COMITE VALMY

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La lettre de Léosthène - le 19 février 2011, n° 644/2010

Dimitri Medvedev au Vatican, rien d’anodin
Hélène Nouaille

Cinquième année. Bihebdomadaire. Abonnement 350 euros.

mercredi 23 février 2011, par Comité Valmy


“ Le président russe Dmitri Medvedev a effectué jeudi (17 février 2011) une visite officielle au Vatican au cours de laquelle il s’est entretenu avec le pape Benoît XVI et le secrétaire d’État du Vatican, le cardinal Tarcisio Bertone ” nous apprend Ria Novosti. “ Cette visite officielle est la première du président russe depuis l’instauration de relations diplomatiques complètes entre les deux parties en décembre 2009. Avant cette date les deux Etats n’échangeaient que des représentants, qui n’avaient pas rang d’ambassadeur ”. Rien n’est anodin dans cette rencontre, préparée de longue main entre le Saint-Siège et la Fédération de Russie.

Au-delà de la reconnaissance mutuelle entre deux Etats qui se sont ignorés pendant 70 ans, elle marque une étape importante, dans un monde en déstructuration géopolitique, dans le rapprochement entre des forces structurantes, l’église catholique romaine et l’église orthodoxe russe, deux des filles puissantes de la chrétienté. La fâcherie entre catholiques romains et orthodoxes, qui s’est officialisée au 11ème siècle (schisme de 1054), s’explique pour des raisons théologiques et politiques avec la fin de l’empire romain où le christianisme était devenu la religion officielle au cours du 4ème siècle. On se souvient que l’empire, alors immense, s’était divisé entre empire d’Occident, avec Rome pour capitale, et empire d’Orient, capitale Constantinople (aujourd’hui Istanbul).

Notre propos ici n’est pas de retracer l’histoire du schisme. Pour faire très bref, Rome va privilégier ses liens avec les pouvoirs géographiquement proches en laissant s’étioler sa relation avec le pouvoir lointain de Constantinople. La rupture de 1054, définitive avec le sac de Constantinople en 1204 (quatrième croisade) consacre la fin de l’unité méditerranéenne, bouleversement géopolitique considérable qui change le visage du monde. “ Pour la première fois depuis toujours, l’axe de la vie historique est repoussé de la Méditerranée vers le nord ” remarquait l’historien belge Henri Pirenne. De surcroît, “ avec l’avancée rapide et imprévue de l’Islam (7e siècle), la Méditerranée occidentale, devenue un lac musulman, cesse d’être la voie des échanges et des idées qu’elle n’avait cessé d’être jusqu’alors ”. Vers le Nord, la Russie, convertie au 10e siècle au christianisme byzantin recueille l’héritage orthodoxe qui survivra - même à l’URSS.

Les relations entre les deux églises, jalonnées de querelles théologiques et empreintes de méfiance (1), reprennent timidement dès avant la chute de l’empire soviétique (1965, rapprochement entre le pape Paul VI et le patriarche Athénagoras Ier). Au-delà de ces efforts proprement oecuméniques, ces relations s’incarnent au travers de rencontres d’Etat à Etat. Ainsi Vladimir Poutine rencontre-t-il Jean-Paul II en juin 2000 puis en novembre 2003 tandis qu’un haut dignitaire (le métropolite Cyrille de Smolensk) assiste aux obsèques de Jean-Paul II puis à l’inauguration du pontificat de Benoît XVI en avril 2005. Au mois de juin suivant, le cardinal Walter Kasper, chef du conseil papal pour l’unité des chrétiens, est reçu par le patriarche Alexis II. En mars 2007 le président Poutine est reçu en audience par le nouveau “pape allemand”, Benoît XVI. En février 2009, c’est une délégation du Vatican, conduite par le cardinal Walter Kasper qui assiste à l’intronisation du patriarche de toutes les Russies Cyrille.

Rien d’anodin ici, disions-nous.

“ Que se serait-il passé ou, même, que se passerait-il dans l’avenir si (...) la pleine communion était rétablie entre les Eglises orthodoxes, en particulier le Patriarcat de Moscou — « troisième Rome » — et le Siège romain ? ” se demandait Jean-Marie Lustiger, cardinal archevêque de Paris, en 2004 (2). “ Le cas singulier de la Russie, politiquement et nécessairement laissée de côté par la construction européenne, apparaîtrait comme une part vive de l’Europe par sa culture et sa civilisation, et aussi par son histoire ”. Comme en confirmation, le quotidien la Croix (3) décryptait en mars 2007, lors de la réception en audience privée de Vladimir Poutine par Benoît XVI : “ Soucieux du rapprochement entre Russie et Occident, Vladimir Poutine aimerait néanmoins voir dépasser la méfiance réciproque qui demeure entre le Vatican et le patriarcat de Moscou. Souvent en délicatesse avec les États-Unis ou l’Europe, il veille à entretenir de bonnes relations avec le Saint-Siège et y travaille activement, par ses propres réseaux, parallèles à ceux du patriarcat, n’hésitant pas à bousculer parfois celui-ci ”.

Peut-être cette lecture peut-elle être enrichie. Du côté des Etats-Unis, en effet, où les WASP (white anglo-saxons protestants) dominent au pouvoir, la position du Vatican, qui a refusé de légitimer l’invasion de l’Irak, a laissé une rancune tenace qui n’est pas étrangère à la multiplication des procès faits à l’Eglise d’abord sur le sol américain. Mais, souligne Roland Hureaux, normalien et agrégé d’histoire (4), il y avait des antécédents anciens, “ dès lors que l’Europe commence à basculer, au 18e siècle d’abord, puis de manière définitive à partir de 1815 (Waterloo, Congrès de Vienne), vers une prééminence culturelle anglo-américaine, et que, de manière souvent inconsciente, les Européens ont intégré que la modernité sous toutes ses formes vient du Nord-Est (...)”. L’hostilité à l’église catholique romaine est cependant mise en sourdine durant la guerre froide, “ l’Eglise catholique apparaissant à partir de 1945 comme un allié objectif contre le communisme ”.

Ensuite, même si le polonais Jean-Paul II bénéficie encore d’une certaine bienveillance, la volonté de marginalisation est patente : “ dans le même imaginaire ”, que nous voyons bien largement diffusé en Europe, “ l’histoire moderne se réduit à une cascade d’émancipations, qui commence avec la réforme protestante, se poursuit avec les Lumières (françaises mais déjà très anglophiles) et s’accomplit dans l’univers libéral-libertaire, la tradition catholique n’apparaissant dans un tel schéma, que comme une survivance ” - et peut-être même une gêne. Ainsi s’explique, en réaction du Vatican, la patiente reprise de ses négociations délicates avec les Anglicans (5) (mise en place en 2009 d’une structure canonique dédiée à l’accueil des Anglicans, fidèles et religieux, en rupture avec leur Eglise), avec les lefebvristes, avec même les luthériens (6) dans une optique de réduction des schismes apparus au cours des siècles pour des raisons souvent (géo)politiques qui n’ont plus lieu d’être.

Même souci de rapprochement de l’Eglise russe avec ses frères gréco-catholiques (de rite orthodoxe mais fidèles au Pape), même ouverture prudente aux avances du Vatican (qui souhaite une rencontre entre le Pape Benoît XVI et le patriarche Cyrille (7)), même lenteur délibérée, même discrétion extrême sur les sujets abordés, même évitement du tapage médiatique : la chrétienté a deux mille ans, son temps n’est pas celui des médias ou de la durée de vie d’un politique. Mais si nous nous donnons le mal de regarder et de lire dans ce calme imposé, le dessein est clair. “ On se souvient que dans La guerre des civilisations (1996), Samuel Huntington opposait la civilisation dite « occidentale », Amérique du Nord et Europe de l’Ouest, tant catholique que protestante, à la civilisation « orthodoxe », Russie, Grèce, Serbie, etc ” nous dit encore Roland Hureaux, “ alors même que les différences théologiques entre catholiques et orthodoxes sont infiniment plus ténues que celles qui séparent Rome des différentes « dénominations » protestantes (à l’exception des Anglicans conservateurs)”.

“ C’est cette césure qui pourrait aujourd’hui être remise en cause ”. Et à la lecture des événements qui bouleversent la planète, on voit bien que sur le temps long et géopolitique le rapprochement entre l’Eglise catholique romaine et les églises orthodoxes défait sans bruit les poncifs sur lesquels ont prospéré les idées de “guerre” est-ouest, de “fin de l’histoire”, d’une certaine vision du partage du monde, d’oppositions artificielles et violentes. Au cours de leur longue histoire, l’Eglise catholique romaine, comme sa soeur orthodoxe russe, ont su survivre et plus, au-delà des dérives qu’elles ont connu, s’allier au cours des choses, les structurer. Leur volonté d’apaisement des différents va à l’encontre des fondamentalismes que l’on a trop vus instrumentalisés et que ce courant peut marginaliser – comme on le voit ailleurs, dans le printemps des peuples arabes, pour l’heure. Les premières lueurs d’une ère nouvelle ? Un simple moment ?

En tous les cas, rien d’anodin.

Hélène Nouaille

Cartes :

Empire romain au Ve siècle :

http://www.clg-camus-gargenville.ac-versailles.fr/IMG/jpg/Carte_division_empire_romain_-_Copie.jpg

Le schisme orthodoxe de 1054 : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/spip/IMG/jpg_QI_29_Schisme_1054.jpg/a>

Le christianisme dans le monde : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/44/Christian_distribution.png

Les catholiques dans le monde : http://argoul.blog.lemonde.fr/filescropped/3508_550_410/2008/01/catholiques-dans-le-monde-carte.1199954954.jpg

Notes :

(1) La Croix, 12 mars 2007, Rome-Moscou, des relations en dents de scie http://www.la-croix.com/article/index.jsp ?docId=2297426&rubId=786/a>

(2) Jean-Marie Lustiger, « L’Europe et l’œcuménisme », Etudes 12/2004 (Tome 401), p. 635-643. http://www.cairn.info/revue-etudes-2004-12-page-635.htm

(3) La Croix, le 12 ars 2007, Vladimir Poutine rencontre Benoît XVI au Vatican http://www.la-croix.com/article/index.jsp ?docId=2297413&rubId=1098

(4) Blog de Roland Hureaux, le 5 avril 2010, Le rapprochement de Rome et Moscou http://roland.hureaux.over-blog.com/article-le-rapprochement-de-rome-et-de-moscou-48054337.html

(5) AFP, le 9 novembre 2009, Le Vatican promulgue la loi pour la conversion collective des Anglicans http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5gciiUE5McqrrI6hR7S5Yvmxw5y6w

(6) Zenit.org, le 25 janvier 2011, Marine Soreau, Benoît XVI reçoit une délégation de l’église luthérienne d’Allemagne http://www.zenit.org/article-26749 ?l=french

(7) Ria Novosti, le 20 mai 2010, Le Vatican appelle de ses voeux une rencontre Pape-Patriarche orthodoxe http://fr.rian.ru/society/20100520/186732068.html

http://www.leosthene.com/

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289. Directeur de la publication : Gérald Loreau (gerald.loreau@neuf.fr) Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr) Copyright©2011. La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés.


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