française d’administration publique 2003/4 (no108), pages 543 à 550). Même si la décision d’interdiction est annulée par le Conseil d’Etat l’année suivante (c’est le célèbre « arrêt Barel ») les candidats en question ne pourront plus se représenter.

Descartes


ANNEXE :

Il est temps de regarder la réalité en face (contribution
à la préparation du 34ème congrès du PCF, 2008

Un nouveau congrès arrive. Et rien ne change. Toujours les mêmes textes remplis d’optimisme. Toujours les mêmes jugements à l’emporte-pièce sur le style « le monde a besoin de communisme » ou « les gens veulent ceci ou ne veulent plus cela ». Et bien entendu, les « c’est inacceptable » appliqués à toute une série de maux, depuis les profits des grandes entreprises jusqu’aux jugements sur la virginité.

Et toujours le même appel à faire un « bilan critique » du passé, associé à une incapacité criante de le faire. Le texte consacré au « Bilan » (texte 1) était ainsi une suite de paragraphes commençant par une affirmation, en général une évidence, suivie d’une suite de questions. Ainsi on peut lire « nos efforts de renouvellement de la stratégie du Parti pour autant qu’ils aient été multiples ne nous ont pas permis de retrouver dans la vie politique française la place et l’influence (…) », ce qui ne surprendra personne, et derrière des questions genre « est-ce parce qu’on n’a pas fait ceci ? » ou « avons nous suffisamment fait cela ? », qui n’apportent aucun élément de compréhension. Ce n’est pas cela un bilan. Et la Base Commune ne fait pas mieux.

Alors, puisque notre direction se montre incapable de dresser un bilan digne de ce nom, c’est aux communistes eux mêmes d’essayer de le faire. Avec certainement moins d’éléments et moins de moyens que nos dirigeants bien-aimés, mais faut bien que quelqu’un s’y colle. Je vous propose donc de faire un véritable bilan de l’état du PCF aujourd’hui.

Le PCF et son influence

Avant d’aborder les questions de fonctionnement interne du PCF et les questions stratégiques, il importe de savoir ou nous en sommes, et quels sont les leviers à notre disposition. Et pour cela, il faut s’intéresser à la place qu’occupe le PCF dans la France d’aujourd’hui.

Force est de constater que le PCF n’a aujourd’hui aucun poids sur le cours des affaires au plan national. Je mets au défi quiconque de me montrer un seul exemple de situation ou le PCF ait pesé dans la conception ou dans la réalisation d’une politique publique à l’échelon national. Oui, le PCF a appelé à voter « non » au référendum sur le TCE. Mais l’électorat du PCF aurait voté « non » de toute façon, quelque fut la position du Parti. Oui, le PCF a participé aux mobilisations contre le CPE, mais là encore il n’a fait que suivre ses troupes, et le résultat aurait été le même si le PCF n’avait pas participé. Cette faiblesse est tellement admise qu’en 2007 la direction du PCF n’a même pas cherché à négocier les termes de son appui à Ségolène Royal : MGB l’a annoncé le soir du premier tour sans même prendre la peine de réunir les instances du PCF ou de poser des conditions. On a du mal à croire aujourd’hui qu’il y a vingt ans on ouvrait un journal télévisé de 20h en présentant un « communiste dissident » témoignant visage masqué sous le pseudonyme de « Jean Fabien » sur les débats en cours dans la direction du Parti. Dans les années ’80 cela avait un sens, parce qu’une décision du Bureau Politique du PCF pouvait changer beaucoup de choses. Aujourd’hui, cela ne pourrait plus arriver tout simplement parce que les débats de la direction du Parti n’ont aucun effet sur le réel.

En fait, les positions du PCF n’ont politiquement plus aucune importance parce que le PCF n’a plus aucun levier pour peser sur les évolutions en cours. Au cours des vingt dernières années, il a perdu les deux éléments qui ont fait sa force depuis les années trente jusqu’aux années 1980, à savoir, le relais syndical et la discipline de son électorat et de son appareil militant.

La perte du relais syndical a été acquise dans le sillage du 28ème congrès, lorsque la direction du PCF s’est recentré sur la problématique électorale et médiatique et a fait passer au deuxième plan les questions syndicales. Le ralliement du PCF au dogme de « l’indépendance syndicale » n’a été que la traduction concrète d’un mouvement qui a vu le PCF abandonner sa base ouvrière traditionnelle pour se lancer à la conquête des classes moyennes. L’échec de cette stratégie était prévisible : en privant la classe ouvrière d’une représentation politique, elle a abouti en fait à une politisation de l’organisation syndicale. Aujourd’hui, c’est le syndicat qui négocie avec le gouvernement des dispositions législatives sur la durée du travail, la fiscalité ou l’organisation de la protection sociale qui sont éminemment politiques. Et cette politisation du syndicat se traduit nécessairement par une dépolitisation du Parti, dont l’influence dans les rapports de force qui touchent le domaine économique et social est devenue totalement négligeable. Le dogme de « l’indépendance syndicale » a privé le combat syndical de son relais politique et le combat politique de son « muscle » syndical.

Le deuxième levier qui faisait la puissance du PCF était l’encadrement par un appareil militant solide d’un électorat discipliné. Je sais que dans le climat gauchiste qui règne au Parti cette remarque risque de déplaire, mais il faut bien comprendre que dans une négociation politique, ce que peut obtenir la direction d’une organisation dépend rigoureusement d’un rapport de forces. Et que ce rapport de forces est lié à la capacité qu’à le négociateur à mobiliser les ressources de son organisation. Un Parti dont les électeurs suivent rigoureusement les consignes peut négocier des contreparties à son soutien, parce que la décision de refuser le soutien aurait un effet dans les isoloirs. Alors qu’un Parti dont les électeurs n’en font qu’à leur tête (ou pire, un Parti qui suit ses électeurs) n’a rien à négocier, parce que sa position n’a aucune influence dans le résultat du vote.

Sur le plan local, on pourrait croire que l’influence du PCF reste forte, notamment du fait du réseau d’élus locaux toujours relativement nombreux. Mais en fait, il n’en est rien. Les « élus communistes » sont élus d’abord, et communistes ensuite. Le PCF n’a en fait que peu de prise sur eux, parce qu’ils sont élus essentiellement sur leur propre nom, et seulement accessoirement grâce à l’appui du Parti. En fait, ce sont souvent les élus qui contrôlent les structures locales du PCF, parce que ce sont eux qui détiennent l’accès aux médias, la distribution des prébendes et les cordons de la bourse.

Il est donc illusoire de croire que les élus sont des relais d’influence du PCF, diffusant ses idées et contribuant à créer un rapport de force local en sa faveur. Chaque élu est une île, et la meilleure démonstration est le manque absolu d’action concertée lorsqu’un élu est attaqué électoralement : lors des dernières municipales, le PS a pu ainsi se maintenir au deuxième tour contre des élus communistes sans que le PCF ne songe même pas un instant à prendre des mesures de rétorsion. Et ce n’est pas la faute de la direction : combien d’élus communistes auraient accepté de rompre leurs alliances locales pour obéir à une consigne nationale ? Chacun fait sa cuisine électorale chez lui, comme si le Parti n’existait pas au niveau national.

Sur le plan des idées, le PCF à longtemps exercé une « l’hégémonie idéologique » (au sens gramscien du terme) sur l’ensemble de la gauche. On se définissait pour lui ou contre lui, mais jamais sans lui. On pouvait être orthodoxe ou hétérodoxe, mais pas indifférent. Et c’est pourquoi les prises de position du PCF étaient discutées et faisaient l’objet d’exégèses favorables ou défavorables, partisanes ou indépendantes, mais n’étaient jamais tenues pour quantité négligeable. Le vocabulaire est de ce point de vue révélateur : il y avait les communistes, et il y avait « la gauche non-communiste ».

L’influence intellectuelle du PCF s’étendait au reste de la gauche par le biais de son appareil de formation, qui a formé non seulement des cadres communistes, mais aussi les cadres qui officiaient dans beaucoup d’autres organisations de gauche. La gauche parlait un langage commun dont la source de référence était au PCF. Beaucoup d’organisations ont d’ailleurs copié la construction et les techniques de formation des écoles du Parti. En complément au système de formation, il y avait des structures de recherche (l’Institut Maurice Thorez, l’Institut de Recherches Marxistes) et un ensemble éditorial permettant de diffuser les travaux.

Rien de ceci ne subsiste. Non seulement l’appareil de formation a été rasé, mais on a rejeté ce qui fait le fondement de toute formation, à savoir la hiérarchie qui existe entre « ceux qui savent » et « ceux qui ne savent pas », en postulant que dans les débats du Parti toutes les paroles se valent (et en fait, que la parole de « ceux qui sont dans l’action » vaut plus que toutes les autres…). Et corrélativement, le PCF a cessé de produire des idées pour suivre les idées des autres (souvent en s’excusant de ne pas les avoir suivi plus tôt…). Quel nouveau concept a produit le Parti dans les dix dernières années ? Même dans le domaine sociétal, que le Parti a embrassé avec l’enthousiasme des nouveaux convertis, on ne fait que reprendre le vocabulaire et les raisonnements des autres. Prenons un exemple : qu’est ce qui différencie fondamentalement le féminisme du PCF de celui du MLF ou des féministes radicales made in USA ? A-t-on fait un travail sérieux sur le terme “patriarcat” qu’on trouve aujourd’hui dans les textes de congrès à tort et à travers, ou s’est-ont contenté de reprendre le mot chez d’autres sans vraiment y réflechir ? Où est la nouveauté, l’apport original de la réflexion communiste ? Le PCF n’exerce plus de magistère intellectuel parce qu’il se contente de reprendre chez les autres les idées qui lui paraissent « populaires », sans se donner les moyens d’une création autonome.

En examinant donc les leviers d’influence du PCF on est obligé de conclure que si tel ou tel élu communiste conserve quelque influence personnelle le Parti, en tant qu’organisation, a perdu pratiquement toute capacité d’influencer la vie politique. L’action communiste est devenue aujourd’hui essentiellement testimoniale, c’est à dire, une manière pour les militants de témoigner de leur révolte, mais sans que cela ait d’effet tangible sur la réalité. La “marche sur l’Elysée” du 27 septembre dernier est une bonne illustration de ce fonctionnement.

Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

Où en sommes nous aujourd’hui de notre organisation ? Paradoxalement, on ne trouve réponse à cette question dans aucun des documents préparatoires au congrès. Et pourtant, le tableau est suffisamment sérieux pour qu’il mérite qu’on s’en occupe :

– Il est impossible de savoir exactement quel est le potentiel militant actuel du PCF. Le nombre de cartes n’est pas significatif, puisque depuis l’introduction de la carte « permanente », on peut continuer à compter comme adhérent une personne aussi longtemps qu’elle n’a pas fait le geste formel de renvoyer sa carte. Le nombre de mois de cotisation perçus serait plus significatif, mais il n’existe à ma connaissance pas de chiffres fiables publiées sur le sujet. Mais si l’on se fie à l’activité visible des communistes, on peut se poser des questions, tant sur le nombre de militants que sur leur motivation.

– L’appareil de formation du PCF est en ruines. Les écoles fédérales sont devenues rares, et les écoles de section encore plus. Je n’ai par ailleurs connaissance d’aucune action de formation politique nationale consistante.

– Le PCF ne dispose pratiquement plus d’organes d’expression publique et d’édition qui lui soient propres. Avec la disparition de Messidor/Editions Sociales et la « privatisation » de l’Humanité, le PCF ne peut s’exprimer que grâce à la bonne volonté d’autres qui, comme on peut le voir dans l’Huma, se réservent le droit de privilégier telle ou telle « tendance ».

– Les organisations de proximité sont en déshérence, notamment dans les entreprises. Les cellules ont été supprimées. Les sections ne vivent souvent qu’en période électorale, et n’ont pas de véritable activité de masse en dehors de ces échéances. Même dans une grande entreprise publique comme EDF, les communistes sont totalement absents des débats à l’intérieur de l’entreprise.

– Les instances formelles de décision collective (assemblées de section, comités départementaux, comité national) sont devenues des usines à parlottes, ou l’on refait le monde en dehors de toute considération réaliste sur les moyens de traduire les décisions en actions. Des rapports souvent indigents (celui d’O. Dartigolles analysant les résultats électoraux en est la parfaite illustration) suivis d’une suite d’interventions n’ayant aucun rapport les unes avec les autres est l’ordinaire.

– Des directions (exécutifs de section, de fédération, exécutif national) qui ne dirigent rien, conscientes souvent des faibles marges de manœuvre dont elles disposent entre une base militante découragée, des « tendances » qui s’affrontent pour gagner des territoires et des « notables » tout-puissants qui mènent leur barque comme ils l’entendent.

– Et finalement, une tendance permanente à falsifier la réalité pour la peindre couleur de rose. Ainsi, on nous raconte qu’il y avait 500.000 personnes à la fête de l’Huma quand les pointages aux rendez-vous de la vignette montrent une vente de l’ordre de 100.000 unités seulement. Y-aura-t-il 400.000 resquilleurs ? Que fait la sécurité ?

Bilan sévère, me direz-vous ? Peut-être. Mais il faut un jour devenir adulte et regarder la réalité en face. Pendant que nous discutons (depuis vingt ans !) sur le sens du mot communisme, que nous débattons s’il faut commencer par les fins ou finir par les commencements, le navire coule. Comment pourrions-nous demain être crédibles pour gouverner le pays, quand nous ne sommes pas capables de nous gouverner nous-mêmes ?

L’éternel débat sur « le communisme » :
commencer par le commencement…

Plus une organisation perd la capacité d’agir sur le présent, et plus elle s’acharne à fabriquer des utopies futuristes. Le PCF n’échappe pas à cette règle : il n’y a qu’à voir la floraison de débats sur « ce que c’est le communisme », sur « ce que c’est d’être communiste aujourd’hui » et autres questions du même acabit. Peut-être le meilleur exemple de cette tendance est le livre de Lucien Sève, livre où il soutient (schématiquement) que tous les malheurs du PCF ont pour origine sa polarisation sur la construction du socialisme vécu comme étape intermédiaire vers le communisme, au lieu d’avoir consacré ses efforts à passer au communisme directement.

Ces débats ont aujourd’hui un côté largement surréaliste : dans l’état où se trouve le Parti, est-il vraiment prioritaire de se poser les questions de savoir si Lénine a trahi Marx, s’il faut « dépasser » le capitalisme plutôt que de « l’abolir » et si la transition du capitalisme au communisme directement est possible ? Est-ce que quelqu’un croit vraiment que si les français se détournent du PCF c’est parce qu’ils ne sont pas satisfaits de ses réponses à ces questions ?

Bien sûr que non. Si les français se détournent du Parti, c’est parce qu’il s’est montré incapable de proposer une alternative CREDIBLE ici et maintenant. Et par « crédible », il faut entendre une alternative qui soit globale, qui tienne compte des contraintes de la réalité et qui soit accompagnée par une stratégie réaliste pour y parvenir. On a trop longtemps sacrifié à des slogans stupides du type « battre la droite », comme si la défaite de la droite était souhaitable quelque en soient le prix ou les conditions. On a toujours tort de se définir par rapport à l’adversaire. Notre but, ce n’est pas de faire reculer ses idées et ses projets, mais de faire avancer les nôtres. Encore faut-il en avoir, des idées et des projets. Et c’est là que le bât blesse : si l’on a fait de « battre la droite » l’alpha et l’oméga de notre projet politique, c’est précisément parce qu’on n’a plus de véritable projet. Oh, bien sûr, on a quelques slogans vagues du style « sécurité emploi formation » ou « des papiers pour tous », mais rien qui puisse constituer un projet crédible qui donne envie aux français de nous suivre. Alors on se contente de diaboliser l’adversaire… avec les résultats désastreux qu’on peut constater tous les jours : on ne peut lire un document du PCF sans retrouver Sarkozy à toutes les sauces. Mais pour changer les choses, il ne suffit pas de convaincre que Sarkozy est méchant. Il faut apporter la preuve que nous saurions faire mieux que lui si nous étions à sa place. Et cela, nous en sommes, pour le moment, incapables.

C’est à la définition d’une telle alternative que le PCF devrait consacrer les maigres forces qui lui restent, au lieu de dépenser du temps et de l’argent dans des débats sans rapport avec les problèmes du jour. Quand on est sur le Titanic, il faut savoir ou se trouvent les priorités. Et la priorité, aujourd’hui, n’est pas à la construction immédiate du communisme, mais à l’enracinement du PCF dans la réalité de notre temps, qui est celle d’un capitalisme qui n’est pas près de céder la place.

Pour généraliser le propos, il faut dire que le débat byzantin sur le sexe des anges (ou plutôt sur le « sexe du communisme », dans le cas présent) n’est pas le seul distracteur qui pollue le travail politique dans le PCF. La même chose peut être dite des éternels débats sur les « erreurs », « retards » et « crimes » associés à l’histoire du PCF. Au risque de paraître iconoclaste, je pense qu’il faut laisser les déviations idéologiques de Lénine ou de Staline, les procès de Moscou, l’affaire Barbé-Célor, l’exclusion de Marty, de Tillon ou de Juquin aux historiens. En termes de politique, pour reprendre les termes de Brassens, « tout le monde s’en fiche à l’unanimité », à l’exception peut-être de quelques anciens rancuniers qui veulent encore régler quelques comptes. L’expérience de la période Hue a montré, s’il en était besoin, qu’en politique on ne gagne rien à se frapper la poitrine en permanence. Mais le temps et l’énergie dépensés à présenter des excuses à dieu et à tous ses saints est du temps et de l’énergie perdus pour d’autres tâches bien plus prioritaires.

Un autre distracteur est constitué par les questions sociétales exploitées par les différents « lobbies » enkystés dans l’appareil du PCF. La condition des LGBT dans notre société est certainement une question très intéressante. Mais est-elle une question POLITIQUE, qui doit être prioritaire dans l’activité d’un parti communiste ? Je n’en suis pas convaincu. Et la même chose peut être dite à propos du « féminisme radical » (ou « féminisme de genre », pour reprendre l’expression anglo-saxonne, puisqu’après tout ces idées viennent d’outre Atlantique…) : Est-ce que le temps dépensé à mettre les textes de congrès sous une forme « neutre » (vous savez, le –e-s ajouté à la fin de chaque mot, sans compter les « ils ou elles »…) n’aurait pu être employé à des choses plus utiles ? Est-ce que les considérations fumeuses sur le « patriarcat » ou les « rapports sociaux de genre » aident en quoi que ce soit à formuler une alternative crédible ? J’en doute très sérieusement.

Il faut commencer non pas par les fins, mais par le commencement. Et au commencement, outre le verbe, il y a la capacité à analyser la réalité et à élaborer des stratégies et des tactiques permettant, ici et maintenant, de la changer. Si le peuple ne reconnaît pas aux communistes cette capacité, alors les meilleures intentions et les propositions les plus alléchantes ne serviront à rien.

Les mutations de la classe ouvrière

La reconquête d’un espace politique passe donc nécessairement par la construction d’un rapport de force, qui permette au Parti en tant qu’organisation de peser tant dans ses rapports avec ses partenaires comme avec ses adversaires. Et pour un Parti communiste, cela est inséparable de ses rapports à la classe ouvrière.

A la Libération, le PCF est sans conteste le parti ouvrier par excellence. Non seulement les ouvriers représentent une partie importante de son électorat et de ses effectifs militants, mais surtout il assume une position incontestée de représentant politique de la classe ouvrière. Ce rôle lui est reconnu tant par ses partenaires que par ses adversaires : en 1968, par exemple, le gouvernement a cherché à s’assurer de la position du PCF considérant que c’était un élément décisif dans la négociation avec la CGT et avec les ouvriers en grève.

Les années 60 et 70 marquent une évolution importante de la classe ouvrière. Les systèmes de redistribution mis en place à la Libération et le développement économique des « trente glorieuses » ont beaucoup augmenté le niveau de vie de la population, toutes couches confondues. L’ouvrier de 1848, qui n’avait « rien à perdre, que ses chaînes » est remplacé par un ouvrier dont les conditions de vie se sont améliorées, qui a accès à un certain nombre de biens « supérieurs » (voiture…) et à un niveau d’éducation et de qualification de plus en plus haut. Des progrès auxquels la classe ouvrière n’entend pas y renoncer au nom d’une « révolution » chaque fois plus théorique. Le discours de guerre civile, qui marque la gauche radicale jusqu’aux années 1940 est alors rejeté par la masse ouvrière, qui demande à ses dirigeants une vision politique qui intègre les conquêtes des trente glorieuses. Le PCF répondra à cette demande avec le « socialisme aux couleurs de la France », un discours qui essaye une synthèse de la tradition politique des Lumières (colbertiste, jacobine et démocratique) avec les principes du socialisme marxiste. C’est grâce à cette synthèse que le PCF conservera la confiance et l’adhésion d’une fraction importante de la classe ouvrière et restera un « poids lourd » dans les débats politiques nationaux jusqu’au début des années 1990.

Cette vision le conduira au contraire à une rupture avec des larges secteurs intellectuels et avec la jeunesse des classes moyennes, qui rêve toujours (on le verra en 1968) d’une « révolution » conçue en termes de guerre civile. Paradoxalement, le PCF perdra le contact avec ces secteurs non pas parce qu’il n’aura pas été suffisamment moderne, mais parce qu’il l’était trop : le PCF en était aux années 50, alors que ces secteurs voulaient renouer avec le romantisme révolutionnaire des années 30.

Pendant toute la période Marchais, le PCF n’a jamais perdu de vue le fait que sa capacité à influencer les politiques au niveau national étaient intimement liées à ses liens avec la classe ouvrière. Ces liens de confiance lui permettaient d’une part de disposer d’un électorat discipliné, précieux à l’heure de négocier avec ses partenaires à gauche, et d’une capacité de mobilisation, notamment à travers ses relais syndicaux, permettant de créer un rapport de force avec les gouvernements en place. Cette position lui a aussi attiré l’accusation d’ouvriérisme, et la rancune des intellectuels qui lui ont reproché de ne pas tenir compte suffisamment d’eux.

Avec le départ de Marchais et le 28ème congrès, tout cela change radicalement : le PCF se recentre alors spectaculairement sur les classes moyennes, ce qui se traduit par la mise au deuxième plan des questions sociales et économiques devant les débats « sociétaux ». Il suffit de relire les textes pour constater que les questions éminemment politiques du salaire, de l’emploi et de la protection sociale des salariés passent derrière des questions telles que le féminisme, l’homosexualité, l’antiracisme. Une vague « lutte contre toutes les dominations » remplace la lutte contre l’exploitation du travail par le capital.

Ce processus ne doit rien au hasard : L’enrichissement relatif de la classe ouvrière et son accès à un meilleur niveau d’éducation implique un plus haut niveau d’exigence politique. On ne peut plus se contenter pour mobiliser la classe ouvrière d’arguments du style « au secours, la droite revient ». Le débat actuel sur les retraites illustre parfaitement ce problème : Il ne fait aucun doute que les reformes proposées par le gouvernement vont contre l’intérêt de l’ensemble du monde ouvrier. Et pourtant, devant l’argument rationnel de la droite (allongement de la durée de vie, renversement de la proportion cotisants/retraités), la gauche en général et le PCF en particulier n’ont opposé que les pétitions de principe et des propositions vagues sans le moindre chiffrage. Conséquence : la mobilisation ouvrière sur la question est insignifiante. Il serait d’ailleurs difficile au PCF d’expliquer que d’autres solutions existent alors qu’il a participé à des gouvernements qui ont mis en œuvre des solutions du même type que la droite. La relative passivité de la classe ouvrière sur cette question montre qu’on ne peut plus mobiliser la classe ouvrière sur un pur discours de peur. Si l’on veut représenter le monde ouvrier, il faut trouver autre chose.

Face à cette difficulté, la direction du PCF à choisi de laisser de côté la classe ouvrière et à faire jouer le rôle que celle-ci jouait naguère à d’autres groupes sociologiques. D’un côté, les « minorités agissantes » : LGBT, féministes, « minorités visibles », etc.. De l’autre côté, toute la galaxie des « sans » : sans-papiers, SDF, etc.. La raison de ce choix est que ces groupes sont faciles à mobiliser : les « minorités agissantes », parce qu’elles sont constituées par l’activisme, les « sans » parce que, comme les ouvriers de 1848, ils n’ont rien à perdre.

Mais surtout, ces groupes partagent un élément essentiel dans la communication politique d’aujourd’hui : ils peuvent facilement être présentés dans le rôle de la « victime », ce qui dans le victimisme ambiant est loin d’être un détail négligeable. Il permet de jouer sur le sentiment de culpabilité diffus qui est la caractéristique des classes moyennes, en leur ouvrant les portes du militantisme compassionnel comme voie de rédemption. La classe ouvrière retirait sa légitimité politique de sa propre exploitation, les classes moyennes la trouvent dans la souffrance de l’autre, de la “victime”.

Cependant, mettre ces groupes à la place de la classe ouvrière condamne le PCF à l’impuissance politique. Les SDF peuvent occuper les berges du canal Saint Martin (conduits d’ailleurs par un « dirigeant » qui les quittera pour satisfaire aux exigences de sa carrière, comme quoi on peut être militant et savoir ou se trouvent les vraies priorités…), les LGBT peuvent défiler dans Paris. Dans la société du spectacle, ces coups médiatiques peuvent servir à faire voter quelques millions d’euros pour des abris de nuit ou des modifications du droit des successions. Mais lorsqu’on touche aux fondamentaux en matière économique et sociale, ces groupes n’ont aucun poids. Les « minorités agissantes » parce qu’elles ne sont pas constitués en tant que groupe par des intérêts économiques collectifs, et les « sans » parce qu’ils jouent un rôle marginal dans les rapports de production. Il ne faut jamais oublier que la division qui sépare le capital du travail est LA division fondamentale, celle qui en dernière instance organise toutes les autres. Les problèmes de la femme ouvrière ressemblent plus à ceux de l’homme ouvrier qu’à ceux de la femme bourgeoise, n’en déplaise aux féministes.

Quel rôle pour le PCF demain ?

Le PCF est à la croisée des chemins. En fait, cette phrase « bateau » n’est pas vraiment juste : la croisée des chemins a été déjà dépassée depuis pas mal de temps, lorsqu’on a fait les choix du 28ème et du 30ème congrès. Il est difficile de savoir si ces choix sont aujourd’hui irréversibles, ou si le PCF peut encore revenir sur ses pas. Pour certains, le PCF est déjà un astre mort, dont la lumière nous arrive toujours, mais qui n’en émet plus. D’autres persistent à voir un espoir de renaissance. En tout cas, voilà à mon sens les options :

– Le PCF peut aussi continuer sur la voie qu’il poursuit depuis 1994 et qui lui a si bien réussi, en devenant un parti centré sur la question électorale, et ou la caste des élus et des « notables » fait et défait en fonction de ses intérêts particuliers. C’est le chemin poursuivi en son temps par le Parti Radical, et qui l’a conduit à devenir une quantité négligeable dans le champ des idées politiques. Ce serait la solution préférée d’une bonne partie des apparatchiks en place.

– Le PCF peut aussi choisir la voie « gauchiste », en renonçant aux alliances tactiques avec le PS et en se retirant dans le superbe isolement de la « gauche de la gauche » avec LO, la LCR et divers « alternatifs ». Et devenir comme eux (ou avec eux) une organisation de témoignage, permettant aux enfants des classes moyennes de se sentir « révolutionnaires » en collant le poster du « Che » dans leur chambre à coucher. En choisissant cette orientation, le PCF abandonnerait toute volonté de peser sur les rapports de production, se contentant du magistère des idées. Cette orientation semble compter avec l’appui d’une bonne partie des militants du PCF, et notamment des plus jeunes, nourris dans la vision « sociétale » de la politique.

– Le PCF peut redevenir une organisation ayant une influence sur la réalité. Cela suppose de donner la priorité aux questions économiques et sociales par devant les questions « sociétales ». Cela implique aussi de formuler un projet de société en tenant compte de l’état économique et de l’état d’esprit réel du monde du travail, et de construire une stratégie et une tactique politique crédibles pour y arriver. Ce qui revient en fait à fonder notre politique sur une analyse de la réalité, et non pas sur des considérations plus ou moins fumeuses sur ce dont « le peuple à besoin » et qui aboutit à plaquer sur « le peuple » les revendications des cadres du PCF, c’est à dire, celles des classes moyennes.

Parce que je pense que la politique n’a pas de sens si elle n’agit pas sur la réalité, j’exclus par avance les deux premières orientations : l’une entraine l’abandon de tout espoir d’action collective en tant que Parti, l’autre rappelle le mot de Valéry selon lequel pour éviter de se salir les mains le seul moyen est de ne pas en avoir. Concentrons-nous donc sur la troisième orientation, la seule qui à mon avis justifierait qu’il y ait un Parti communiste.

Tout d’abord, il est clair que pour retrouver un poids sur le réel, il faut s’appliquer à reconquérir au nom du Parti (et non pas au nom de telle ou telle personne) les différents leviers de pouvoir perdus ou confisqués par les « notables », et notamment le levier syndical. Le mythe de l’indépendance politique de l’activité syndicale doit être clairement abandonné : le syndicat a besoin d’un prolongement politique, et le parti politique qui défend le monde du travail a besoin d’un prolongement syndical.

Ensuite, il faut clairement institutionnaliser le Parti. Il faut se doter de véritables statuts, rédigés non pas en fonction de la communication externe mais du fonctionnement interne. Les statuts doivent instituer des directions capables de diriger, et des mécanismes de contrôle capables de contrôler. Ils doivent préciser clairement les droits et les devoirs des adhérents comme des dirigeants et des élus, et prévoir les contrôles et les sanctions pour ceux qui ne s’y conformeraient pas. L’anarchie savamment instillée depuis le 28ème congrès a permis la dérive actuelle vers une féodalité de « notables ». Cela doit cesser si le PCF doit survivre comme organisation politique.

Il faut aussi se lancer dans un programme ambitieux de formation des militants. L’appareil de formation de militants et de cadres est aujourd’hui en ruines. Dans un parti d’analphabètes politiques (et il faut bien se rendre à l’évidence, le PCF en est là) le « libre débat », la « libre élaboration » et la démocratie interne sont des formules creuses. La démocratie et la liberté commencent lorsque les militants peuvent faire des choix informés. Et ce n’est pas par hasard si l’ignorance a toujours été le meilleur allié des groupes qui entendent confisquer le pouvoir à leur profit.

Et finalement, il faut se poser la question des rapports avec les autres organisations politiques et notamment avec le PS. Là encore, il ne faut pas hésiter à mettre en cause les dogmes : il faut arrêter de prétendre qu’une alliance nécessite un accord sur des idées. Une alliance est une question de tactique. Une alliance est un simple contrat, par lequel les partenaires s’obligent à faire ou ne pas faire certaines choses . Point à la ligne. On n’a pas besoin de s’aimer, de s’embrasser sur la bouche ou de prétendre qu’on est les meilleurs amis du monde. Tout juste qu’à un instant donné et pour un temps limité on a une convergence d’intérêts. De mon point de vue, une bonne alliance est celle qui permet au PCF de faire avancer ses projets avec un coût acceptable. Si l’alliance électorale avec le PS remplit ces conditions, alors il n’y a pas de raison de ne pas y consentir. Mais il n’y a aucune raison d’exclure d’autres alliances, y compris à droite : on s’est bien alliés à De Gaulle du temps de la France Libre. C’est une convergence d’intérêts du même type qui a permis le rejet du traité constitutionnel européen en 2007. Et il n’y a aucune raison d’en avoir honte : on peut être en désaccord sur beaucoup de choses avec certains courants de la droite, et partager avec eux certains points de convergence. Pourquoi ne pas s’unir alors avec eux pour faire avancer ces points-là ? En quoi serait-il « honteux » de voter avec la droite telle ou telle loi des lors qu’elle nous paraît positive ?

Le PCF ne doit pas continuer à se laisser enfermer dans la logique de guerre civile des gauchistes. Les accords tactiques, les rapports avec les autres doivent être régis non pas par des principes sacrés, mais par une saine analyse de nos propres intérêts et du rapport de forces. A l’heure de conclure un accord avec n’importe quelle autre organisation (et le PS n’est qu’un cas particulier), il faut mettre dans la balance ce qu’on y gagne et ce qu’on y perd. Si l’addition nous convient, alors il n’y a pas de raison de s’en priver. Et si elle ne nous convient pas, il n’y a pas de raison de faire des sacrifices. Et ces choix doivent être expliqués à nos adhérents et à nos électeurs sans fausse honte et sans faux semblant. Si on explique à notre électorat qu’on appelle à voter pour le candidat socialiste en échange de tel ou tel engagement, notre électorat le comprendra parfaitement. Lui raconter qu’on vote pour le PS parce qu’on est d’accord sur presque tout ou parce qu’il faut « battre la droite » à tout prix, c’est prendre nos électeurs pour des imbéciles. Et c’est comme ça qu’on se retrouve à 1,9%.

Et maintenant, le couplet pessimiste

Je ne me fais guère d’illusion sur la possibilité que les propositions que je fais plus haut soient retenues, ou même que les diagnostics que je fais soient entendus. Et cela pour plusieurs raisons :

Tout d’abord, parce que des forces considérables poussent le PCF vers une vision « notabiliaire » de la politique. Aujourd’hui, ce sont les élus qui pour l’essentiel tiennent les cordons de la bourse, que ce soit parce que le reversement des indemnités représente une partie importante du budget, ou par les possibilités qu’ils ont à distribuer la manne municipale, régionale ou départementale. Beaucoup de permanents sont déjà des élus, et ceux qui ne le sont pas ne voient souvent pas d’autre voie de salut. Or, la capacité du PCF a peser dans l’échiquier politique nécessite une unité dans le discours et dans l’action des élus qui est impensable sans une certaine discipline. Et il sera très difficile d’imposer une telle discipline à des élus devenus tout-puissants et à des permanents terrifiés par la perspective de perdre leur gagne-pain.

Ensuite, parce que la composition sociologique du PCF n’est pas favorable. La quasi-disparition des militants ouvriers et des organisations dans l’entreprise et le poids des classes moyennes (notamment parmi les jeunes adhérents, en grande majorité étudiants) est un terreau fertile pour le gauchisme et pour les lobbies « sociétaux ». Après avoir flatté pendant des années la toute-puissance des militants en les persuadant que toutes les paroles se valent, il sera difficile de persuader les militants que la parole de « ceux qui savent » a une valeur et qu’il faut se former avant d’assumer des responsabilités. Après avoir flatté pendant quinze ans l’hédonisme, il faudra longtemps pour persuader les militants que militer peut-être un plaisir, mais que c’est avant tout et surtout une discipline exigeante, qui amène souvent à faire des tâches désagréables, ingrates et ennuyeuses. Le militantisme ne peut pas être, contrairement à ce que les directions “mutantes” ont soutenu, une fête permanente.

Enfin, parce que comme je le disais en introduction, le PCF est maintenant trop affaibli pour espérer une récupération. Même si l’on décide une véritable politique de formation, ou trouvera-t-on les formateurs ? Même si l’on décidait de réfléchir à un véritable projet, où trouver les dirigeants et des participants capables de conduire une telle réflexion ? A supposer même que les directions prennent conscience des problèmes (et il y a de quoi être pessimiste là-dessus…), auraient-elles la force et la compétence pour les affronter ?

Mais surtout, je pense que ces avertissements ne risquent pas d’être entendus parce que le PCF est aujourd’hui incapable de se remettre en question. Parce que ses militants refusent de regarder la réalité en face. Parce que la réaction devant un bilan sérieux de la situation sera toujours du style « faux pas exagérer », « c’est faux de dire qu’on a pas un programme », « les résultats ne sont pas si mauvais que ça », « on détecte un frémissement », « on a fait XXX adhésions de plus que l’année dernière », etc. On l’a fait après la claque de 2003, on l’a refait après la claque de 2007. De « congrès inédite » en « congrès inédite », on s’est refusés à examiner les problèmes, préférant se réfugier toujours dans l’optimisme béat. On vend 100.000 vignettes, et on se retrouve à 500.000 à la Fête de l’Huma.

Voici pour les difficultés. Sont-elles insurmontables ? L’avenir le dira.

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