COMITE VALMY

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La lettre de Léosthène, le 28 novembre 2020, n° 1518/2020

L’occupation, la Résistance, le cinéma,
Daniel Cordier
par Hélène Nouaille

Quinzième année, bihebdomadaire. http://www.leosthene.com

samedi 28 novembre 2020, par Comité Valmy


L’occupation, la Résistance, le cinéma, Daniel Cordier

«  Il avait traversé ce que notre histoire a de plus brûlant, de plus douloureux, mais aussi de plus héroïque, et il en avait livré les témoignages les plus exacts et les plus poignants ». Emmanuel Macron saluait le 20 novembre dernier la disparition de Daniel Cordier, qui avait eu cent ans en août 2020. Daniel Cordier a été, entre juillet 1942 et juin 1943 le secrétaire de Jean Moulin, unificateur des mouvements de résistance puis délégué civil et militaire du général de Gaulle en France pendant l’occupation. Longtemps absolument taiseux, tout à sa vie de marchand d’art, Daniel Cordier se fait historien au lendemain d’une controverse ouverte par un autre résistant, Henri Frenay, en 1977 : Jean Moulin aurait été un agent cryptocommuniste. Non.

Pour l’honneur de Jean Moulin, il se fait alors conteur d’une extraordinaire histoire de plaies et de bosses – faite de luttes et de rivalités, de danger et de mort, de combats, de courage et de lâcheté, l’histoire de quelques-uns et unes qui refusaient l’asservissement. Ni hagiographie ni autocritique. Juste une histoire – brûlante.

Quel regard en effet les Français portaient-ils sur la période et sur eux-mêmes ? Justement, regardons. «  Coups d’éclat, exploits individuels ou collectifs, rendez-vous mystérieux, mots de passe, voyages clandestins, amitiés, rivalités, trahisons constituent un matériau sans pareil pour le cinéma » écrit le docteur en histoire Jean-François Dominé (1).
Matériaux dont est issue une filmographie foisonnante, navets et chefs-d’œuvre, témoins intéressants de l’ambiguïté de la France dans la guerre. Qui le dit mieux que Daniel Cordier lui-même ? Lorsque de Gaulle parle de «  la France combattante, celle de l’intérieur unie à celle de l’extérieur (qui) forme un tout indivisible », le résistant de la première heure (Cordier a rejoint Londres en juin 1940) n’est pas dupe. Oui, écrit-il, les Anglais « le ‘‘reconnurent’’ simplement le 28 juin 1940 comme le ‘‘chef des Français Libres où qu’ils se trouvent’’ ». Mais, « contrairement au rêve héroïque de de Gaulle, la France était toujours en France et les Français attendaient tout de Pétain, des Anglais… ou du temps. Une infime minorité avait toutefois choisi d’agir pour préparer la revanche de la liberté » (2).

De Gaulle avait absolument besoin de cette « France combattante » pour être reconnu par les Alliés comme légitime à prendre la tête d’un gouvernement provisoire après le débarquement – ce que Roosevelt, qui voulait une France sous occupation militaire (AMGOT), lui refusera jusqu’à la fin de 1944. Et c’est « sa vision » que le général va vendre aux Français libérés, désunis – et en malaise avec leur identité.

Dans un premier temps donc, le cinéma va magnifier la résistance (1944-1945) – celle de cette minorité qui avait choisi d’agir. Celle des cheminots (effective, très efficace lors du débarquement), avec la Bataille du rail de René Clément, sorti en 1946 et grand prix du jury au festival de Cannes, prolongement d’un documentaire produit en 1943, Ceux du rail. Dans Jéricho, d’Henri Cafef, sorti en 1946, c’est le sort d’otages (avec happy end) qui est joué par une équipe de grands acteurs (Pierre Brasseur, Raymond Pellegrin, Jacques Charon, Louis Seigner, etc.). Et pour les Français moyens qui paraissaient soumis, ou attentistes ? Il faut voir Le Père tranquille, de René Clément, sorti en 1946, inspiré d’un fait réel. Noël Noël y interprète un horticulteur paraissant craintif sinon couard, en réalité chef de la résistance de la région – à l’insu de tous, y compris de sa famille. Le traitre de l’histoire étant celui qui proclame haut et fort son patriotisme. Mais de Gaulle se retire de la scène en 1946. Peut-être a-t-on envie d’oublier les années noires. On reconstruit le pays, les temps changent.

Et pendant dix ans (1946-1957), on va oublier la geste gaullienne pour illustrer les parcours personnels. Celui d’une famille confrontée à la présence, chez elle, d’un officier allemand l’incitant à la compréhension – et qui répond par un mutisme absolu. Le silence de la mer, fidèle à une nouvelle de Vercors (publiée en 1942), est tourné est 1947 par Jean-Pierre Melville dans des conditions difficiles. Il sort en 1949 en rencontrant son public. René Clément encore va se pencher sur le parcours, tragique, de deux enfants unis, puis séparés, après l’exode de 1940. C’est Jeux interdits, avec Georges Poujouly et Brigitte Fossey sorti en 1952, salué par le Lion d’Or à la Mostra de Venise. On pense aussi, bien sûr, au sort des prisonniers – Un condamné à mort s’est échappé, de Robert Bresson, sort en 1956, adaptation d’un récit autobiographique et récit de l’évasion, difficile, en 1943, d’un résistant emprisonné à Montluc (Lyon). Et puis, loin de l’héroïsme, vient en 1956 un film devenu culte, La traversée de Paris, de Claude Autant-Lara. Avec des acteurs prestigieux, Gabin, Bourvil, de Funès, et un sujet bien connu sous l’occupation : le marché noir. La France résistante est loin.

1958 : retour de général de Gaulle. Les ombres de la guerre sont toujours là (le documentaire sur la déportation Nuit et Brouillard d’Alain Renais est sorti en 1956). Mais on en est aux pastiches commerciaux (La Vache et le prisonnier, d’Henri Verneuil, avec Fernandel, ou Babette s’en va-t-en guerre, de Christian-Jacque, avec Brigitte Bardot, sortis en 1959), aux fresques romancées (Paris brûle-t-il, de René Clément, sorti en 1966), à la distance (La ligne de démarcation, de Claude Chabrol, 1966, avec Maurice Ronet et Jean Seberg). A la comédie, aussi, avec Bourvil et de Funès dans La grande vadrouille de Gérard Oury, 1966. Le malaise français est toujours là quant à la réalité de sa conduite sous l’occupation. Même si L’armée des ombres, de Jean-Pierre Melville (1969) avec Lino Ventura, Simone Signoret, Jean-Pierre Cassel, Paul Meurisse, retrouve le thème de l’engagement personnel, volontaire, dans la Résistance. Puis, avec la disparition du général de Gaulle en 1970 s’ouvre une grande période de dénigrement, de remise en cause depuis le Chagrin et la pitié (Marcel Ophüls, tourné en 1969, sorti en 1971), en passant par Lacombe Lucien (Louis Malle, 1973), Section spéciale (les tribunaux d’exception, Costa Gavras, 1975), Le dernier métro, de François Truffaut en 1980 ou Au revoir les enfants (Louis Malle, 1987). Même sous forme de comédie (Papy fait de la résistance, 1982), la France ressemble au livre de Robert Paxton, La France de Vichy (1972), une instruction à charge. Tous coupables. Tous collabos.

Il faut se couvrir la tête de cendres.

Mais Daniel Cordier n’est pas seulement l’homme qui a traversé «  ce que notre histoire a de plus brûlant, de plus douloureux, mais aussi de plus héroïque ». Si, une fois la patrie libérée, il se tait, occupé d’art, la page tournée dit-il, il n’admet pas qu’on touche à la mémoire de Jean Moulin. Il possède ses archives. Il va travailler d’arrache-pied, à partir de ces documents écrits (il se défie de la mémoire des hommes, fût-ce la sienne), à porter témoignage. Jean Moulin et le Conseil national de la résistance paraît en 1983. La République des catacombes en 1989. Et ses propres mémoires (1940-1943), Alias Caracalla en 2009. Entre autres. Son travail va changer le regard de chacun – et peu à peu celui du cinéma, sur la période.

Qu’a-t-il fait comprendre ? Que résister a été d’abord l’affaire de simples citoyens. Il l’écrit parfaitement (1) : «  Les Forces françaises libres (qui combattaient hors de France) formaient une troupe de kamikazes impavides qui avaient abandonné leur famille, leur métier, leur avenir en attendant de sacrifier leur vie pour la patrie agonisante. Ils possédaient la liberté des hors-la-loi que Vichy avait fait d’eux ». Des mots que ne renierait pas Hubert Germain, présent aux Invalides jeudi 26 novembre pour l’hommage national rendu à Daniel Cordier, dernier Compagnon de la Libération survivant – il était lui à Bir Hakeim en 1942, on peut entendre son témoignage avec ceux d’autres combattants (3). « Au contraire, ceux qu’on n’appelait pas encore des résistants n’étaient pas clandestins. Tous étaient empêtrés dans une vie sociale astreignante et dangereuse, vivant sous leur véritable identité au milieu de leur famille, de leurs amis, de leurs collègues, subissant les contraintes de leur profession. Ils étaient peu disponibles et vivaient un danger permanent quoique invisible (…). Ces soldats virtuels étaient d’abord des citoyens ». Des citoyens, dit-il encore, « sans préparation ». On respire.

Ainsi, chacun d’entre nous pourrait, s’il le fallait un jour, décider d’agir, ou non, simplement, de là où l’on est – pas besoin de se sentir l’étoffe d’un héros. Où l’on rejoint l’armée des gens simples (réseaux de diffuseuses de la presse catholique, ACGF, par exemple, 40 000 quand même, combien parmi elles de passeuses de messages ?). Et c’est lui, Cordier, qui s’était mis hors la loi en rejoignant Londres, comme le kamikaze qu’il n’a jamais été ensuite, qui nous donne des clefs pour comprendre, pour s’approprier notre histoire.

Merci, Monsieur.

Hélène Nouaille

Notes :

(1) Les représentations successives de la résistance dans le cinéma français, Jean-François Dominé, Revue historique des Armées, 252 I 2008

http://journals.openedition.org/rha/3173

(2) Daniel Cordier, Jean Moulin, la République des catacombes, tome 1 (Gallimard, 1999).

(3) Vidéo Dailymotion : Bir Hakeim, 1942, quand la France renaît (2015)

https://www.dailymotion.com/video/x2qqlxp

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 France APE 221E ISSN 1768-3289 Directeur de la publication : Yves Houspic (yhouspic@gmail.com) Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr) Copyright©2020. La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés


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