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La Russie lâche l’Arménie ?

Le moment d’entrer dans la danse ?
Chroniques du Grand jeu

mercredi 11 novembre 2020, par Comité Valmy


Le moment d’entrer dans la danse ?

Ca devait finir par arriver... Un hélicoptère russe Mi-24 a été abattu, par erreur, au-dessus du territoire arménien par les forces azéries. Bakou a très vite reconnu sa culpabilité dans ce « tragique accident », s’est excusé et a offert de payer une compensation.

Evidemment, les Turco-azéris craignent comme la peste que l’ours n’entre dans la danse alors qu’ils ont réussi à approcher Chouchi voire (les rapports sont contradictoires) à la prendre, au prix tout de même de très grosses pertes et, accessoirement, d’un amusant "détalage" lapinesque.

Il y a quatre jours, nous écrivions déjà que la crédibilité russe était en jeu :


Cela commence à poser un sérieux problème au Kremlin en terme d’image. Si le traité de défense liant Moscou et Erevan ne concerne que l’Arménie stricto sensu et non le Nagorno Karabagh, c’est maintenant une région historiquement arménienne qui est attaquée et non quelques territoires tampon à peu près déserts.

Le prestige croissant dont a bénéficié la Russie ces dernières semaines en Arménie risque de retomber au fil de l’avance turco-azérie dans le cœur de cette terre si passionnément revendiquée par les Arméniens. Et, malgré sa neutralité, elle ne gagnera aucun crédit en Azerbaïdjan qui n’a pour l’instant d’yeux que pour ses chers ottomans...

Les mauvaises langues commencent déjà à murmurer que Poutine a une nouvelle fois été "trop gentil" avec le sultan, même si le Kremlin est en réalité prisonnier de son respect des traités et du droit international dans cette affaire inextricable.


Malgré les salamalecs expiatoires de Bakou, l’incident d’aujourd’hui rend encore plus aigüe la position inconfortable de Moscou. Bombardements occasionnels sur l’Arménie alors qu’elle est membre de l’OTSC (certes, les Arméniens font pareil de l’autre côté), F16 et conseillers turcs en Azerbaïdjan alors que le traité de la Caspienne signé il y a deux ans y interdit théoriquement toute présence militaire étrangère, modérément modérés importés de Syrie, maintenant l’hélicoptère... L’ours est sérieusement testé, par celui-là même à qui il vend son S-400, et risque de perdre sa crédibilité dans le Caucase s’il ne réagit pas à ce qui peut être vu comme une suite de provocations subtiles.

Ce serait d’ailleurs le moment idéal. Quelques bombardements bien sentis sur les Azéro-barbus ? On imagine que l’armée russe ne rêve que de cela mais, comme en Syrie après l’incident de l’Iliouchine, Poutine risque de se montrer pusillanime. Il est pour l’instant resté silencieux et, en ce moment même, les couloirs du Kremlin doivent être le témoin d’allées et venues fébriles.

Une offensive diplomatique plus robuste sifflant la fin de la partie dans le Haut Karabagh ? Pas impossible, d’autant que la meurtrière approche sur Chouchi a montré à Bakou et Ankara que les choses seront bien plus compliquées que la promenade militaire envisagée initialement.

A suivre...

*** MAJ ***

Le moins que l’on puisse dire est que la suite a été rapide ! Un cessez-le-feu a été signé par l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Russie.

L’Arménie rétrocède à Bakou les districts azéris (notamment les stratégiques Kalbajar et Lachin) autour du Haut-Karabagh, dont le sort n’est pas fixé, relié à la mère patrie par un corridor de cinq kilomètres sécurisé par 2 000 soldats de la paix russes (et vraisemblablement turcs).

Pachinyan a parlé d’accord « douloureux » et des manifestations de colère ont immédiatement éclaté à Erevan. La carrière du vrai-faux "révolutionnaire coloré" semble d’ores et déjà terminée...

Le fait que cet accord ait été accepté aujourd’hui n’est peut-être pas un hasard. Moscou a-t-il tapé du poing sur la table (nous parlions de "diplomatie robuste" plus haut) après l’incident de l’hélicoptère ? Le missile tombé sur Bakou était-il un avertissement russe (peu probable tout de même) ou le fait d’un général arménien jusque-boutiste ? Beaucoup de questions et peu de réponses.

Toujours est-il que, si l’ours a enfin réussi à mettre fin à cette guerre dans son pré carré et montré qu’on ne rigole pas avec l’OTSC, son image en a pris un coup dans le Caucase. Le symbole est assez désastreux : le jour même où les Turco-azéris tuent des soldats russes, ils proclament aussi la victoire sur l’Arménie et des soldats de la paix ottomans s’introduisent dans la chasse gardée de Moscou.

Nul doute que l’incompréhensible mollesse de Poutine vis-à-vis du sultan redeviendra un thème de conversation dans les jours à venir...

*** MAJ 2 ***

Certains détails commencent à émerger, précisant des points importants. Mais d’abord, une carte :

Les zones en vert, conquises par Bakou, lui restent. Comme lui reviennent les districts hachurés de Agdam, Kalbajar et Lachin.

L’enclave du haut Karabagh, amputée d’une partie dû à la poussée turco-azérie de ces derniers jours, reste arménienne sans statut bien défini. Elle est reliée à la mère patrie par le corridor de Dantzig de Lachin (en rouge), large de 5 kilomètres et gardé par des soldats de la paix russes.

Apparemment, les Azéris gardent le contrôle de Chouchi car une nouvelle route est prévue pour relier Lachin à la capitale Stepanakert (Khankendi sur la carte). Tout au sud, une autre route relie l’enclave azérie de Nakhatchivan au reste du territoire azerbaïdjanais.

On le voit, c’est clairement une défaite arménienne et la foule en colère a d’ailleurs exprimé sa colère à Erevan où le Parlement a même été envahi. Le président de l’Assemblée nationale a été sorti de sa voiture et lynché (ses jours ne sont pas en danger) tandis que Pachinyan reste invisible pour l’instant.

Par contre, ce qui reste du Haut-Karabagh peut sans doute dormir tranquille. La guerre géorgienne de 2008 a montré qu’on ne touche pas un cheveu à un contingent de la paix russe. Moscou voulait une présence dans le jardin noir depuis 1994, c’est maintenant fait. Et c’est là pour durer : une première période de cinq ans renouvelable. Le conflit semble définitivement se geler.

Et un point (très) important est à relever, qui contredit les premières informations tombées hier : pas de soldats de la paix turcs. Moscou et Ankara vont certes créer un centre de supervision commune mais, sur place, seuls les soldats russes seront présents. Il était important pour le Kremlin de laisser Erdogan en dehors de l’équation, même s’il y participe en coulisses.

Aucun rôle non plus dans pour les autres membres du groupe de Minsk, France et Etats-Unis, laissés complètement à l’écart du règlement du conflit, ce qui était forcément voulu par l’ours.

Cela fait dire à certains que, au vu de ses options limitées au départ, Moscou s’en est (très) bien tiré et se replace au centre de la scène. D’autres pensent que cette victoire à court terme est une défaite à long terme, notamment en terme d’alliance.

Coincé par son respect du droit international (et la reconnaissance du jardin noir comme faisant partie de l’Azerbaïdjan), la Russie n’a pas pu aider son allié arménien. A l’inverse, le sultan a profité de ces contradictions et s’est faufilé dans les interstices pour montrer qu’un "pays frère" pouvait pleinement compter sur lui. Erdogan a marqué des points, même s’il n’a pas dû très bien prendre sa relative exclusion de l’accord.

Côté russe, le crédit énorme accumulé par Poutine en Syrie sur le thème "on ne lâche jamais nos alliés" a peut-être été partiellement perdu, même si Moscou était paralysé par ses engagements passés dans l’inextricable situation caucasienne et ne pouvait rien faire d’autre.

Seul le temps nous le dira...

9 novembre 2020

Chroniques du Grand jeu


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