COMITE VALMY

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Le vent tourne en Amérique latine :
Les élections boliviennes et le plébiscite chilien.
Jacques Le Bourgeois, docteur en Histoire

samedi 24 octobre 2020, par Comité Valmy


Le vent tourne en Amérique latine :
Les élections boliviennes et le plébiscite chilien.

Deux événements, l’un en cours, les élections en Bolivie, l’autre imminent, le plébiscite chilien, nous permettent de penser que des changements importants sont attendus en Amérique latine. Le vent tourne. Du moins, on l’espère, et dans le bon sens, car nous ne sommes jamais à l’abri de rafales incontrôlées ou de retours inattendus. Toujours est-il que ces deux événements, par leur portée symbolique comme les conséquences qu’ils sont susceptibles d’entraîner, constituent des temps forts de l’histoire de ce continent. Non seulement, ils expriment un véritable vote populaire, que l’histoire a longtemps refusé. De ce point de vue, nous avons affaire ici à une véritable leçon de démocratie. Mais ils incarnent tout aussi nettement l’existence d’une identité locale et d’une certaine philosophie de vie à contre courant du système socio-économique imposé par le monde occidental représenté plus particulièrement par le grand voisin du nord. Deux petits pays d’Amérique latine proposent au monde une autre vision.

Les élections boliviennes.

Dimanche 18 octobre 2020, se sont déroulées en Bolivie les élections présidentielles. 6 candidats étaient en lice, Luis Arce, Carlos Mesa, Fernando Camacho, Chi Hyun Chung, Feliciano Mamani et Maria de la Cruz Baya.

Au terme de 3 jours de dépouillement, alors que 79.01% des bulletins ont été validés, Luis Arce du MAS est donné vainqueur dès le premier tour conformément aux règles électorales boliviennes. Il cumule déjà 53,05 % des voix et a plus de 20% d’écart avec son premier opposant, Carlos Mesa, (Selon les tout derniers résultats officiels) . Il devrait donc être le futur président de la Bolivie. Le dépouillement n’est pas terminé et les conditions de réalisation de ces élections ont été si particulières que tout peut encore arriver. Mais les écarts sont si importants qu’il serait malgré tout peu probable que ces résultats soient rendus caducs. D’ailleurs la présidente en exercice, Jeanine Anet, a reconnu la victoire de Arce le soir même des élections, alors que nous n’avions qu’une estimation de sortie des urnes, Le lendemain, ce fut au tour de Carlos Mesa, arrivé en seconde position avec à peine 30 % des voix, de reconnaître la victoire de son adversaire.

Certaines autorités régionales ont également reconnu cette victoire, le président Piñera du Chili, mais aussi Luis Almagro, secrétaire général de l’OEA. Venant de ce dernier, ce n’est pas rien, car il fut le premier à faire invalider les élections de octubre 2019 qui avait vu la victoire de Evo Moralès. Toutefois, le fait que Fernando Camacho, arrivé en 3ème position avec 14% , ne se soit pas encore prononcé, est symptomatique de l’existence d’une opposition casi viscérale au retour au pouvoir d’un candidat du MAS. Il avait été un opposant virulent à Moralès au point d’initier un mouvement d’indépendance de sa province Santa Cruz.

Si les résultats sont inchangés, la victoire de Luis Arce est spectaculaire et a un triple impact. Ce brillant résultat valide du même coup les élections de 2019 qui avaient vu la victoire de Evo Moralès. Il démontre la véracité du coup d’état organisé à son encontre l’acculant à la démission puis à l’exil. Il met en évidence le montage fallacieux fait pour le justifier, montage auquel ont de toute évidence participé les forces armées, la police et la droite bolivienne, mais aussi les Etats Unis et l’OEA, avec la complaisance du monde occidental dont particulièrement l’Union Européenne. Il démontre leur caractère intéressé et manipulateur, leurs velléités de domination sous un couvert démocratique dont on peut sérieusement douter. Il incarne la force du vote du peuple originaire. La voix de l’indien en Bolivie, pourtant majoritaire sur le plan démographique, a longtemps été étouffée au profit d’une minorité blanche créole, raciste et dominatrice. De ce point de vue, il souligne l’ampleur de l’implantation de son parti, le MAS, dans la vie politique bolivienne Enfin, il laisse entrevoir le retour à une politique similaire à celle qu’avait implantée Evo Moralès, même si, Arce, dans une récente interview, se soit nettement démarqué de son mentor. Toutefois, comme lui même l’a affirmé au cours de cet entretien, il illustre la perspective d’ouvrir une nouvelle voie politique, différente et non imposée par le système néolibéral et le monde occidental. Elle visera à promouvoir la nation bolivienne singularisée par sa spécificité culturelle, s’appuyant sur ses richesses naturelles dont les rendements seront redistribués à sa population plutôt qu’aux multinationales. Par ailleurs la personnalité de Arce, de par son origine et sa formation, pourrait faciliter une meilleure intégration de la Bolivie dans l’ensemble de l’Amérique latine pour le profit indéniable de celle-ci.

Le plébiscite chilien.

Dimanche 25 octobre 2020 , le peuple chilien va vivre un moment historique. Il doit se prononcer sur un changement constitutionnel par un vote plébiscitaire. C’est pratiquement une première dans l’histoire chilienne. Même si ce n’est qu’un premier pas vers un changement possible, le plébiscite suscite une immense lueur d’espérance pour 64% de chiliens. L’enjeu est de taille, car ce sera compliqué. Le pays est véritablement polarisé entre ceux qui refusent ce changement et ceux qui l’approuvent. Il y a un an, le 18 octobre 2019 exactement, éclatait au Chili, une véritable émeute sociale qui allait mobiliser durant des mois des manifestations ininterrompues dont la plus gigantesque allait rassembler plus de 1 million et demi de personnes rien qu’à Santiago. La pandémie va suspendre cette situation sans l’interrompre. Depuis plus d’un mois les mobilisations ont repris. Parmi les revendications sociales, le changement constitutionnel allait s’imposer avec force. Le gouvernement de Piñera, pressé par la rue et par la signature d’une sorte de pacte transversal entre les partis politiques, après maintes tergiversations, allait finalement accepter le príncipe d’un plébiscite au cours duquel le peuple doit se prononcer sur le changement constitutionel ou non ainsi que sur le mode constituant. Initialement prévu en avril 2020, l’irruption de la pandémie va conduire les autorités à repousser l’événement au 25 octobre 2020. Dimanche prochain nous devrons répondre à 4 questions : approuve le changement de constitution ou le refuse, pour une assemblée constituante ( 100% citoyenne) ou pour une convention mixte (50% citoyens et 50% parlementaires).

Les sondages donnent une large majorité au changement de constitution, ( Plus de 64% selon la Cadem, organisme officiel, de lundi 19 0ctobre) et une majorité relative à l’assemblée constituante (46 % selon le même sondage). Mais le pays est nettement polarisé autour de ces deux positions. La constitution en vigueur date de 1981 et, malgré sa refonte partielle en 2005 sous le gouvernement de Lagos, elle est porteuse d’une faute originelle, elle est un produit de la dictature, décidée et rédigée entre 4 murs et approuvée par un plébiscite frauduleux. Par ailleurs, son originalité réside dans la subsidiarité de l’Etat au profit du secteur privé et la fixation d’un quorum si élevé (4/5) qu’il rend quasiment impossible toute modification. Or la plupart des revendications sociales, que ce soit en matière d’éducation, la santé, l’accès au logement, les pensions, l’accès aux ressources naturelles, en particulier le droit de l’eau, se heurtent à ce cadre rigide.

La pays est littéralement divisé en deux, répliquant grossièrement une division droite–gauche, avec d’un côté les partisans du système néo-libéral et et de l’autre, ceux qui s’y opposent ou au mínimum veulent une modification de celui-ci. Cependant au-delà de cette division político-socio-économique, on en reconnaît une autre historique et viscérale. Celle existant entre ceux qui ont appuyé et qui continuent d’appuyer la dictature de Pinochet, et ceux qui ont lutté contre. A ces deux particularismes locaux, s’ajoutent d’autres prismes qui s’y superposent ou s’y mêlent, il s’agit de la perception écologiste, celle des religions avec en particulier le jeu singulier joué par les évangélistes et leur implication grandissante dans la vie politique défendant des valeurs très conservatrices, celle des peuples originaires, en particulier le peuple mapuche, dont certains revendiquent leur autonomie, voire leur indépendance.

Pour le moment la campagne est relativement calme. Mais l’ambiance est tout de même ponctuée par des actes de violence révélateurs de l’enjeu. Il faut bien comprendre que le gros du peuple chilien est victime d’abus économiques et politiques caractéristiques, répétés et rarement ou insuffisamment sanctionés. La minorité riche craint pour ses intérêts et voit dans la défense du refus (de changement) non seulement la perpétuation de ses privilèges, mais aussi sa propre survie socio-économique. Le peuple Mapuche perçoit enfin l’opportunité d’un véritable changement après des siècles de soumission et d’exploitation. Les estimations de participation sont très élevées, alors que le vote est volontaire, ce qui montre bien l’intérêt d’un tel événement.

Il est vraisemblable que le vote pour le changement l’emporte et que le choix pour une assemblée constituante soit majoritaire. Ce sera un jour historique, car pour la première fois de son histoire, le peuple chilien va participer à l’élaboration de sa constitution. Il est clair que la suite sera compliquée. Mais si le processus est mené à son terme, le changement sera monumental et sans aucun doute une remarquable leçon de démocratie donnée au continent latino mais aussi au monde entier. **

Santiago, le 21 octobre 2020.
Jacques Le Bourgeois, docteur en Histoire


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