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Comment interpréter les propos
de Bachar el-Assad sur la crise libanaise ?
Fouad Khoury Helou*

lundi 9 novembre 2020, par Comité Valmy


Comment interpréter les propos
de Bachar el-Assad sur la crise libanaise ?

Dans une récente déclaration, le président syrien a attribué l’essentiel de la crise économique dans son pays à l’effondrement financier et bancaire au Liban. Faut-il y voir un argument purement défensif, rhétorique et de court terme, ou les prémices de réels changements futurs, concernant aussi bien la Syrie que le Liban ?

Selon Bachar el-Assad, entre 20 et 42 milliards de dollars de dépôts syriens sont bloqués au Liban. « Ce chiffre pour une économie comme celle de la Syrie est terrifiant (…) C’est le cœur du problème dont personne ne parle », a-t-il déclaré lors de la visite d’une foire relayée sur les médias officiels.

De prime abord, la déclaration du président syrien semble exacte sur le plan économique. Il est en effet indéniable que la crise financière libanaise depuis l’automne 2019 a amplifié une crise économique qui sévissait déjà en Syrie depuis plusieurs années, et précipité la chute de la livre syrienne (de 600 livres syriennes pour un dollar en août 2019 à près de 2 500 aujourd’hui) en parallèle à celle de la livre libanaise. La raréfaction des dollars se conjuguant à une crise de l’économie réelle au Liban pour tarir les opportunités, notamment pour la main-d’œuvre syrienne.

De fait, le Liban fut, lui, pendant des années, le poumon économique de la Syrie de Bachar el-Assad, servant à la fois de havre financier et de point de transit commercial, par où divers types de biens ou d’aides pouvaient être acheminés.

S’il reconnaît implicitement la possibilité d’une mauvaise gestion économique de la part des autorités de Damas, le président syrien a beau jeu de rejeter sur le Liban, et plus exactement sur la « disparition » des dépôts des Syriens, la responsabilité essentielle de la crise, afin de se dédouaner des responsabilités éventuelles de son régime (et dont les récents scandales médiatiques impliquant son cousin Rami Makhlouf n’ont été qu’un épisode).

Sachant que la situation pourrait s’aggraver avec le tarissement de la manne des produits libanais subventionnés (essence, mazout, produits pharmaceutiques) que les Syriens réussissaient à se procurer au Liban, le président syrien chercherait ainsi à tirer son épingle du jeu en se dédouanant aux yeux de sa population.

Mais ces déclarations pourraient aussi être perçues sous un angle plus offensif, comme une tentative de la part de Bachar el-Assad de se positionner pour un règlement régional futur, qui impliquerait un plan d’aide économique pour le Liban, et avec lui la Syrie.

Implication dans le débat libanais

Dans sa déclaration, le chef d’État syrien est resté très mesuré, voire diplomate envers l’Occident, se gardant bien – contrairement à certains commentateurs libanais – de crier au « complot » économique occidental contre son pays. Il est allé jusqu’à reconnaître que la loi César (entrée en vigueur effective depuis mi-2020 et impliquant des sanctions contre le régime) n’était pas responsable de cette détérioration économique, cette dernière ayant débuté plus tôt, même si les sanctions américaines, depuis des années, ont sans doute contribué à aggraver d’une manière générale la situation.

En outre, la position du président syrien revêt une subtilité supplémentaire dans la mesure où la question des dépôts bancaires « disparus », qu’il évoque spécifiquement, constitue la pierre d’achoppement de la crise financière libanaise, et ne pourrait être résolue, dans les faits, que par deux méthodes : soit un « bail-in » (ou « haircut » des dépôts) dans lequel les grands déposants, y compris syriens, perdraient une part substantielle de leurs avoirs ; soit un « bail-out », c’est-à-dire un renflouement des dépôts (et des banques) par la majorité des avoirs de l’État libanais (terrains, entreprises, revenus futurs) via une structure dédiée. La troisième solution, celle du « haircut caché » et de la « lirification » des dépôts, qui est appliquée aujourd’hui par la BDL, ne servant, elle, qu’à gagner du temps et ne pouvant permettre, seule, de redresser l’économie.

En s’invitant implicitement dans le débat économique libanais, Bachar el-Assad cherche-t-il à envoyer un message ? Et si oui, à qui précisément ?

La première interprétation serait qu’il cherche simplement à placer ses pions et hausser les enchères, en parlant de 20 à 42 milliards de dollars de dépôts syriens au Liban, soit 12 à 25 % du total des dépôts en septembre 2019. En se positionnant comme défenseur voire négociateur au nom des déposants syriens, il pourrait ainsi exiger des Libanais et de la communauté internationale son « prix » en cas de renflouement de l’économie libanaise.

Un tel positionnement ne serait cependant pas sans conséquences pour le président syrien. Formuler des demandes d’une telle ampleur (citer le chiffre de 42 milliards, tout en soulignant les conséquences « terrifiantes » de cette perte, n’étant nullement anodin) implique en effet de devoir se soumettre, en échange, à des conditions. En clair, si pour être renfloué le Liban doit passer sous les fourches caudines du FMI et des organisations internationales, et mener des réformes douloureuses, la Syrie doit, elle aussi, accepter certaines conditions pour obtenir les aides qui lui permettraient de se redresser, à travers le renflouement des banques libanaises (et donc des déposants syriens), ou via une aide directe à la Syrie elle-même.

Si le président syrien lie les causes de la crise au dossier libanais, alors il doit accepter de lier aussi la solution, et donc de lier les deux dossiers économiques syrien et libanais sous une même « ombrelle » internationale ; ce qui implique de céder, dans les faits, une part de souveraineté économique. S’il veut imposer au Liban son « prix », il devra en retour payer lui aussi un « prix » aux organisations internationales.

Il y a enfin une troisième dimension, politique et internationale, aux déclarations du président syrien. D’une part, le fait qu’il évoque ce sujet, précisément aujourd’hui, porte à s’interroger sur ce timing et sur la possibilité qu’un plan de redressement économique soit (hypothétiquement) envisagé à l’issue d’un règlement régional permettant de stabiliser le Liban et la Syrie ; les négociations actuelles sur la délimitation des frontières entre le Liban et Israël, dans un contexte de rapprochement accéléré entre l’État juif et les pays du Golfe, semblant en tout état de cause indiquer que les changements s’accélèrent dans la région.Mais, dans tout cela, le président syrien n’est pas seul et, derrière lui, c’est la Russie qui se profile. Moscou, dont une délégation était dernièrement en visite au Liban pour discuter de la question du retour des déplacés syriens (lui-même conditionné de facto à une amélioration économique en Syrie, sujet implicite de la déclaration de Bachar el-Assad), demeure en effet un acteur incontournable à Damas. Le retour des déplacés aurait-il donc lui aussi un « prix » ?

À partir de là, les déclarations de Bachar el-Assad, à la fois diplomates envers l’Occident et critiques implicitement à l’égard des autorités libanaises (et donc peut-être du tandem chiite libanais et de ses protecteurs iraniens, eux-mêmes sous le coup de fortes sanctions), constituent-elles un message russe signifiant que Moscou est prêt à négocier un règlement économique, et donc politique ? Le président syrien n’est-il, à cet endroit, que le porte-parole de la Russie, dont la présence en Syrie est implicitement visée par la loi César ? La Syrie et le Liban doivent-ils ainsi se préparer à de nouveaux bouleversements sur fond de négociations régionales ? L’avenir le dira bientôt.

Fouad Khoury Helou*
6 novembre 2020


*Fouad Khoury Helou est économiste. Il est l’auteur de Mondialisation : la mort d’une utopie, paru en 2017 aux éditions Calmann-Lévy.

source :
https://www.lecommercedulevant.com


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